V. L*homme déchu
Pourquoi Dieu, qui avait livré les démons à son impitoyable justice, a-t-il usé envers les hommes d'une pitié inûnie ?
Parce que le péché de Fange, pur esprit, diffère complètement de celui de Fhomme, esprit et matière.
Vivant dans le ciel, en présence du Fils, les anges ont pu déjà par leur premier péché se rendre coupables du triple blasphème. — Les hommes à qui leur corps dérobe la vue de Dieu, n'ont vu et connu le Fils que depuis son incarnation, et comme Finstance du Fils précède celle de l'Esprit, ils ne peuvent commettre le péché irrémissible contre l'Esprit qu'après que Jésus-Christ leur a été prêché par ses disciples.
Puis Satan a créé le mensonge et l'a apporté sur la terre. Adam a été sa victime. Or la victime est moins criminelle que le séducteur, et elle est plus malheureuse encore que criminelle.
Satan n'a été tenté que par l'orgueil ; Adam Fa été par l'orgueil, par la vue et par la chair. Or il y a une moindre coulpe à se laisser vaincre par trois ennemis que par un seul.
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Enfin, moins coupable que l'ange, l'homme souffre infiniment plus que lui par le fait de cette même nature mixte. Il n*y a pour les démons ni ces effroyables légions de maladies qui dévorent notre corps et troublent même notre esprit, ni les épouvantes et le combat de la mort, ni le deuil, ses déchirements, ses larmes et ses longs regrets, ni tant, d'espérances déçues, d'entreprises qui échouent, de travaux brusquement interrompus par le trépas, ni les atrocités de la guerre, ni la peste et tous le& autres fléaux de la nature.
Il y avait donc justice, miséricorde et sagesse à secourir et sauver l'humanité déchue.
Etudions brièvement notre nature mixte.
L'esprit est intelligible à notre esprit ; la matière est pour lui pleine de ténèbres. Elle lui est infiniment plus obscure que Dieu même, et l'homme, étant un esprit enveloppé de matière, est à soi-même tout énigme.
Il y a l'énigme de la vie. Chez l'homme ainsi que chez l'animal, la vie s'écoule avec le sang et le corps sans le sang se décompose. Le sang est donc la vie et la vie est l'âme ; mais l'âme de l'animal périt avec le corps, tandis qu'il y a dans l'homme un principe impérissable, l'image de Dieu. Ce principe est-il une substance distincte de l'âme, que nous nommerions dans un sens tout spécial l'esprit, et l'homme est-il un être ternaire ? Ou est-ii binaire et son âme est-elle simplement d'un ordre supérieur à celle de l'animal ? Nous l'ignorons.
Rappelons toutefois que l'on ne peut concevoir le moindre doute sur l'unité du moi. L'homme se sent et se
sait un. C'est lui qui aime sa famille à l'instar des animaux, et lui qui aime la Divinité. C'est lui qui construit sa maison comme le' castor, et lui qui médite sur l'absolu. C'est lui dont les choses du dehors ébranlent la volonté, et lui qui résiste à ses sens et Les surmonte. Son esprit s'enrichit de tous les instincts de l'animal, qu'il éclaire et ennoblit, et il reçoit de sa vie physique un certain tempérament qui donne à son individualité un relief extraordinaire, que n'a certainement pas celle des anges.
Il y a l'énigme de la solidarité. L'ange, étant la créature immédiate de Dieu, est responsable de tous ses actes :sans la moindre exception. Mais il a plu à la sagesse divine de faire sortir d'un seul couple des milliards d'hommes. Chaque homme est donc, avant l'éveil de sa raison et de sa liberté, ce que l'ont fait sa race, sa nation, sa tribu et sa famille. Or, le premier couple, ayant déchu, a par l'abus de sa liberté corrompu la nature humaine qui se transmet du père aux enfants par la génération. Tout homme est ainsi solidaire de sa race déchue et corrompue, €t la justice divine ne serait plus l'absolue justice, si elle ne faisait pas dans chaque vie d'homme, avec une rigoureuse exactitude, la séparation entre la coulpe ou la souillure impersonnelle, et la souillure ou la coulpe personnelle.
Il y a l'énigme de la chair. L'ange a la vie facile au prix de la nôtre. Aussi notre premier devoir est-il la tempérance ou l'empire de l'esprit sur les sens et la chair. C'est
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à foncier solidement cet empire que les parents forment Fenfance et qu'est appelée toute spécialement la jeunesse*. Si cette base manque, la justice et la piété sont impossibles.
Cette nature mixte de Thomme imprime un caractère tout spécial à son péché. L'ange déchu est orgueilleux et veut faire le Dieu. L'homme déchu est charnel et fait la bète. L'âme animale prévaut sur Tesprit, le sens de l'infini et de l'absolu s'oblitère, et le moi se laisse aveugler et enchaîner par les convoitises. L'esprit devient l'esclave des puissances, des « lois qui sont dans les membres.^» Il se complaît même dans sa servitude, il élit domicile dans les bas-lieux de son être et s' identifie avec la chair.
Aussi le retour au bien s'opère-t-il chez l'homme par une tout autre voie que chez l'ange. C'est peu de chose que déTconvaincre de péché notre esprit en lui rendant la claire intuition de la loi et le vif sentiment du remords. Il faut en outre le décider à s'arracher aux délices de Capoue, et comme il s'est uni à sa chair, il ne peut se séparer d'elle sans un acte qui est une véritable mort intérieure et morale. Il ne s'agit de rien moins que de mourir à la vie de la chair qui est la mort de l'esprit, et de renaître à la vie de l'esprit qui est la mort de la chair.
C'est ainsi que l'esprit, que la chair avait séduit par l'appât de ses molles jouissances, végète dans une mortelle impuissance, qui aboutirait à sa mort et à son anéantissement, s'il n'était pas indestructible. Mais la chair, qui pouvait s'enorgueillir de son triomphe sur l'esprit, se trouve mourir de sa victoire, car « le salaire du péché, c'est la mort.3»
^ 1 Jean II, 14.
• Rom. Yll, 23.
» Rom. YI, 23.
La mort est la qaatrième et dernière des énigmes humaines.
Voici comment elle paraît s'être introduite dans T humanité. Chez le premier homme, l'esprit avait été mis en demeure, par le plus facile des commandements, de surmonter les convoitises de la chair et d'accomplir la loi morale. Par son obéissance, il se serait rapidement élevé de la vie psychique à la vie spirituelle (| 26), et il se serait nourri des fruits de « l'arbre de vie », porteur mystique ou simple image de l'Esprit saint. « Les puissances du siècle à venir ^/», circulant dans tout son être, non-seulement auraient maintenu son corps en une perpétuelle jeunesse, mais elles l'auraient soustrait à la loi fatale de la vie organique, spiritualisé, immortalisé. Par l'action surnaturelle de l'Esprit de Dieu, nos corps qui naissent, ne seraient pas morts ; la terre entière aurait été un Tliabor ou un Mont des Oliviers, et tous les hommes seraient montés au ciel par la voix royale des Hénoch et des Elle. Mais la désobéissance d'Adam a coupé les communications entre le ciel et la terre, et l'homme réduit à ses seules forces et les détruisant elles-mêmes par ses péchés, a dû subir l'humiliation de mourir de la mort de la brute.
Cependant le mort est arraché au néant par la puissance de l'image divine qui fait son essence. Il vit, âme sans corps, intelligence sans organes, ombre nue qui erre dans la nuit, comme une brebis ou un bouc dans le désert sans eau et sans pâture.
» Hébr. YI, 5.
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Quelle eût été sans la rédemption la position de Thomme déchu en présence de la sainteté et de la justice de Dieu ?
SouUIé par la nature corrompue de sa race et par ses actes personnels de péché, l'homme eût été après sa mort rejeté du Dieu trois fois saint, c'est-à-dire il aurait vécu dans le schéol d'une vie de privations et de tristesses \
Au temps fixé dans sa sagesse, Dieu, juste juge, aurait cité tous les hommes devant son tribunal, et il aurait infligé à chacun sa peine, en débrouillant l'inextricable écheveau de la solidarité et de la personnalité.
Comme aucun d'eux ne se fût rendu coupable de l'unique péché irrémissible*; comme ils ne pourraient être rendus en outre responsables de la perversion d'une nature qui se transmet par la génération; comme, enfin, cette nature a été pervertie à la suite d'une séduction, ces peines, pour être justes, auraient dû être, me semble-t-il, très modérées, et il eût été possible à chacun de payer sa dette, même celle des dix mille talents, jusques au dernier quadrain.
Mais, la peine subie, la coulpe expiée, serait encore resté l'état de souillure qui aurait condamné les âmes à vivre loin de Dieu, sans plus de souffrances, comme aussi sans joie, dans un éternel crépuscule.
1 Ps. VI, 6; LXXXVIII, 12, etc.
* Les péchés inexpiables de la Loi de Moïse et des religions païennes ne le sont pas sous le régime de la grâce. Jésus-Christ pardonne au meurtrier sur la croix.
Etaît-îl possible à l'homme déchu de se relever par laîmème?
Considérez d'une part la sainteté de Dieu, sa justice, la vocation de l'homme créé pour la perfection et l'immortalité ; d'autre part, les ravages de la maladie et de la mort dans notre race déchue, les ténèbres spirituelles des païens, idolâtres, panthéistes, sceptiques ou athées ; l'indicible dépravation des masses, la vanité d'une repentance qui ne préservera pas de nouvelles chutes, la vertu même d'un Socrate, qui aimait si peu de toute son âme le vrai Dieu qu'il ignorait même son existence — et répondez.
Dieu devait intervenir, et il Ta fait en envoyant un Sauveur.
Ce Sauveur, Dieu Ta promis à Adam et à Eve le lendemain même de leur chute.