Les aouffranoes et le sena moral de l'humanité
déohue.
Si l'humanité eût poursuivi sa route sur le chemin de la foi qu'avait pris Adam, le péché aurait été contenu par la vigilance, le corps en aurait peu souffert, la paix de l'âme aurait été à peine troublée par le remords et Dieu n'aurait pas frappé la terre de tous les fléaux actuels de la nature. Mais le premier acte inscrit dans les annales du genre humain est le meurtre d'un saint par un frère profane et haineux; à la dixième génération, il ne restait plus qu'une famille intègre et pieuse, et après le déluge, dès les temps d'Abraham, on avait partout abandonné le culte de l'Eternel pour celui des faux dieux; la corruption des masses avait même d'emblée, à Sodome, atteint ses extrêmes limites.
Or, à l'excès du péché répond l'excès de la souffrance, et
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l'humanité tout entière avait la oonseienoe de sa misère. Si elle avait poussé de la terre comme un champignon, ainsi que le prétendait Ëpieure, le dieu des incrédules, ou si elle était issue du singe, selon le dire de nos sages modernes, elle aurait accepté son misérable état comme le point de départ d'un long voyage vers le bonheur. Mais elle se souvenait du Paradis et de sa chute; le sentiment de sa faute aggravait ses souffrances physiques, et elle se savait en butte aux attaques d'un être invisible et méchant qui travaillait à lui nuire.
En Egypte, Typhon, vaincu par Horus, est relâché par Isis et peut de nouveau à son gré jeter le trouble dans la société et dans la nature.
Le plus ancien et, pendant un certain temps, Tunique chant des Egyptiens fut une complainte sur Manéros ou Abel, le fils aîné de leur premier roi, qui avait été enlevé par une mort prématurée. Ce chant, qui se répétait en Chypre et en Phénicie, était en Grèce celui de Linus, et Linus, ^linus, c'est en hébreu : Malheur à nous!
Du Nil au Tigre et par delà le Taurus, la mort étendait (ô mystère) sa puissance sur le Dieu suprême, et Ton pleurait Osiris, Adonis, Attis.
La Babylonie, l'Assyrie, l'Iran étaient, comme l'Egypte, le théâtre d'une guerre incessante entre les dieux du bien et ceux du mal. Les Mazdéiens se sentaient exposés à tant de fléaux qu'ils se croyaient entourés de démons et que la terre était pour eux le séjour de la peur.
Chez les Scandinaves, ainsi que les Germains, le monde est syipbolisé par le frêne Yggdrasil. Au sommet se tient le Dieu suprême que tous les hommes craignent, et les racines sont rongées par l'Esprit envieux et violent qui habite l'enfer. Dieu tance le rongeur, qui n'en continue pas
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moins son œuvre de destruction. Est-ce là un mythe qu'aurait inventé Pelage ou J.-J. Housseau?
Un peuple de la Thrace pleurait à la naissance de tout enfant, et déposait en terre les morts en se réjouissant pour eux de la fin de leurs maux et de leur bonheur présent. De même, les prêtres mexicains disaient au nouveau-né qu'ils baptisaient : «Cher enfant, OméteuctU et Omécihuatl t'ont formé dans le ciel et ^ivoyé sur la terre. Mais sache que la vie où tu entres, est triste, pénible et pleine de misère, et tu ne mangeras pas ton pain sans tourment. Que IMea t'assiste dans les nombreuses peines qui t'attendent! »
Les chants classiques des Chinois abondent en plaintes sur les souffrances de la vie, les désordres de la société et la corruption des hommes.
En Inde, les hymnes de la religion la plus ancienne personnifient l'humanité sous la figure d'un homme crucifié, Sounahsépa, que la mort va frapper au cœur. Puis le brahmanisme a ajouté à tous les maux réels de l'existence les terreurs de la justice divine et du monde avenir. Enfin, est venu Bouddha prêchant au désespoir la bonne nouvelle de l'anéantissement.
Mais arrêtons-nous quelques instants chez les Hellènes, qui sont la fleur et la couronne du monde païen.
Voilà Prométhée cloué au rocher et le foie rongé par un vautour : c'est le génie de l'humanité industrieuse et rebelle à Dieu, qui est enchaînée à la terre et tourmentée de soucis sans cesse renaissants.
Laissons dans les enfers Tantale toujours altéré d'un bonheur qui le fuit, Sisyphe roulant sans cesse sur la roide pente de la vie le rocher de ses peines qui toujours re-
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tombe, Ixion attaché sur la roue du monde et du destin avec les serpents du remords.
Midas a surpris Silène dans le jardin des roses, près de la source de toute vie, et il le contraint à dire quel doit être pour Thomme Tobjet suprême de ses désirs. Enfin, Silène^ c le Dieu des sacrifices de louanges et d'actions de grâces, » ^ lui répond du paradis désert, que le mieux serait pour rhomme de ne pas naître, et que le |rius désirable est de mourir à peine né. ' Cette parole lugubre, qu'on dirait empruntée aux malédictions de Job et qui se retrouve sous une forme peu dilTérente dans TEodésiaste ^ a retenti d'une génération à l'autre chez les Hellènes et plus tard à Rome, jusques à Plutarque et à Sénèque.
Est-il besoin de rappeler après cela que l'homme est, d'après Pindare, le rêve d'une ombre, d'après iUrodote tout accident, d'après Démocrite tout maladie? Hésiode déjà déplorait de vivre dans l'Age de fer, et Homère, le photographe de l'homme naturel, le déclare le plus malheureux des êtres.
Le sort de l'humanité se reflétait dans celui de familles maudites, telles que celles d' Athamas, de Pélops, d'OEdipe. Eschyle parie du « crime originel » qui pèse sur la race des Atrides.
Pour expliquer tant de souffrances, d'antiques prophètes de la Grèce, entre autres Orphée, avaient imaginé que les hommes étaient des esprits expiant dans leurs corps et sur la terre les fautes d'une existence antérieure. Cette hy-
^ D'après Fhébreu et les hymnes orphiques. V. Sickler, Kadmus, p. cviii. La fontaine Inna est le Ain sémitique.
* Âristote dans Plutarque : Consolation à Apollonius,
• IV, i sqq.
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pothèse, adoptée par Platon, était déjà celle des sages de l'Egypte et de llnde.
Les Indiens, les Mazdéiens, les Hellènes croyaient on pintdt savaient non seulement que la santé, la vertu, la piété, le bonheur ont précédé la douleur, Timpiété, le vice et la maladie, mais que le mal irait s' aggravant jusques à la fin du monde, et qu'alors seulement le bien remporterait la victoire. Au milieu de cette dégénérescence croissante, nous voyons les hommes, en Grèce et en Inde, chercher avec ardeur le souverain bien, le bonheur, et s'arrêter les uns dans la volupté, les autres dans une égoïste apathie. Avec les siècles deviennent plus amères les lamentations de l'homme, et elles arrivent à leur comble dans Gicéron, Pline, Juvénal, Sénèque et Harc-Aurèle.
Le cri de douleur que poussait l'humanité entière n'était point un cri de désespoir. Elle ne concluait point de ses souffrances à la négation de Dieu, et ne se jetait point, tète baissée, dans la fange des voluptés. Se sachant déchue^ elle croyait bien au contraire à la justice de la Divinité qui châtie le coupable et pardonne à qui se repent.
Nous voyons, en effet, les sociétés humaines s'inspirer, à l'époque où se forment leurs mœurs, de la sainte idée du devoir, et la conserver intacte jusques à leur extrême vieillesse, en dépit de tous les sophismes des passions, de toutes les séductions du polythéisme, de toutes les leçons des Epicures. Les peuples mêmes qui, comme les Hellènes, tentaient de rejeter tout le mal sur l'aveugle destin et la matière éternelle, ne réussissaient nullement à cautériser leur sens moral. Il exigeait d'eux, comme de l'humanité
entière, le sang pour le sang. « Le sang, dl^it Euripide,^ est l'amer intérêt du sang. > D'après une antique tradition que nous a conservée Ptoton^, la justice Tengeresse ne laisse jamais impuni le Bieurire commis par un pareni du même sang; qui a tué son père, périra de la main d'un de ses propres enfants ; qui a mis à mort sa mère^- renaîtra femme pour expirer sous les= coups d'un de ses fiJâ; car pour un tel crime, il n'y a pas d'autre purification possible que l'expiation par un meurtre semblable. Le sentiment de la coulpe acquérait parfois même chez les païens une telle force qu'il contraignait le ootipahie à se livrer à ses juges, comme le dit encore Platon, on à mettre fin à ses jours. Ainsi Adraste, Phrygien de la fomUle royale» qui avait frappé de mort son frère et n avait pas expié son crime, perce d'une flèche à la chasse pa^ mégarde le fils de Crésus son bienfaiteur, et dans son désespoir se tue lui-même sur le tombeau d'Atys^.
Sang pour sang, c'est la loi du talion, qui n'est pas autre que celle de la justice divine et humaine (| 34). Il n'est pas un pode pénal qui ne soit fondé sur ce principe et les peuplades les plus sauvages ne jugent pas autrement que nous les délits.
« La loi du talion, » me disait un des missionnaires français dans le sud de l'Afrique, « reste debout au milieu de toutes les ruines de la conscience. Ce sentiment nous aide beaucoup à relever et restaurer le sens moral chez ces êtres dégradés et à les amener à la croix de Christ. Un Anglais
* Electre em. Ovide a. dit de même (métam. Vllï, 483): «Mors morte piaâda est. » Voye» de Laaaulx : Die Sûhnopfer der Griechen und Rosmer, p. 6.
* Lois IX, p. 156.
■ Hérodote I, S4 sqq.
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qai séjournait chez moi, avait, dans une rixe, fait à un Bassouto uue profonde et dangereuse blessure à la tète. Peu de jours après, les parents du blessé vinrent me trouver dans l'intention de faire à l'An^ais une blessure ni plus ni moins grave que oetle dont il était Fauteur, et Ton eut intoinfient de peine à les décider d'accepter une compensation en argent.»^ Le Béchuana est ainsi du même avis que Platon. L'expiation par la peine afilictive est le principe premier de la justice criminelle d'un bout de la terre à l'autre. La peine, la souffrance prise eu soi, expie seule : il faut annuler par une douleur la joie de celui qui a par le crime assouvi sa passion. Le cri de la conscience populaire l'exige impérieusement, et la loi du lynch la venge de la violence qu'on lui fait quand on garantit la vie sauve à tous les assassins à venir, et qu'on leur promet de le» nourrir leur vie durant dans des demeures bien chaulTées, dont ils sont certains de s'échapper une belle nuit ou à la prochaine révolution.
La justice humaine, base de toute société, suppose une justice divine qui la sanctionne» la redresse et la com* plète. Partout l'homme, se sachant coupable, redoute de son vivant et après la mort les châtiments de son Juge
^ « Le talion est presque le seul principe de jurisprudence que connaissent les cheis béchuanas. Ils ont cependant quelque idée de Tait d'apprécier la gravité des fautes d'après les circonstances qui les ont accompagnées ou produites. > Caialis, Etudes sur la lanaue béchuane^ p. XVIIL— « La loi du talion est la coutume régnante chez, les Béchuanas, les Bassoutos et les Mantui^s^ aussi bien que chez la plupart des peuples africains. On y déroge fréquemment, mais le droit subsiste toujours et on est toujours libre de l'invoquer. » Arbousset, Vowtge d'exploroXion au nord-est du cap de Bonne' Espérance^ p, 74. cp. p. 4Ï5 sqq.; puis, p. 552, ce que ce missionnaire dit du sens moral de ces peuples: « Us nomment leur con-^ science un pasteur. Elle se tait, disent-ils, quand ils font bien et les dévore quand ils font mal, etc. »
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/ inyisible. Le paradis et Tenfer des chrétiens se retrouvent
sous des formes diverses dans tout le monde païen, chez les tribus sauvages comme ches les peuples civilisés des deux hémisphères ^. Il n'est pas jusqu'aux habitants de la Terre-de-Feu qui ne croient que Tâme comparait devant le tribunal de son juge suprême. Ce juge se nomme ifdengei, et debout près de lui se tient un géant énorme; armé d'une hache, il cherche à mutiler, à tuer les âmes qui se présentent au jugement.
Avec la tradition de la chute qui rhumilie, et celle du protévanglle qui le relève; sous le poids si lourd de la souffrance physique et morale qui le fait soupirer après la 4lélîvrance; à la lumière de sa conscience qui le mord quand il pèche, et è celle de sa foi qui le tient sans eêsse en la présence de Dieu, que doit faire l'homme en attendant la venue du Sauveur?
C'est ce que nous dira la loi d'Israël, et cette loi nous «xpliquera, d'ordinaire par le contraste, celles des païens.