INTRODUCTION
Les théories chrétiennes de la rédemption.
[o L'Eglise primitive.
Les Juifs avant Tère chrétienne faisaient de la substitu* tion Fessence de Texpiation. C'est ce qui résulte de la traduction que les septante donnent de Lévit. XYII, 11 : « Le sang propitie pour Tâme, » ^ en lieu et place de notre âme, àvrl ^yr^ç.
Jésus-Christ avait certainement en vue ce passage et cette traduction, quand il disait « qu'il donnera sa vie en rançon en lieu et place de plusieurs. 2» Nous retrouvons ici ^vTi, et le verbe hébreu caphar, propitier, produit GOPHEB, qui signifie rançon, Xurpov.
S' inspirant de Jésus-Christ, St-PauP use une fois du terme àvr^XuTpov, et Ignace fréquemment de celui d'àvrf-
St-Paul avait présent à Tesprit le bouc d'Azazel quand il disait que « Dieu fait Jésus péché » ou « malédiction ».^
^ Cette traduction dont on conteste et nie l'exactitude, se justifie grammaticalement par Deut. XIX, 21, où est formulée la loi du ta- Son : « âme pour âme. »
* Matth. XX, 28, et Marc X, 4ô.
» 1 Tim. II, 6.
* Lomeier. De veterum gentilium lustratimtibus 1681, p. 207. » 2 Cor. V, 2^1 ; Gai. HI, 13.
Barnabas exprimait donc l'opinion de la primitive Eglise quand il identifiait le Sauveur avec « le bouc maudit qu'à la fête des expiations on envoyait au désert après lui avoir craché dessus et l'avoir couronné d'une laine écarlate. »
Irénée a tenté le premier de donner la philosophie de la rédemption : Le diable par la chute d'Adam est le prince et le tyran de l'humanité pécheresse; Jésus-Christ, qui par son incarnation est devenu notre frère, en obéissant à Dieu jusqu'à la mort, a triomphé de Satan et de ses tentations et l'a ainsi dépouillé de ses droits sur notre race.
C'était formuler le problème dans le sens du protévangile; mettre aux prises le Fils de la femme et le serpent; donner un sens moral et spirituel à la victoire de l'un, à la défaite de l'autre, et, en outre, faire de Jésus-Christ le dernier Adam et la source de la vie nouvelle. Mais c'était écarter la substitution et l'expiation.
D'après Origène, « l'humanité rebelle est par une juste conséquence de son péché l'esclave de Satan. Satan, trompé par l'incarnation du Verbe, prend Jésus-Christ pour un simple homme ; mais il reconnaît en lui un ennemi dangereux et complote sa mort. Jésus meurt sur la croix, et son sang, étant celui d'un Dieu, se trouve être d'un prix tel, qu'il devient, d'après les lois de la divine justice, la rançon de l'humanité. Satan, qui s'est pris dans ses propres filets, a perdu par l'effusion de ce sang ou de cette vie tous ses droits sur son esclave. »
Ici reparaît la rançon ; mais elle est payée à Satan.
LES THÉORIES ANTÂRIEURES. 345
2*^ Anselme et Grotius.
Anselme a le premier exprimé la pensée que la rançon était payée à Dieu. Dieu dans son amour veut sauver les hommes ; mais sa justice exige d'eux une peine équivalente à leur coulpe. Cette peine, ils ne peuvent la subir. Le Fils de Dieu prend leur place. Dieu tient la balance : il exige que les souffrances du Christ soient rigoureusement égales à celles qui auraient dû expier nos péchés, et ne se déclare satisfait que lorsque les deux plateaux se font équilibre.
C'est simple et clair, mais glacial. Dieu n'a pas d'entrailles. Il exige une satisfaction personnelle, et ce n'est point lui qui, dans sa miséricorde, réconcilie avec lui le monde par Jésus-Christ. *
Grotius a rendu à Dieu sa miséricorde et sa tendresse, en disant la rançon payée à la loi morale de l'univers. Le juge peut, comme Bru tus , avoir le cœur déchiré en condamnant à la mort ses propres fils.
L'explication juridique de la rédemption a été adoptée dans notre siècle par Gesenius et de Wette, aussi bien que par Fr. de Meyer, Hengstenberg, Tholuck et Kurtz. Elle a pour fondements: en Dieu, son infinie et inflexible justice, ou la colère qu'éveille en lui le péché ; — dans l'humanité, la conscience de sa coulpe ; le besoin d'expier, c'est-à-dire de réparer le crime par la peine subie; le sentiment de l'impossibilité où tout honime eât d'opérer par lui-même cette réparation; la recherche d'une victime innocente qui se substitue à nous et par sa mort
' 2 Cor. V, 19.
apaise la Divinité ; — en Israël , les sacrifices pour le péché et pour le délit, et, à la fête des expiations, le bouc qui est chargé des péchés du peuple et livré à A.zazel ; puis, dans Esaïe, le Messie portant les péchés de plusieurs; — dans les Evangiles, Jésus « donnant sa vie en rançon à la place de plusieurs ; » Gethsémané et la mystérieuse agonie du Sauveur inondé d'une sueur de sang; sur la croix, les trois heures de ténèbres pendant lesquelles Dieu l'avait «abandonné; » — enfin, dans les Epîtres, «Dieu faisant péché Celui qui n'avait point connu le péché ; » « Jésus nous rachetant de la malédiction de la loi en devenant malédiction pour nous; » un grand nombre de passages moins explicites où il est question de Jésus-Christ qui est « la propitiation polir nos péchés. * »
La théorie d'Anselme et de Grotius, c'est le Christ pour nous. Or la foi au Christ mourant pour nos péchés, c'est tout l'Evangile de Luther; c'est son arme contre Rome et contre son salut par les œuvres ; c'est la justification base de la sanctification. Qui attaque Anselme peut être chrétien, mais n'est plus un théologien protestant.
Cependant Anselme et nos Réformateurs n'ont compris de l'œuvre mi-divine mi-humaine du Dieu-homme que sa moitié divine , et encore même ne l'ont- ils fait que d'une^ manière très incomplète. Les éléments dont ils n'ont pas tenu compte, ce sont: en Dieu, la sainteté, qui repousse loin de soi avec horreur l'être profane et souillé ; — dans rhumanité, la conscience de son indélébile souillure, la recherche d'un sang étranger et pur qui seul pourrait la
^ 1 Jean II, 2; IV, 10; Rom. III, 25; Hébr II, 17; Gomp. Luc XVIII, 43. Puis Rom. V, 8 sqq.; 1 Pierre I, 19 sqq.; Hébr. IX, 12: sqq., etc.
laver, et le sublime instinct qui pousse les plus purs des. hommes à verser leur sang pour le salut de leurs frères souillés et coupables; — dans les livres des deux Alliances, tout spécialement dans l'Ëpître aux Hébreux, l'absolue et étrange nécessité de reiïusion d'un sang pur pour notre purification et pour la rémission de nos péchés; — eu Israël, les holocaustes ou les sacrifices du dévouement qui sont en agréable odeur à TËternel, et, à la fête des expiations, celui d'un bouc qui, par son sang pur, purifiait le tabernacle; — en Jésus-Christ, sa parfaite humanité et les liens de la solidarité qui l'unissent à toute notre race ; le développement de sa vie morale ou sa propre sanctification, qui arrive à sa perfection par les soufTrances de Golgotha; — la lutte entre Jésus^Christ et Satan, que prédit le protévangile et dont l'Apocalypse nous montre l'issue ; : — enfin , la vie nouvelle que par l'efiusion de l'Esprit saint le Sauveur communique à Ihumanité.
On ne pouvait négliger tous ces éléments de la vérité sans altérer ceux avec lesquels seuls on préteifilait expliquer tout le mystère.
Dans la théorie d'Anselme, en effet , la rédemption est un fait du monde invisible, un éicoupàveov, ^ qui se passe entre Dieu et son Fils dans le sein de la Trinité. Il v a là du docétisme, comme l'a fort bien dit M. de Pressensé, et il est incontestable que toute la théologie protestante a insisté avec une telle force sur la divinité de Jésus-Christ qu'elle a perdu la vraie intelligence de son humanité.
C'est ainsi que, pour cette théologie, Jésus-Clirist meurt non point en homme, par un profond sentiment de compassion pour ses frères , mais en Dieu , par la contrainte.
» Jean III, 12.
qu'exerçaient sur lui certaines nécessités métaphysiques. Il en résulte qu'une telle mort ne peut avoir son analogue dans notre vie , et qu'il nous devient impossible de comprendre ce que St-Paul dit d'être crucifié avec Christ et de mourir avec lui pour renaître ayec lui. Notre Sauveur n'est plus pour nous qu'un bienfaiteur et un modèle. Mais la reconnaissance et l'imitation sont des actes de la vie psychique et non de la vie spirituelle. L'union mystique de l'âme avec Christ, des sarments avec le cep, des membres avec la tète , de l'époux avec l'épouse, finit par ne plus être qu'un vain nom, et notre foi se dénature au point de ne plus être qu'une simple rertu morale.
Enfin, la foi de reconnaissance fausse la conscience humaine. La gratitude du croyant, en effet, sera d'autant plus <x)mplète qu'il devra son salut à la seule expiation de Jésus-Christ et à ses seuls mérites. Notre propre justice n'ajouterait rien à cette œuvre de rédemption qui s'est faite hors de nous, et l'on peut ainsi être amené à se <;roire saifV^é sans repentance sincère et sans sérieuse conversion. L'antinomianisme est le fléau de la Réforme.
A ces objections qui sont certainement fondées, s'en ajoutent d'autres auxquelles nous refusons toute valeur réelle, et qui trouveront ailleurs leurs réponses.
La théorie d'Anselme, nous dit-on, porte atteinte à la vraie notion de Dieu. Ainsi, Dieu est tout amour, et nous le faisons tout justice , ou du moins nous opposons en lui la justice et l'amour comme deux entités, deux hypostases qui luttent et se réconcilient (§§ 23, 75). Puis, leur réconciliation serait un compromis qui renverserait Tordre moral ; car la justice y punirait l'innocent et l'objet de l'amour serait le coupable ! Dieu se tromperait lui-même par une pareille substitution (§ 92).
La théorie d'Anselme, poursuit-on, ferait douter de la droiture de jugement de Jésus-Christ et à bien plus forte raison de sa divinité. Par sa parfaite sainteté il doit avoir le mal en horreur, et vous supposez quil s*est identifié avec tous les pédiés de l'humanité au point d'en prendre sur lui la couipe et la peine f C'est lui attribuer Tacte le plus directement contraire à sa nature humaine et divine. Quelle communion peut-il y avoir entre Dieu et Beliai? (§85).
En chargeant ainsi Jésus de tous les péchés de notre race, vous êtes, nous dit-on^ nécessairement conduits à faire du Fils de Dieu le Maudit de Dieu, et jamais plus insolent et plus absurde défi n'a été jeté à la raison humaine (I 79).
Enfin (et c'est ici l'objection la plus spécieuse), la théorie de la substitution est contredite par les faits de l'ordre hu* main. La mort étant la peine du péché , si Jésus a subi à notre place cette peine, nous ne devrions plus mourir (§ 9i).
Les objections que nous venons d'énumérer, proviennent ou des sociniens du XYI® siècle et des incrédules de l'Europe moderne, ou de l'école de Schleiermacher qui, dans nos églises de langue française, est l'école du juste- milieu.
Laissant de côté tous les rationalistes pour lesquels Jésus-Christ n'est qu'un simple homme, voyons les théories que de nos jours des théologiens chrétiens opposent à celles de la substitution. Elles ont toutes un point commun, la doctrine de la solidarité.
30 Théories de la solidarité.
En Allemagne, elles varient à l'infini : chaque théologien a son explication particulière. Nos églises de langue
française possèdent celles de MM. Monsell,* de Pressensé^ «t Ecklin. 3
En voici le résumé.
L'homme a été créé pour être heureux par l'accomplissement de la morale, ou par la sainteté.
Séduit par Satan , non-seulement il subit le juste châtiment de son péché, la mort ; mais il est dans l'absolue impossibilité de revenir par lui-même à son premier état et de remplir sa vocation.
Dieu a pitié de lui et lui envoie son Fils pour le sauver.
Le Fils de Dieu s'incarne, s'anéantit et devient vrai homme. Il naît d'une femme et prend ainsi place dans la série des générations humaines. Mais il est « le seul membre sain d'un corps gangrené » (Monsell), t l'homme central > (Ecklin), le nouvel Adam et par sa divinité la source de la vie éternelle.
Semblable en toutes choses è ses frères sauf le péché, il les aime comme ses frères, il compatit à toutes leurs souffrances, il sonde toute la profondeur de leur chute, sent toute l'horreur de leur révolte et accomplit ce que Dieu réclamait d'eux en rain. Il se repent pour eux tous et par sa repentance et sa sainteté expie (au dire de Monsell) les péchés de l'humanité. — Non seulement il se repent, mais il accepte la sentence que Dieu a prononcée sur le péché et porte l'obéissance jusqu'à la mort et à l'immolation (de Pressensé). — Il s'assimile ceux qui croient en lui et les sauve par la puissance de sa grâce qui les régénère et les sanctifie. Puis, par cette assimilation toute mo-
^ Chrétien évangélique 1867, et Religion de la rédemption (en anglais) 1867.
* Essai sur le dogme de la rédemption 1867.
* Actes de la Société pastorale suisse. Liestal 1868.
raie et spirituelle, il opère au sein de l'humanité un jugement progressif qui s'achèvera au jugement dernier. Ce jugement spirituel prend la forme d'une lutte contre les puissances du mal : le Sauveur expulse du corps de l'humanité tous les éléments du péché qui, avant sa venue, existaient confondus avec ceux du bien. « ÏI détruit, a dit St-Jean, les œuvres du diable, » et rend à l'homme le bonheur par la sainteté (Ecklin).
Ces théories de la solidarité font droit à la pleine humanité du Christ ; à son perfectionnement moral ; à son amour pour ses frères et à son holocauste de bonne odeur ; à ses doubles relations avec le monde qu'il juge, c'est-à-dire qu'il sauve et qu'il condamne, et à sa victoire sur le Dieu de ce monde ; — à la foi qui unit intimement l'âme à Jésus-Christ et la fait naître et mourir avec lui ; — a la vie nouvelle que. Verbe incarné, dernier Adam, il apporte à l'humanité.
Jésus-Christ prend ainsi sa vraie place dans l'histoire de la grande famille d'Adam. Il en devient le centre spirituel, le héros tout puissant, le génie transcendant qui seul ^tend son action de vie et de mort sur toutes les nations et les individus et à travers tous les siècles.
Mais l'école de la solidarité insiste tellement sur l'humanité de Jésus-Christ et son anéantissement qu'elle penche vers l'ébionisme comme les anselmistes vers le docétisme. Surtout elle nie Texpiation par les souffrances du Christ et tient aussi peu compte que les anselmistes de la purification par son sang.
Monsell sans doute prétend que sa théorie de la repentance est la seule vraie théorie de l'expiation, et il flétrit l'opinion d'Anselme du nom de « théologie pharîsaïque de la pénitence. » Mais qu'entend-il par expier?
1 Expier le péché, c'est haïr le mal, aimer Dieu. » En dénaturant pareillement le sens des mots, ^ on jette le trouble dans les esprits et rend toute discussion impossible. On en vient à dire que ce sont les anselmistes qui < retranchent de Texpiation l'élément expiatoire t » ^
L'œuvre de Christ , qu'est-elle donc, si elle n'est pas expiatoire au sens français du mot ?
On nous répond : Dieu, qui est tout amour ^ n'attend pour pardonner que la repentanoe, et c'est là ce que Jésus-Christ a eu mission d'annoncer à la terre. Puis, non content d'exalter la miséricorde de Dieu aux dépens de ses autres attributs, on altère et fausse la notion de sa justice. Il ne doit pas punir avec une rigoureuse exactitude, et défense lui est faite de recourir aux peines afflictives (§§ 34 et 47). Monsell prétend qu'elles ne sont que « les arbitraires sentences de la justice humaine; » qu'il n'y a pas pour Dieu d'autres punitions que les maux résultant d'eux-mêmes de la transgression de la loi. < L'enfer même n'est que la nécessité d'être revêtu de la forme d'existence qui correspond à l'état de l'àme. » En d'autres termes, « les vrais tourments ne consistent que dans les dispositions de l'âme révoltée. » ^ M. de Pressensé dit de même que < la souffrance prise en soi ne répare rien et n'expie pas la moindre faute; car pour cela il faudrait supposer qu'elle platt à Dieu et que , comme un Moloch, il a besoin de nos larmes et de notre sang. » ^ Pour lui,
^ Guizot a dit : « C'est l'instinct moral que le repentir ne suffit pas à effacer une faute et qu'elle doit être expiée : pour réparer il faut soui&ir. »
» Chr. Ev. p. 586, 596, 599.
^ Chr. Ev. p. 585 sqq., 593.
* Essaie p. 77.
tous les jugements de Dieu ne sont que les châtiments que sa miséricorde inflige aux pécheurs pour les ramener au hien. Mais s'il en était ainsi, la correction devrait cesser dès que Tinutilité en serait constatée, et le pécheur le plus endurci serait le moins châtié.
L'expiation abolie, la justice divine amoindrie et faussée et le pardon accordé à la simple repentance sans médiation, l'école de la solidarité ne sait plus comment expliquer le salut par la mort de Jésus-Christ. M. Ecklin le reconnaît, et ne peut qu'en appeler au fait et se réfugier dans le mystère. La mort du Christ n'est, dans son système, que celle d'un Socrate que le monde méchant a haï, maudit et tué. Mais le Christ aurait pu tout aussi bien être condamné à une prison perpétuelle. Sa mort n'est qu'un accident. — De même le Christ de M. de Prèssensé sacrifie sa vie à son devoir comme le font tout martyr et tout soldat ; mais sa vertu n'aurait pas été moins parfaite si Pilate, se ravisant, l'avait détaché de la croix au moment où l'on allait enfoncer les clous. Ce qui importe en effet dans ces théories, c'est la parfaite sanctification de Jésus-Christ, laquelle seule a fait de lui « l'auteur du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent, » ^ leur intercesseur et le juge de l'humanité entière. — Monsell veut que < la repentance ne s'accomplisse que par la mort. » Mais comme la mort est la conséquence du péché, la repentance qui détruit le péché devrait au contraire ne s'accomplir que par la vie. Une radicale conversion, en faisant mourir spirituellement l'âme au péché, la replacerait dans son état primitif d'innocence et d'immortalité. Or, le Christ de Monsell ayant pour mission de se repentir
^ Hébr. V, 7 sqq.
pour l'humanité, et sa repentauce étant parfaite, sa mort devient un contre-sens.
Pour les théologiens solidaristes, Jésus-Christ est un Adam réussi qui aurait dû ne pas mourir et qui est mort par accident de mort violente.
Nous ferons ailleurs la critique des erreurs fondamentales sur lesquelles s'appuie cette théorie du droit de grâce (Il 74 sqq.). Vraie ou fausse, elle renverse l'ordre du salut tel que la réforme l'a déduit des Ecritures. Le fondement de notre vie spirituelle ne serait plus le pardoft que Jésus- Christ nous a obtenu de Dieu par sa mort il y a dix- huit siècles. Pour Luther, l'œuvre de notre salut a été accomplie par Jésus-Chrîst sur la croix ; par la foi nous recevions d'emblée de lui. «notre plein pardon, et notre justification, vide d'abord, précédait notre sanctification. Aujourd'hui on met la charrue devant les bœufs comme le faisaient et le font encore les catholiques, et c'est l'homme qui devient l'auteur de son pardon, si ce n'est par ses œuvres légales, au moins par les vertus de la vie nouvelle. Au temps où il s'unit à' Christ par la foi, ses fautes lui sont remises non point en vertu du sacrifice du Sauveur, mais en prévision de sa sanctification future. Hàtons-nous toutefois de dire que les théologiens de la solidarité, par respect pour la Bible, s'efforcent d'atténuer les conséquences antibibliques de leurs principes. Ils s'embarrassent ainsi dans des contradictions que M. Pozzy a déjà relevées.^ Par exemple, Monsell, pour qui c'est un blasphème de faire de Jésus l'objet simultané de l'amour et de la colère de Dieu, dit : « Jésus-Christ a subi la conscience de Tindi- > gnation divine telle qu'elle se révèle à l'âme dans la
* Histoire du dogme de la rédemption 1868.
LBS THÉORIES ANTÉRIEURES. 355
> mort. » M. de Pressensé tient le même langage : < Je-
> sus-Christ, en se soumettant à la mort, se met sous le • coup de la colère du Père. » De même encore, on croirait reconnaître le disciple très ■ fidèle d'Anselme et de Grotius dans ces mots : Par la mort de Jé$us4]lhrist, < Tor- » dre de l'univers a été reconnu et revendiqué. La jus- » tice est satisfaite, la miséricorde règne sans porter atteinte B à la justice. » ^ La confusion est si complète que les passages des théologiens anciens et modernes que M. Guers oppose victorieusement à Monsell , ne font, au dire de celui-ci, qu'exprimer exactement sa propre pensée. ^
La théorie de la substitution et celle de la solidarité épuisent les éléments du mystère de la rédemption, à l'exception de la purification de nos souillures par le sang du Christ.
4'' La théorie d'Œhler,
La purification par le sang d'une victime pure et sainte a été mise en pleine lumière par l'Epître aux Hébreux, et seule elle donne la pleine intelligence des rites lévitiques. Néanmoins nul théologien n'en avait fait usage, à ma connaissance, dans son explication de la rédemption. Mon attention a été appelée sur cette face méconnue de la vérité par les élèves du célèbre professeur de Tubingue, Cilhler, que la mort vient d'appeler dans un monde meilleur. Sa théorie, qu'il n'a d'ailleurs exposée nulle part sous une forme systématique, fut pour moi comme une révélation.
^ Chrét. évang.^ p. 588.
» Ibid.,1868, p. 251.
356 LA THÂORIK DS LA RBDBHPTION.
La sainleté a en abomination le péché qu'elle repousse loin d'elle comme par ii^tinct ; la justice le pèse et le con* damne avec la froide réflexion de l'entendement ; l'amour cherche les moyens de le détruire.
Si Anselme voit en Dteu la justice, et la nouvelle école l'amour, (Khler voit en lui la sainteté.
Les hommes sont pour Anselme des pécheurs, et il y a coulpe; pour la nouvelle école, des infirmes; pour (Slhler^ des êtres souillés.
Ils devraient pour Anselme expier leurs fautes ; pour la nouvelle école, se repentir, obéir, être vivifiés ; pour OEh- 1er, se purifier.
La rédemption s'opère d'après Anselme par le sang divin de Jésus^Uhrist versé au lieu de celui des pécheurs; d'après OEhler, par le sang humain et divin de Jésus- Christ épanché dans son infinie pureté sur la race souillée. Le sang de Christ est sans valeur pour la Nouvelle Ecole.
Jésus-Christ est pour Anselme un Dieu qui vient expier nos. péchés ; pour la nouvelle école un homme qui le premier aime Dieu ; pour OEhler un Dieu-homme qui, par amour pour les hommes, fait une œuvre de propitiation.
Le Dante symbolise le Dieu-homme par le griffon, miaigle, mi-lion : OEhler seul pourrait accepter cette image. Pour Anselme, le griffon n'aurait du lion ou de l'homme que les pieds ; pour la nouvelle école, il n'aurait de l'aigle ou de Dieu que la tète.
La théorie d'OEhier n'éveille en nous aucune objection. Nous l'acceptons en plein; mais elle n'embrasse pas toute la vérité. Nous la compléterons avec celle de l'expiation. Notre tâche sera de déterminer ce qu'est en Dieu la justice et la sainteté, chez l'homme la coulpe et la souillure» chez l'homme et en Jésus-Christ l'expiation et la purifica-
tion. Nous aurons dans notre travail constamment pr^nt à Te^prit les sacrifices lévitiques qui sont le prisme où se décompose la lumière de la croix. Les protestations de M. de Pressensé contre ce recours à l'Ancien Testament ne nous arrêteront pas.