SCÈNE II
compatriotes, malgré, tout leur fanatisme, ne nous en feront point un crime. Ils ne l'oseraient t Voyez donc ces débris de tables, de sièges, de cages qui jonchent le sol 1 Ce matin encore, on Tendait ici des pigeons, des brebis, des taureaux, et les tables étaient chargées de l'argent des changeurs. Si vous étiez arrivés quelques heures plus tôt, TOUS auriez vu avec moi le Prophète chasser changeurs et vendeurs en disant : « Ma maison est une maison de prière et vous en faites une caverne de voleurs* ».
Mnésithûë.
Mais si tous les païens doivent un jour entrer dans le temple, pourquoi donc en fermez-voiis l'accès à ceux d'entre eux qui croient de tout leur cœur )en l'Eternel ? Pourquoi les humilier du nom de Prosélytes de la porte?
Eliab.
Le jour vient où la porte des lieux saints vous sera ouverte à deux battants. Aujourd'hui, la Loi du Sinaï avec ses rites sévères vous retient encore sur le seuil.
Sérapion s'approchant.
Si vous me permettez de me mêler à vos entretiens, je dirai qu'un Egyptien n'a pas le droit de reprocher aux Israélites la rigueur de leur loi ; car tous les temples du Nil sont pareillement fermés aux étrangers.
Mnésithée, yivement.
Les Hellènes sont plus nobles et généreux que le peuple des Pharaons: tout barbare peut pénétrer dans nos sanctuaires et prendre part à nos fêtes sacrées.
^ Matth. XXI, 13. — Marc transporte le fait au lendemain, XI, 15 sqq.
48 prologue.
Eliab.
Mnésiihée, notre culte est pour nous ce que sont pour vous les mystères d* Eleusis, et vous savez mieux que personne à quelles conditions Grecs et Barbares sont initiés. — Eliab va d'un pas rapide lers an Juif qui deseoid de yxm des Israélites vers celui des (eotils. — Reconnaissez- vous, Philon, le vieil ami de votre excellent père?
Philon.
C'est vous, Eliab? Que d'années se sont passées depuis que nous vivions l'un et l'autre à Jérusalem !
Eliab.
Vous êtes parti pour Alexandrie, où vous appelait l'amour des lettres et des sciences. Des motifs d'un ordre moins relevé m'ont fait prendre le chemin d'Athènes; là Dieu m'a mis en relation avec un jeune Grec avide de sagesse, qui a trouvé le souverain bien dans la foi en l'Eternel. Je lui parlais souvent de vous. Il est venu pour la fête de Pâque à Jérusalem. — Eliab conduit Pbilon à Mnésilbée — Mnésithée, voici notre grand philosophe dont je vous disais : « Philon platonise et Platon a philonisé. »
Mnésithée.
Philon t Je rends grâce à la Providence divine qui me procure la joie de m'entretenir avec vous.
Sérapion bas.
Quelle heureuse rencontre! — Haut à Pbilon. Je vous salue, Philon, et vous tends une main fraternelle.
Philon.
Quoi î vous ici, Sérapion ! A Jérusalem, parmi nos prosélytes, le prêtre, le prophète du grand Dieu de l'Egypte 1
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SiRAPION.
C'est TOUS qui m'aves rendu infidèle à Sérapis. Dans nos longs entretiens, vous aviez appelé mon attention sur votre peuple et ses croyances. Vous aviez remis en mes mains la traduction grecque de vos saints Livres. Je les ai lus et relus, et la lumière s'est faite dans mon âme.
Mnésithéb.
Il ne devait pas être difficile, il me semble, de renoncer à adorer des bœufs, des ibis, des crocodiles, des serpents, des chats.
Philon à Inésithée.
Jeune étranger, ne soyez pas si sévère pour ces pauvres dieux du Nil. J'ai vu à Alexandrie bien des Hellènes qui s'en amusaient, ne pas tarder à se passionner de la sagesse de l'Egypte*.
Sérapion à Inésithée.
A tout bien considérer, il y a moins à rougir de rendre un culte au bœuf Apis qu'à un Zeus adultère. Votre Olympe, vrai repaire de tous les vices, les sanctionne et les fomente tous parmi les hommes. D'ailleurs, si vous poiiviez lire nos livres de Thoth, vous reconnaîtriez que dans l'origine ces animaux étaient les ingénieux symboles des diverses perfections de la Divinité. Aussi suis-je en droit de dire : Et quel est le sage assez sûr de lui pour blâmer ce que font les Egyptiens ? ^
Mnésithée.
Si la sagesse de votre nation surpasse celle de toutes les autres, pourquoi l'échanger contre la foi des Juifs?
* Philon, de decem orac. Ed. Mangey, t. II, p. 494. « Vie d'ApoUonius de Tyane, V, 25.
KO paoLOGUB.
Eliab.
Permettez à un vieillard qui touche au terme de sa carrière, d'éleyer la Toix au milieu de vos discussions, pour bénir du plus profond de son cœur Jéhovah de nous avoir dans sa miséricorde réunis ici en une même foi. Vous n'êtes pas, Sérapion, vous n'êtes pas, mon cher Mnésithée, les seuls sous ces portiques qui soient venus de la Grèce et de l'Egypte, et combien n'y a-t-il pas à cette Pâque de prosélytes qui ont déserté les autels de Jupiter Capitolin, de la Cybèle phrygienne, de l'Adonis syrien, du Bel des Babyloniens. — Voici même tout près de nous un étranger qu'à son costume je prendrais pour un Mède. Il parait prêter à notre entretien une sympathique attention. — N'est-ce pas une chose merveilleuse que ce nombre, croissant avec les années, de Gentils qui confessent que Jéhovah est le seul vrai Dieu? De quelle puissance la vérité ne doit-elle pas être douée pour triompher ainsi chez tous les peuples des préjugés aussi injustes qu'odieux que nourrissent et propagent contre nous les idolâtres? — Mais le soleil est depuis longtemps couché : pourquoi n'abrégerions nous pas les longues heures de la nuit en écoutant, comme Mnésithée semble le désirer, le récit que Sérapion nous ferait de sa vie et de sa conversion! Mnésithée prendrait à son tour la parole, et nous admirerions ainsi, avec actions de grâces, les voies diverses par où l'Eternel conduit les âmes au même but.
Sérapion.
Je serais heureux de répondre à votre appel et de glorifier le Dieu de mon salut aux portes de son temple.
Eliab.
Vos vieux dieux vous parquaient en des camps enne-
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mis. Notre unique et nouveau Dieu fait de nous tous des frères.
Mnbsithés à Sénpiw.
Pardonnez-moi mes propos inconsidérés. Je vous écoute en ami.
Sârapion
Tous savez que de nos jours, d'un bout du monde à Vautre, les sages se convainquent que les dieux innombrables des nations ne sont que les formes multiples ou les serviteurs d'une seule et unique Divinité. Dans cette conviction, j'étudiai nos vieux livres et j'y trouvai que notre Dieu suprême se nommait : Nouk pou nouk, je suis celui qui suis. Un éclair traversa mon esprit : Celui qui dit Je est conscient de lui-même, est un être personnel, est esprit. S'il est celui qui est, rien, ni dans le monde visible, ni dans le monde invisible, ne peut avoir une existence rivale de la sienne, nécessaire, absolue, éternelle. De tous les dieux de la terre, il ne resta plus ainsi devant moi que Lui. Mais quand je voulus sonder avec ma raison sa nature et ses perfections, je me trouvai dans un labyrinthe d'idées sans guide ni flambeau. Le grand Dieu de Thèbes, Amoun, assistait immobile à mes angoisses, car il e^ l'être caché. Celui de'Memphis, Phthah, est la lumière éternelle et ne se révèle que par le soleil et le monde. Osiris, qu'adore l'Egypte entière, n'est pas l'absolu, puisqu'il a luimême un père et une mère. Je me sentais ainsi comme séparé par un infranchissable abîme du Dieu dont je ne connaissais que le nom.
Eliab.
Oh I que je comprends bien quelles ont été vos perplexités et vos angoisses! Que de fois à Athènes, en réfléchis-