IV. Satan
Satan n'est point un Ahriman, un Ahi, un Typhon, un Loki. Ces génies du mal sont des brigands qui pillent et tuent les dieux et les hommes. Lui, est moins violent et plus habile. Ses armes sont spirituelles. Il séduit par le sophisme. Jésus-Christ l'appelle de père du mensonge. »^
Il règne sur les victimes de sa ruse. Elles sont sur notre terre si nombreuses qu'il peut se dire maître de la terre entière, et que Jésus-Christ le déclare « le prince, » St-Paul « le dieu de ce monde. » 2
Il maintient ses sujets sous son joug de fer moins par les convoitises de la chair que par le culte des faux-dieux,^ qui pervertit leurs notions du bien et du mal. Il les tourmente par les terreurs de la mort ^ à laquelle ce « meurtrier »^ des âmes les a assujettis en les faisant pécher, qui
^ Jean VIII, 44.
» Luc IV, 6; Jean XII, 31 ; 2 Cor. IV, 4.
■ 1 Cor. X, 19 sqq.: 2 Cor. V, 15 sqq. , * Hébr. U, 14 sqq.
^ » Jean VIII, 44.
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les arrache à toutes leurs jouissances et qui les jette aux pieds de réternelle justice.
Ceux qu'il n'a pu séduire, il les accuse auprès de Dieu. Il fait valoir contre eux la loi morale qui condamne sans miséricorde les moindres fautes. Il accuse avec haine et méchanceté (Sta^d^XXst) plus encore qu'il ne calomnie les Job et les Jéhoschuah et tous les frères ^ de Jésus-Christ, en sommant le Dieu de l'infinie justice de leur appliquer loyalement le code pénal de l'univers. A l'en croire, la police se ferait mal dans le royaume de Dieu et les tribunaux criminels y seraient beaucoup trop débonnaires. Aussi, dans son zèle pour le bien public, joint-il ses services à ceux des fonctionnaires divins, et s'est-il en quelque sorte nommé lui-même le substitut du procureur général.
Le Satan accusateur de Job, de Zacharie et de l'Apocalypse tient le milieu entre celui de Marcion et celui d'Anselme. Marcîon allait jusqu'à voir en lui un représentant de la justice, tandis qu'Anselme faisait de lui un bourreau injuste. Il est faux de dire que le diable est dans l'économie du monde moral un ministre de Dieu pour l'exécution de la loi pénale ; mais il est tout aussi faux de nier qu'il nous accuse au nom de la loi divine devant le tribunal de Dieu. Il nous a séduits par sa propre méchanceté ; mais nous sommes responsables de notre chute, et il poursuit, la loi à la main, la rigoureuse punition de nos fautes. Cet accusateur diffère totalement du diable de l'orthodoxie et du Méphîstophélès de Goethe.
J'ajoute qu'étant absolument dépourvu de l'Esprit saint, il doit être, selon la règle donnée par St-Paul,^ absolument incapable de comprendre les choses spirituelles et divines.
' Apoc. XII, 10, * 1 Cor. Il, 14 sqq.
Satan et ses anges ont rapidement franchi les trois degrés du péché et blasphémé le Père, le Verbe et FEsprit. En se révoltant, ils ont repoussé les évidences de leur conscience, les révélations du Fils, Ténergique influence de TEsprit de lumière et de sainteté (| il). Aussi haïssent-ils le Dieu qui les fait c trembler » et mettent-ils leur joie à faire le mal pour le mai.
n n'y a pas pour eux de rédemption possible*, parce qu'ils ont d'emblée péché contre le St-Esprît (| 32). Devant eux le Dieu des miséricordes infinies et de l'infinie puissance est comme désarmé ; il a en- vain épuisé avec eux ses moyens de grâce. Ces misérables ne relèvent plus que de sa justice.
Dieu pourrait sans doute les faire rentrer dans le néant. Mais en le faisant, il irait à rencontre des lois qu'il a imposées à l'univers. Il a dans sa parfaite sagesse fait les êtres les uns temporaires et périssables, les autres indestructibles, et il n'y changera rien. Si ceux qu'il avait prédestinés à une éternelle félicité se sont, malgré tous ses efforts et par le plus criminel aveu^ement , préparé une éternité de tourments, c'est leur affaire. Ils l'ont voulu et leur volonté a prévalu sur la sienne. *
Pendant les longs siècles de sa patience. Dieu ne leur adresse pas une seule parole de grâce ; il ne leur envoie point de messagers pour leur préciier la repentance, même il ne les juge pas dignes de ses coups. Les siècles qui leur
» Hébr. n, 16.
' Matth. XXIII, 37, passage fort remarquable que je ne puis assez rappeler à mes lecteurs.
avaient été donnés pour s'affermir dans le bien ou pour y reTenir, ils les traversent sans être jamais tourmentés par quelques-uns de ces immenses châtiments qui arrêtent sur la terre les nations dans leur voie de perdition. Or, il n est pas de signe plus effrayant de la sainte et juste colère d'un Dieu ou d'un père, que l'impunité où il laisse ses enfants. La miséricordieuse sévérité que Dieu témoigne à notre race pécheresse comme la leur, ne doit être à leurs yeux que la plus révoltante injustice. Ils s'avancent ainsi , toujours plus impénitents et rebelles, à la rencontre de leur jugement et des tourments^ qu'ils savent maintenant déjà leur être réservés.
Alors, au temps voulu, la justice les saisira, les pèsera à sa balance, les condamnera chacun selon leurs œuvres et mettra fin à la joie odieuse qu'ils éprouvent à faire le mal, en les précipitant dans le symbolique étang de feu et de soufre. *
Les peines seront éternelles, puisque Dieu n'anéantira pas les coupables et que ceux-ci sont absolument incapables de repentance. Ils n'auront aucun droit de se plaindre, car la justice ne pourrait relâcher sans injustice des pécheurs toujours péchants.
On voit par là d'une manière évidente que la justice sans la rédemption punit et ne châtie pas. Elle s'affirme et ne vise pas à corriger.
Ce cri éternel de douleur trouble sans doute l'harmonie de l'universelle cité de Dieu. On dirait un volcan éteint : il ne jette plus ses laves sur les fertiles contrées qui l'entourent ; le cratère est comblé ; le mont s'est même abaissé
» Matth. Vm, 29.
» Matth. XXV, 41; Apoc. XIX, 20; XX, 10.
au niveau de la plaine et rien n'indique plus à nos yeux son ancienne existence. Mais la lave bouillonne encore dans les entrailles de la terre, le sol tremble et Fair retentit de confuses et sinistres rumeurs.
Il y a là pour notre esprit et notre cœur une redoutable énigme dont nous n'aurons la clef que dans Féternité.