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CHAPITRE PREMIER Les personnages de l'œuvre de la rédemptioD

Daus Fespace, 1*univers s*étend à de telles distances qu'il nous semble participer de l'infinité de Dieu. Mais il n*y a d'infini que Dieu, et pour Dieu le diamètre de l'univers est d'un empan.

Dans te temps, l'histoire de l'univers se perd à nos re-

gards, d'un côté, dans les éternités des origines, de l'autre dans les éternités de l'avenir. Mais il n'y a d'éternel que Dieu, et pour Dieu l'histoire de l'univers se résume en un mot, la rédemption.

Myopes et à demi sourds, nous assistons d'en-bas à ce drame du bien et du mal ou des deux Cités, qui se joue en même temps au ciel et sur la terre. C'est une trilogie. La première pièce, dont nous ne <x)nnaissons que le sujet, a pour théâtre le monde des Intelligences ou des anges. Elle s'ouvre, aux premières heures de la création, par la mystérieuse et inexplicable apparition du péché dans le cœur du premier des archanges. Il devient le Père du mensonge et entraîne dans sa rébellion une partie des Esprits célestes. Ils s'enfuient et tombent dans les ténébreux abîmes du Tartare où, contenus par des « chaînes invisibles, » ^ ils fondent leur cité et attendent leur jugement.

1 2PierreII, 4; Jiide, 6.

La seconde pièce se passe sur la terre, dans le monde des créatures mixtes, esprits revêtus d'un corps matériel et lourd. Le sujet de ce drame, c'est la séduction et Tasservissement, par Satan, de l'humanité, qui n'est probablement que la première de plusieurs autres races déchues ; c est leur délivrance par Jésus-Christ.

Quand cette délivrance sera accomplie, s'ouvrira dans les éternités futures la dernière pièce où s'opérera par Jésus-Christ la réunion, la synthèse, en une seule et même cité, de toutes les créatures libres qui, sur la terre, au ciel et sous la terre *, se seront laissé réconcilier avec Dieu.

L'auteur du drame, c'est Dieu. Les personnages sont : le Fils de Dieu ou sa Parole, avec l'Esprit de Dieu qui ne se montre que par ses effets sur les cœurs ; les êtres finis et libres ; le Père du mensonge avec ses légions d'anges déchus ; l'humanité qui se scinde en deux , celle qui, selon sa nature primordiale, aime, recherche et fait te bien, et celle qui, sous l'influence de Satan, aime, recherche et fait le mal ; enfin et surtout, le Fils de Dieu sous sa forme humaine.

L Dieu.

Qui est Dieu ?

St-Jean avait dit : Dieu est lumière. Dieu est amour. ^

1 Phil. II, 10 ; Comp. Apoc. V, 13; Eph. 1, 10; Col. I, 20. * JeanI, 5;1V, 8. 16.

Notre siècle, les meilleurs de notre siècle, disent : Dieu n est qu'amour.

Mais nul ne peut connaître Dieu mieux que Dieu luimême, et il a dit à Moïse : « Je suis celui qui suis. *»

/(?, dit Dieu. Il a donc la conscience de lui-même, et, comme la conscience de soi est le caractère exclusif de l'esprit, Dieu est esprit.

Je suis, je suis celui qui suis, c'est-à-dire, Je suis l'Etre absolu, nécessaire, éternel, infîni.

Dieu est donc TËsprit infini.

Esprit, il est semblable à tous les esprits finis qu'il a créés à son image. Infini, il diffère absolument d'eux tous.

L'esprit est son essence. L'infinitude fait sa divinité.

Le sens de l'infini est de nature comme mort en nous. La foi même ne réussit pas toujours à l'éveiller, et elle ne doit pas dédaigner l'aide des sciences naturelles. Platon fermait sa porte à qui n'était pas rompu par la géométrie aux procédés de la déduction. Nous dirions que pour être non un vrai fidèle, ni un pasteur dévoué, ni un éminent orateur, mais un grand théologien, il faut avoir appris^ par Fastronomie à donner à l'espace et au temps des dimensions incommensurables, qui pour Dieu sont un point, moins que rien.

La vie de la foi est celle d'un être fini dans l'infini. De nature, nous vivons dans le temps et l'espace comme les poissons dans l'eau. Par la prière, nous élevons, non sans effort, la tête au dessus des eaux et aspirons l'air du monde éternel. Heureux ceux qui peuvent nager en ayant toujours la tête dans le ciel !

* Ex. III, 14. Il serait plus exact de traduire : Je serai celui qui seraij c'est-à-dire je serai toujours le même dans mes progressives et futures manifestations. Mais la parole de Jésus-Christ (Jean VIII, 58): moi, Je suis, autorise à chercher dans le nom de Jéhovah l'idée de l'Etre absolu.

En Dieu tout est divin ou infini, de même que tout «t fini chez ses créatures.

Il n'y a rien chez la mousse ou Farbre qui ne soit végétal, rien chez le mollusque ou le mammifère qui ne soit animal, rien chez Thomme et chez Tange qui ne soit angélique et humain, rien aussi chez Dieu qui ne soit divin.

De cet axiome méconnu, tirons les trois conséquences suivantes :

1^ L'esprit divin a pour attributs des perfections ou des plénitudes; Tesprit fini, des capacités plus ou moins vides ou des facultés. Vouloir poser des limites à l'un ou l'autre des attributs divins, c'est introduire en Dieu une imperfection, et une seule imperfection détruit Dieu.

Contre cette règle pèchent tous les théologiens qui, en défmissant Dieu par l'amour seul, atténuent son infinie justice.

Cette limitation de la justice divine est le irpii^ov ^i8oç de toutes les théories modernes de la rédemption (§§ 23, 34).

i^ Les facultés des êtres finis^ grandissent et se développent ; elles deviennent et ne sont pas. Les perfections divines sont et ne deviennent pas ; on ne peut supposer en Dieu un temps, un âge, où ses attributs étaient encore imparfaits. Ils sont ce qu'ils ont toujours été et ce qu'ils seront toujours.

On ne peut donc supposer que les lois de la justice de Dieu varient avec les siècles, et soient sous la nouvelle Alliance autres que sous l'ancienne.

3<* Dieu étant l'auteur de la rédemption universelle, toutes les pensées fondamentales de cette œuvre sont infî-

nies. Mais le fini ne peut comprendre et embrasser l'infini. Il peut contempler de loin la montagne et même s avancer jusqu'à ses pieds : il ne lui est pas donné d'en faire le tour et d'en escalader les cîmes. La symphonie divine que Dieu a composée sur sa clef, à lui, se joue de soi-même dans l'immensité de l'univers : les accords les plus pénétrants en arrivent bien jusques à nous ; mais il nous serait impossible de la reproduire tout entière. Nos orgues les plus puissantes ne seraient pour une telle musique qu'un misérable chalumeau.

Nous devons donc nous résoudre à ne comprendre « qu'en partie » * l'œuvre de la rédemption, et nous garder soigneusement de la puérile erreur de ceux qui font de la puissance d'assimilation de l'esprit fini, la mesure de l'infinie vérité.

Le drame de la rédemption, comprenant des personnages divins et d'autres finis, doit nécessairement être écrit en deux langues différentes, comme les drames de l'Inde. Le théologien possédera donc ces deux langues et ne commettra pas l'impardonnable bévue de traduire le sanscrit des dieux à l'aide du pracrit des petites gens.

Infini ou fini, l'esprit, malgré la simplicité de sa substance, comprend deux éléments distincts : la nature et la personne,

La nature de l'esprit est triple, et non double, ni quadruple. L'esprit sent, pense et veut, et ses trois forces ou attributs sont \ amour ^ \ intelligence et \d, puissance.

' 1 Cor. XIII, 19.

La personne, c'est le moi qui est conscient de sa nature, qui en met en jeu les forces et qui les fait librement servir à ses fins.

La personne et la nature se confondent dans la sainteté.

a) La nature de Dieu,

En Dieu, chez l'esprit infini comme chez les esprits finis, Tamour est le mobile de la libre activité de la personne; l'intelligence découvre les moyens les meilleurs d'exécuter les décisions de l'amour, et la puissance exécute ces décisions en usant des moyens indiqués par l'intelligence. *

De ces trois attributs, le plus grand est l'amour; car sans l'amour, l'intelligence et la volonté ne sauraient quel but poursuivre, quelle œuvre faire. Aussi disons-nous de l'homme qu'il est ce qu'est son cœur, et Sl-lean a-t-il dit de Dieu qu'il est amour. La création, qu'est-elle d'autre qu'une aumône de l'amour infini au néant, et la rédemption, qu'une aumône de ce même amour au péché ? Mais l'amour serait impuissant sans la volonté et aveugle sans l'intelligence.

^ J'ai été très heureux de retrouver cette même théorie des perfections divines dans Leibnitz ÇThéodicée P* 11? § 116): «La bonté » a porté Dieu antécédemnietit a créer et à produire tout bien pos- » sible ; sa sagesse en a fait le triage et a été cause qu'il a choisi » le meilleur conséquemment ; enfin, sa puissance lui a donné le 9 moyen d'exécuter actuellement le grand dessein qu'il/ a formé. » — Voyez ces trois mêmes facultés, mais dans un autre ordre : Mo^ nadoiogie^ § 47, et, avec la justice qui est la bonté conforme à la sagesse : Principes de la nature et de la grâce, % 9.

L^amour se comprend de soi ; le mot dit tout. La volonté ou la toute-puissance n'est de même entre théologiens croyants l'objet d'aucune contrariété. Il n'en est pas de même de l'intelligence ou de la sagesse, dont la justice «st une des formes.

La création du monde est l'œuvre toute spéciale de l'éternelle Sagesse.

L'amour voulant combler de ses biens le plus d'êtres possible, la Sagesse a inventé et déterminé les lois de leur existence, leurs figures, leurs relations réciproques et leur histoire.

Si la création est une < fondation » (xt((tcc), les lois de l'univers matériel et moral sont le fondement inébranlable, la base de granit, que la Sagesse divine a posé dans le vide ténébreux de l'espace.

La base du monde physique est la pesanteur, la gravitation, l'attraction universelle, force que supposent toutes les autres et qui n'en suppose aucune.

La base du monde de la liberté, c'est la loi de la justice qui règle d'une manière immuable les rapports mutuels des divers êtres.

Sur cette double base, la Sagesse a construit l'immense édifîce de l'univers, et dans son œuvre, telle que le plus original et le plus fécond des poètes, elle se complaît à varier à l'infini les fbrmes et les relations des êtres. Elle a comme épuisé son imagination à donner aux amas d'étoiles les figures les plus étranges ; à cristalliser les corps bruts sous mille angles différents; à multiplier à l'infini les plantes terrestres et aquatiques, les animaux marins inférieurs, les insectes, les vertébrés de l'eau, de l'air et

de la terre ; à donner à chaque homme son caractère indWiduel; à subordonner les unes aux autres en une incommensurable hiérarchie les classes des anges. Tout n'est que « jeux » de Téternelle Sagesse. '

Enfin, la Sagesse a toujours présent devant elle le but lointain que Tamour assigne à Funirers, et pour y atteindre, elle détermine les temps rythmiques où la toutepuissance doit interrenir par des actes de création qui se nomment ici-bas des miracles.

Dieu donc se réserve d'ajouter aux forces primordiales, de l'univers des forces nouvelles , et des êtres nouveaux aux êtres anciens. L'immutabilité des lois cosmiques doit se plier à la loi supérieure de l'histoire ou du progrès^

La loi du progrès est une série mathématique de chiffres que Dieu ajoute les uns aux autres d'après un certain rythme. ^ Jamais les chiffres nouveaux , en prenant leur place, n'apportent la moindre altération aux chiffres anciens.

Mais il y a plus : Dieu ne se borne point à construire un nouvel étage sur les inférieurs ; il fait entrer les forces des. ordres inférieurs dans la constitution des ordres supérieurs.

Ainsi, en ajoutant au règne minéral le règne végétal. Dieu met au service de la vie nouvelle de la plante le& corps simples, leurs combinaisons chimiques et leurs forces physiques. On peut rendre compte par le mécanisme

> Prov. VIII, 30.

• C'est là la grande découverte de Bûchez. V. Les Deux Cités,, t. p. 29 ; t. Il, p. 454 sqq.

de tous les phénomènes de la végétation, si ce n'est de la Tie même, de la germination , de la croissance et de la reproduction.

A la vie organique de la plante. Dieu ajoute Fâme; qui transforme la sève en sang, les racines en estomac, les feuilles en poumon, les étamines et les pistilles en organes sexuels, et qui se donne un système nerveux et des instruments de locomotion.

Chez l'homme Fesprit s'ajoute à l'âme, dont il s'approprie, en les illuminant par la conscience de soi, les sensations, les affections, les instincts, les procédés intellectuels, et, de plus, il vit en relations avec l'infini et l'absolu, ou, en d'autres termes, avec Dieu.

En vertu de cette même loi du progrès , Moïse a ajouté à la loi morale instinctive d'Adam la loi nationale d'Israël sans porter la moindre atteinte à la première , et Jésus- Christ, à la toi de Moïse la morale évangéh'que sans en supprimer le moindre précepte, sans en effacer un iota, nn trait de lettre. ^ Le sermon sur la montagne des Béatitudes, malgré l'opposition que le Sauveur semble faire aux commandements de Sinaï, les sanctionne tous en les surpassant.

S'il plaît à Dieu d'ajouter au règne de la justice un règne de la grâce, nous pouvons être certains que le supérieur ne violera aucune des lois de l'inférieur, et que même il tes fera servir à son but.

Le monde moral, que la loi du progrès a ajouté au monde physique, est seul l'objet de notre présente étude.

» Matth. V, 18.

DiKu. 367

Nous avons dit que les lois du monde moral, comme «elles du monde physique, ont pour auteur la sagesse divine.

Les unes et les autres sont inflexibles, immuables, d'une exactitude mathématique. Autrement elles ne seraient pas de Dieu. Elles diil<èrent non par leur propre nature, mais par la nature des êtres qu elles gouvernent. Les unes, régissant des êtres sans volonté, ont pour caractère ta nécessité fatale, et portent en elles-mêmes leur sanction. Les autres régissent des êtres libres et responsables qui peuvent les transgresser.

La possibilité du péché est le trait distinctif du monde moral. La réalité du péché dans une région de ce monde y a créé une cité du mal, qui est aux antipodes de celle de Dieu.

Le péché ou la transgression de la loi est un désordre qui doit être nécessairement réprimé; autrement la sanction ferait défaut à la loi.

La sanction de la loi morale, c'est la rémunération. n faut qu'à un cent millionnième près, la somme du bonheur individuel corresponde à celle de l'obéissance ou du mérite, et la somme de la souffrance à celle du démérite et des transgressions. C'est là la loi du talion. S'il n'en était pas ainsi, tout le monde moral serait ébranlé comme le serait le système solaire au jour où la pesanteur n'agirait plus avec une exactitude infinie en raison inverse du 4^vxé des distances.

L'infinie rigueur de la rémunération donne à la récompense de la vertu et à la peine du péché des proportions qui sont pour nous incommensurables, parce que nous ne pouvons mesurer dans notre existence prépente les limites

assignées de Dieu à notre capacité de bonheur et de souffrance.

La loi de la rémunération est celle de la justice. Toute loi étant Tœuvre de la Sagesse éternelle, la justice de Dieu est le nom que prend sa sagesse dans le domaine de la vie morale.

b) La personne de Dieu.

L'esprit, en tant que personne, a la conscience de sa nature. Cette conscience, imparfaite chez l'homme, est parfaite en Dieu. Il y a dans notre nature plus que nous ne savons et moins que nous ne croyons : nous possédons des forces que nous ignorons, et nous nous en attribuons d'autres que nous ne possédons pas. Mais Dieu se voit tel qu'il est ; il n'y a en lui aucun fonds ténébreux (Urgrund); la lumière du moi l'éclairé tout entier.

Conscient de la plénitude de ses attributs. Dieu en use avec une souveraine liberté, tandis que l'homme reçoit de ses instincts des impulsions aveugles auxquelles il cède ou résiste.

Dieu peut tout ce qu'il veut. A ce titre, il est l'être unique de qui la puissance d'action soit adéquate à l'étendue de ses désirs, et qui n'est arrêté par aucune faiblesse propre comme aussi par aucun obstacle extérieur.

Mais en même temps Dieu est , dans un certain sens, le moins libre de tous les êtres, parce qu'il est condamné à ne vouloir que le parbit et à ne jamais changer de yo- Icmté. Il y a pour nous dix chemins qui nous conduisent à un but; pour Dieu il n'en existe qu'un, le meilleur.

c)^ Im sainteté de Dieu.

Si Dieu veut et fait tout ce qu'il lui platt^ rien ne lui platt qœ ce qui est conforme à sa triple nature. Il ne fait rien qui ne soit tout amour, tout sagesse et justice, tout puissance. Cette adéquate correspondance entre son activité et sa nature constitue sa sainteté.

Traduisons cette définition affirmative en une proposition négative, et nous dirons avec Bossuet : « La sainteté » est en Dieu une incompatibilité essentielle avec tout pé- » ché, avec tout défaut, avec toute imperfection d'enten- 1 dément et de volonté.... L'injustice, l'iniquité, le péché » ne peuvent être en lui : il est la règle , et bon par es- * sence, sans qu'il puisse y avoir en lui aucun défaut. Il 1 n'entend et ne veut que ce qu'il faut entendre et vou- 1 loir; son entendre et son vouloir sont sa nature, qui

> est toujours excellente. Sa perfection morale et sa per- » fection naturelle ne sont qu'un ; il est également indé- » fectible par son être, et infaillible dans son intelligence » et sa volonté; par conséquent incompatible avec tout

> péché, avec tout défaut. »

La sainteté résume toute l'essence divine, nature et personne. Elle désigne la personne usant au plus haut degré possible de perfection, de tous les attributs de sa nature et

comprend ainsi toute la plénitude de la Divinité. Aussi les séraphins en chantant : < Saint, saint, saint est TEter. nel des armées, » * disent-ils de Dieu en uo mot tout ce qu'il est possible de dire de lui de plus grand. La sainteté, c'est la Divinité en action ; la majesté, la transcendance, c'est la Divinité au repos.

La sainteté est si peu une des qualités métaphysiques et incommunicables de Dieu, qu'elle est le but que Dieu assigne à tous les êtres libres et qu'elle est synonyme de perfection morale.*

La perfection morale est en effet l'accord entre l'être et le devoir être, entre le réel et l'idéal. Elle n'est jamais qu'approximative chez l'être fini, même chez l'ange. '

La conscience de la perfection morale ou de la sainteté s'appelle ici-bas la joie d'une bonne conscience.

Elevez cette joie à une puissance infinie et vous aurez la félicité de Dieu.

Souverainement heureux, Dieu (nous l'avons dit) est, dans le dernier fond de sa nature, amour. Mais chez tout être spirituel l'amour est à la fois le fondement et le comble, la racine et le fruit, l'alpha et l'oméga. Le Dieu trois fois saint met donc en toutes ses œuvres, au service de sou amour infini, sa toute-puissance et sa sagesse souveraine selon son infinie justice.

1 Esaïe Vï, 3.

• Lévit. XI, 44; Matth. V, 48

• Job nr, 18.

wBu. 371

* Aimer, c'est se donner. Notre idéal, à nous autres si

égoïstes, c'est de nous donner à la jeune fille qui nous a charmés, à notre patrie, à nos frères, à Dieu. Dieu se donne, lui aussi, au monde. En le créant, il lui a fait le don de l'existenoe : à celles de ses créatures qui, douées de liberté, se perfectionnent et se sanctifient, il leur fait Taumône de sa nature ^ ou de son Esprit et, avec son Esprit, de sa félicité.

Dans le monde de la liberté obéissante et sainte, le rapport de la sainteté de Dieu et de sa justice est très aisé à définir.

Dieu prépare les êtres libres à la sainteté et à la félicité par la loi morale de la justice.

La justice en effet impose aux êtres finis le devoir suprême de vivre en conformité avec leur nature, qui est celle de Dieu. Or cette conformité, c'est la sainteté.

Le bonheur que la justice lie indissolublement à la vertu, c'est la joie d'une bonne conscience ou le délicieux sentiment d'une vie normale, saine et com|riète. Or cette joie est précisément la compagne indisscduble de la sainteté.

L'amour rend aisé l'accomplissement de tous les devoirs qu'impose la justice. Or le caractère distinctif de la sainteté, c'est l'amour.

La sainteté est donc l'état d'âme où s'élève l'être libre par la pratique de tous les actes de la justice.

En d'autres termes, la justice détermine d'après ses

^ 2 Pierre I, 4.

lois immuables la valeur morale de tous nos actes pris isolément. La sainteté désigne la perfection de notre personne elle-même.

L'être fini qui a rempli toute la loi morale, reçoit du Dieu juste la félicité qui est la récompense de sa yertu, et entre dans la communion du Dieu saint qui le rend parti* cipant de son Esprit.

Sans le péché, Tunivers aurait à peine su que la justice est un des attributs de Dieu ; car la justice qui rémunère le juste, ne se distingue pas de Famour qui le comble de joie.

L'apparition du péché, produisant reffet d'un réactif dans la nature divine, a décomposé les perfections jusques alors confondues. Tandis que Famour contemple avec une tris* tesse infinie ses enfants qui se perdent, la justice qui se voit contrainte à s'armer de son glaire, les punit avec une rigueur infinie.

Son glaive nous épouvante, et dans notre frayeur, nous nous crevons les yeux pour ne pas le voir, et nous rêvons d'un « Dieu des bonnes gens » qui n'est sévère que pour les tout grands crimes. Que si Fon nous place en présence d'un Dieu en qui tout est infini, sa justice aussi bien que son amour, nous crions au Moloch. Mais le sol^l reste le soleil, qu'on le bénisse dans nos climats ou qu'on le maudisse au Sahara. < Dieu est un feu consumant, » nous ré* pète après Moïse Fauteur de FEpître aux Hébreux, * et Jésus-Christ lui-même nous déclare que le débiteur de la justice divine paiera jusqu'au dernier centime sa dette» fût-elle de soixante-dix millions de francs. ^

' Deut. rV, 24; IX, 3; Hébr. XII, 29. * Matth. V, 26; XVIII, 24.34.

La rédemption du genre humain a opéré une nouvelle décomposition au sein des perfections divines. Jusques à la chute d'Adam et à la mort expiatoire de Jésus-Christ, l'univers entier ignorait ce qu'il y avait dans le cœur de Dieu de compassion pour le pécheur. On voyait l'Eternel combler de ses bénédictions les anges fidèles tout à la fois selon sa justice et son amour; on le voyait poursuivre de ses justes vengeances les anges rebelles, objets de son courroux. Mais qu'il pût pardonner à des êtres pécheurs, c'est ce que chacun ignorait encore.

En remettant à des pécheurs leur coulpe, Dieu semble violer les lois de sa justice qui réclame impérieusement leur punition.

Mais nous pouvons être certains que, Dieu étant la sainteté même, son œuvre de rédemption satisfera en plein à sa justice comme à sa miséricorde, et que, d'après la loi divine du progrès, l'économie de la grâce non seulement ne renversera pas celle de la justice, mais l'utilisera et la sanctionnera (§ 10).

Faire servir la justice à la miséricorde pour rendre pos^ sible le pardon : tel est le mystère de la rédemption.

On nous dit : < Vous faites de la justice et de l'amour des hypostases, et transformez en des entités de simples attributs. >

Hais vous, vous mettez le plus arbitrairement du monde

374 LA THÉORIE Dfi LA RÉDEMPTION.

des limites à la justice de Dieu, et, en introduisant le fini dans la nature divine, vous l'altérez et la détruisez.

Au reste notre langage est celui de David : « La justice et la pak se sont entrebaisées. » ^

Mieux vaut avec le Psalmiste faire des perfections divines deux sœurs jumelles, que de la justice une Gendril- Ion balayant les abords d'un palais ou réglerait la débonnaireté et d'où la vérité serait bannie.

Si vous avez un problème à résoudre, n'en éliminez pas le principal facteur pour vous en faciliter la solution.

Ecoutons Jéhovah décrivant son essence à Moïse lorsqu'il descendit vers lui dans la nuée sur le Sinaï ^: « L'Eternel, l'Eternel, le Dieu fort, compatissant, miséricordieux, lent à la colère, abondant en grâce.... » en grâce, mais* aussi < en vérité ; qui maintient sa grâce jusqu'en mille générations; qui enlève l'iniquité , le péché et le crime. . . . ; > puis sans transition aucune et par la plus étrange des antithèses : « qui n'absout en manière aucune» et qui punit l'iniquité des pères sur les enfants et sur les enfants des enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération. >

Si Dieu « enlève le péché, > dirions-nous, c'est qu'il pardonne et « absout, > ou s'il « n'absout à aucun prix, > il ne peut pardonner la moindre faute. La contradiction est flagrante. Jamais homme n'aurait osé s'en permettre une pareille. Mais Dieu, en exposant au grand jour ses infinies miséricordes, fait entendre à l'improviste la voix saisissante de sa justice, qui des derniers fondements de la création nous crie : « Tremblez I je suis là ! > ^

> Ps. LXXXV,11. Comp. LXXVII,9: Dieua-t-il oubUé d'avoir compassion? la colère a-t-elle fermé chez lui tout accès à ses miséricordes f (Trad. de Vivien), et Es. LXIII, 15.

» Ex. XXXIV, 6 sqq.

* Les LXX ont traduit en radoucissant un peu le texte hébreu : naqqeh lo ienaqqeh; ils disent : tov Ivoy^ov ou xaOapiel. La Vulgate

LE FILS ET l'esprit DE DIEU. 375

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