‹ Un mystère de la passion, et la théorie de la rédemptionChapitre 143 sur 158 · I. Le protévangile · texte numérisé non relu

I. Le protévangile

Adam et Ere s'enfuyaient à toute vapeur loin de Dieu par la voie de )a chair et des ténèbres; Dieu les a poursuivis dans sa miséricorde, et le protévangile est le coup d'aiguille qui les a ramenés sur la voie de la lumière, de l'esprit et du ciel.

Supposons que Dieu, voulant sauver l'homme, ne fût pas intervenu à cette première heure : que serait-il arrivé?

Conscients de leur faute et concluant du silence de Dieu à son l^itime courroux, Adam et Eve n'auraient point songé à implorer sa clémence, ils ne l'auraient point adoré, ils n'auraient su que trembler à sa pensée comme les démons. Héritiers de leurs sentiments, leurs enfants n'élèveraient nul temple au vrai Dieu ni aux idoles; nul autel ne serait inondé du sang des victimes expiatoires, ni chargé des offrandes de la reconnaissance que consumé le feu sacré. Les maux de la vie auraient été pour ceux qu'ils tourmentent, les coups de verge d'un juge impitoyable et même des accidents sans valeur morale. Dieu aurait ainsi

cédé la place à Taveugle destin, ou plutôt il se serait traosforiné en un satan, comme il l'a fait pour les tribus sauvages et pour nos Proudhons qui ont perdu tout souvenir du protévangile, et rhiimanité toute entière aurait vécu sans religion et sans culte, comme telle horde de Bosjemans et comme les anges rebelles (| 36).

Point de foi en un Dieu qui pardonne : partant, point de repentance, qui n'obtiendrait de lui nulle merci; point d'inutiles efforts pour retourner au bien ; point de combat de l'esprit contre la chair; la douce loi des convoitises ferait oublier la rude loi du devoir, et l'habitude du péché, cautérisant la conscience, tuerait le remords.

Endurci par l'amer sentiment de la colère implacable de Dieu, l'homme serait devenu dur pour ses semblables; il n'aurait pas su ce que c'est que le pardon des injures , et sa seule règle de conduite eût été la loi du talion appliquée et dépassée par la vengeance et la haine.

Dans cette vie sans Dieu, plus d'aspiration au beau, au bon, au vrai absolus; plus d'autres progrès que ceux des arts mécaniques, d'autres sciences que celles qui ont la nature pour objet, d'autre poésie que celle des passions sensuelles. La terre serait à cette heure une immense fabrique où toutes les facultés de l'homme seraient mises au service des convoitises charnelles.

L'homme, enfin, aurait à ce point perdu le sentiment de sa dignité morale, qu'il se serait persuadé que sa mort, comme celle de l'animal, est l'anéantissement de son âme.

Sans la rédemption , quel aurait été dans le long cours des siècles le terme où se seraient arrêtés les progrès du mal au sein de l'humanité déchue? C'est ce qu'il est impossible de dire. Si l'adage latin est vrai : corruptio optimi

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pessima, peu^étre la perversion de la vraie f(A, la superstition, l'adoration de dieux infâmes, le fanatisme sanguinaire ont-ils causé tout autant de maux que ne Saurait fait l'absence totale de foi. Nous savons par Moïse qu'à la fin du premier monde, l'homme n'était plus que chair t; par St-Paul qu'à la fin du deuxième monde il était infâme débauche^; par le spectacle de la génération actuelle, qu'à la fin du troisième monde il sera tout impiété. Peutêtre, abandoimée à ellie-mème , l'humanité ne serait pas à ces trois dates tombée beaucoup plus bas. Mais elle n'aurait compté pas un Noé, pas un Israël, pas une Eglise ; le mensonge n'aurait jamais rencontré sur son chemin la vérité ; la sainteté n'aurait jamais lutté avec la sensualité; nulle digue ne se serait opposée à la marée montante de la dépravation. La corruption morale, sans être plus Id* tense, aurait été universeDe, et il n'y atirait eu nul espoir de salut.

Nous pouvons le dire sans paradoxe : le protévangite est le fondement sur lequel s'est élevé l'édifice spirituel et moral de l'humanité déchue.

En effet, tandis que Di^i annonçait aux deux coupables leur châtiment immédiat et leur lointaine rédemption, la foi prenait naissance au plus profond de leur être. Elle s'est élancée du cœur d'Adam toute armée comme Minerve, en poussant un cri de joie et d'imm<Mrtalité. Dieu avait dit à Adam : « Tu es poudre et tu retourneras en poudre, > et lui, ravi de la promesse d'un Sauveur qui sera la postérité d'Eve, il nomme sa femme la mère des vivants. Ses enfants mourront sans doute, Dieu l'a dit ; mais ils

1 Gen. VI, 3.

* Rom. I, 24 sqq.

n*en yiyrout pas moins: Adam en a dans son cœur la pleine assurance.

Cette certitude de la miséricorde dirine a rendu à l'âme que le péché courbait violeminent vers la terre, sa direction normale vers le ciel, et à toutes ses facultés leur libre et joyeux élan. L'homme est redevenu ce qu*il est dans son intime essence, un être religieux. H r^arde avec confiance à Dieu, il espère en Tacoomplissement de ses promesses et, en attendant, il apprend à supporter les maux que par sa <^ute il a attirés sur lui. Ces maux ne sont phis les peines que lui inflige la justice pour maintenir en vigueur sa loi; ce sont les châtiments d'un père qui veut le bien de ses enfants, des moyens de grâce, une discipline salutaire, des appels à la repentance, d'efficaces remèdes contre le relâ- <jieBient. Plus4e Dieu barbare, plusd'aveugle destin. Aussi la Iwre se couvre-ielle de temples et d'autels.

L'espoir engendre la repentance, qui n'a rien de commun avec le remords. Phénomène de l'instinct (§ 34), le remords peut se produire chez le pervers et l'athée, et il enfante aussi peu l'amendement que la souffrance physique la guérison. La repentance, au contraire, est un acte de la volonte, de l'entendement et de la conscience. Mais cet acte ne s'opère en moi que sous le regard d'un Dieu qui pardonne. Sa tendresse fond les glaces de mon coeur. A ses avances de grâce, je réponds par des efforts de saintete. Ma eonscîrace réveillée m'aiguillonne sur la voie du salut, et je confesse à mon Dieu, non point seulement telle faute plus ou moins grave, mais la coulpe et la souillure de ma vie teut entière, mais mon état d'entière condamnation.

Le pardon que Dieu m'offre, m'oblige intérieurement à pardonner à mes frères. Le support des injures naît de la foi en la patience que Dieu nous temoigne. Le droit de

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gràoe, qai est le plus beau privilège des souyerains sur la terre, n'est pareillement que le reflet de celui dont au ciel Dieu a le premier fait usage envers nous.

Sous le souffle b^i de la miséricorde d'En-Haut, notre âme s'ouvre aux inspirations de l'Esprit de Dieu, cède au secret instinct qui la fait monter vers l'infini, et s'enrichit de toutes les idées sublimes qui descendent des cieux vers eUe.

Enfin, la foi en l'immortalité devient avec la foi au Dieu sauveur notre espérance, notre consolation, notre force, une partie iirtégrante de nous-mêmes.

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