IV. Les nations païennes
Sous l'influence indirecte des traditions primordiales (I 46) dont elles n'avaient gardé que de confus souvenirs,*
» Matth. XI, 11.
• Le sens si controversé de ce mot est donné par Lév. X, 17. ■ Jean I, 29.
* Je crois être agréable à l'un ou l'autre de mes lecteurs en résumant ici mes recnerches sur la tradition.
1* Le vrai Dieu. Baal, Bel, El, Adonaï, Moloc, Jao, ne sont cfue des formes quelque peu altérées de Jéhovah ; Ammon est le Dieu irrévèlé, et Phthah le Dieu lumineux qui produit le monde; il s'en faut de peu qu'Ormuzd n'ait créé de rien la matière; Indra dans certains hymnes du Hig-Véda est l'Etemel des psalraistes hébreux ; Brahma se révèle aux sages ; Vichnou s'incarne pour sauver l'humanité ; Chang-ti châtie et bénit les Chinois selon leurs vertus ou leurs vices; Jupiter ou Zeus est un juste juge et un père miséricordieux; le nom de Zeus, Deus^ Théos se retrouve jusqu'au Mexique. Les Peaux-Rouges adorent le Grand-Esprit. Les nègres eux-mêmes savent fort bien qu'au-dessus de leurs fétiches est une divinité suprême, qui est notre Dieu vivant {Peuple primitif ,i. I, liv.2^. Partout le vrai Dieu règne sur les faux dieux, partout il les a précédés.
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les nations païennes croyaient d'une foi puissante et parfois excessive en une Divinité qu'elles irritaient par leurs péchés, mais qui se laissait apaiser par leurs sacrifices;
Le fait a été mis hors de doute par M. Renan pour les Sémites, par MM. de Hougé et Mariette pour les Egyptiens, par la linguistique pour les Malais et, je ne crains pas aajouter, pour toute la race japhétique. La vérité a devancé Terreur, et Terreur a consisté, non point à nier la vérité, mais à Texagérer. Le polythéisme a multiplié a Tinfini les dieu\ en divisant le seul vrai Dieu et en divinisant la nature (Id., t. I, p. 30 sqq.).
2* Le Paradis. Chez les Grecs et les Romains, chez les Thibétains, c'est Tàge d*or où « les hommes, dit Hésiode^ vivaient heureux comme les dieux » ; chez les Indiens, c'est Tâse de la vérité où la vertu marchait sur ses quatre pieds ; chez les Mexicains, Tàse de Quetzalcoatl. Les Phéniciens plaçaient dans on ne sait quelle ile ambroisienne un jardin où un dragon gardait un arbre chargé de pommes d'or. Ces pommes étaient dans TÂsgard des Scandinaves la nourriture des dieux confiée à la déesse des délices (Iduna, TjSovTJ, Héden^. Le Mérou de TInde, TAlbordj de TIran, le Kuenloun de la Chine, le mont de Tlaloc au Mexique, le Bolotouh des Malais de la Polynésie sont autant de paradis qui contiennent un arbre de la science, un arbre de vie, une source d'immortalité, et où parfois figure un serpent. Ces mêmes Malais, les Simphos du Haut Assam, les Wogouls de la Russie, les Yumalas de TAfrique centrale, les nègres du Calabar, les Hottentots et les Cafres, les Yurucarès du Brésil, les Tamanaques de la Guyane, les Caraïbes, les Chepewians, les Chippewais, les Delawares, les Esquimaux savent que les premiers hommes étaient immortels ou qu'ils ne mouraient que lorsqu'ils avaient usé leurs pieds, leurs dents et leurs yeux. C est ainsi que le besoin de bonheur, qui est le plus puissant de nos instincts, est alimenté d'un bout de la terre à l'autre par la tradition d'une félicité primitive, objet des plus amers regrets (Id., t. Il, liv. VI).
3*^ La chute. Voltaire Ta dit: « La chute est le fondement de la théologie de presque toutes les anciennes nations. » L'auteur de la chute, c'est le serpent chez les Hébreux, au Mexique, chez les Grecs (dans le mythe de Proserpine), Tesprit malfaisant dans les hiéroglyphes des Chinois et des Mexicains, Ahriman chez les Mazdeiens, Erlung chez les Buriètes du lac Balkal, Eriffiregers aux Carolines ; c'est la femme en Chine, au Mexique, chez les Muyscas, chez les Esquimaux, chez les Tamanaques. L'occasion de la chute a été des fruits, chez les Mazdéiens et les Boudhistes, chez les Grecs, chez les Quiches du Guatemala, les Caraïbes, les Chippewais, les Yurucarès, chez les Polynésiens. Le premier péché fut ici la volupté ; là, chez les Y^urucarès et chez les Chinois, le désir de savoir; l'incrédulité chez les Tamanaques ; chez les Grecs l'hypocrisie d'un
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elles avaient des misères de 1 existeuee (| 47) un sentiment poignant qu'adoucissait à peine un vague sentiment de délivrance ; elles se savaient, par la voix intime de leur conscience, obligées à pratiquer la vertu et soumises à la peine de leurs fautes (| 48). Leur vie reposait, à tout prendre, sur les mêmes fondements que celle des Hébreux, et aussi les formes de (eur culte étaient-elles toutes semblables à celles du culte d'Israël. C'étaient des deux parts les mêmes symboles, et les mêmes sacrifices ^offrande^ di expiation, de réconciliation et A initiation *.
Mais le polythéisme, s'il n'avait pas détruit les instincts fondamentaux de l'âme humaine, y avait jeté une excessive perturbation en les détournant de Dieu. Israël aspirait à la sainteté ; le monde païen, au bonheur*.
Israël sans doute attendait de son Dieu des bénédictions, des délivrances immédiates ; mais il savait que Jéhovah ne les accordait qu'à l'intégrité, à la piété, à un amour suprême pour lui et pour le prochain.
Les païens, au contraire, voulaient être heureux à tout
culte avare et ironique (d'après. le mythe de Prométhée), ou la satiété et l'orgueil (à en croire l'Indien Calanus).
4^ Le protéimngile. Le Sauveur est, ici, un homme né de Dieu, le saint de la Chine, Boudha, Hercule^ Dionysos, le Sosiosch des Mazdéiensetsans doute aussi le Sandon des Banyloniens et dfes Assyriens; là, un Dieu incamé, Vichnou, Krichna; ailleurs, un dieu, un génie terrassant le démon, Osiris, Horus, vainqueur de Typhon, Ormuzd et Mithras, d'Ahriman; Féridoun, deZohak, Indra ou Traïthana, d'Ahi ; Apollon, de Python ; Thor, de Loki ; Wahagen en Arménie ; le fils de Puru chez les Salivas de VOrénoque ; puis aussi un dieu médecin, Imouteph, Ësculape ; chez, les Algonqums Manaboscho ; sans parler de Mexitli chez les Mexicains, d'Ali et de Mahadi chez les Mahométans de la Perse, de Madairy chez les Kalmouks boudhistes, du Hathab des Samaritains.
* Suidas à l'article Ôucr^ai : Burj'ai ôtopocpopixa:, àjîoXuTpwTtxa^, 6taXXaxTixa{, àTtoTsXeTrixaf.
« Matth. Vï, 32.
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prix, et leurs sacrifices étaient de vrais marchés. Tous auraient dit à leurs dieux comnne les Aryas de Tlndus à Indra : < Je te donne tant, rends-moi tant, » et quand ils cherchaient à apaiser leur courroux, ils mettaient leur confiance dans le nombre et le prix de leurs victimes et non dans leur sentiment de contrition.
n n*est donc point étonnant que leurs fêtes, prises dans, leur ensemble, donnent moins, comme celles des Hébreux, une expression aux besoins les plus intimes de Tâme déchue et repentante, qu'elles ne célèbrent les phénomènes^ du monde physique, les origines des choses, le déluge et la succession des saisons. Il y avait d'ailleurs contraste dans l'Asie antérieure entre le culte sévère du Dieu suprême, vrai théothée, et le culte riant de la grande déesse de la nature; en Grèce, entre les sacrifices aux dieux célestes et aux dieux chthoniens ; en Egypte, entre ceux à Osiris et à Typhon.
Nous devons nous borner ici à rechercher chez les peuples idolâtres les traces de ces besoins de purification et d'expiation auxquels fait droit la rédemption de Jésus- Christ. Les sentiments de la souillure, surtout de la souillure physique, s'expriment par des rites si transparents qu'ils ne donnent lieu à aucune discussion. Les sacrifices propitiatoires, au contraire, sont si obscurs, si équivoques, parfois si bizarres et, en outre, si nombreux, qu'une vie d'homme suffirait à peine à les recueillir, étudier, critiquer et classifier. Nous nous bornerons à citer les plus remarquables et les moins contestables.
Rites de purification.
Les agents de purification sont chez les païens, comme chez les Israélites, l'eau, le feu et le sang. A ceux-ci s'ajoutent le soufre, lencens, le laurier, qui par leur fumée expulsent d'un lieu les miasmes de la souillure.
Que lés païens aient le sentiment de leur souillure habituelle, c'est ce dont il est impossible de douter.
Ainsi en Grèce et à Rome les prêtres se lavaient le corps entier quand ils devaient offrir un sacrifice aux dieux célestes ; si aux dieux des enfers, ils s'aspergeaient seulement d'un peu d'eau. Il y avait en Grèce aux carrefours des Tases d'eau lustrale, et c'est aux païens que TËglise romaine a emprunté ceux qu'elle place à la porte de ses temples. Les prêtres égyptiens se baignaient trois fois par jour. En Inde, il n'y a pas de prière sans ablution.
Nous retrouvons chez les païens la souillure de l'accouchée, de l'enfant, de la génération, celle de la mort et de certaines maladies, celle des animaux immondes, celle de la guerre et, tout spécialement, le rite de la circoncision.
i^ L'accouchée est souillée ainsi que son enfant. Dans l'île sacrée d'Apollon, à Délos, il n'était permis à aucune femme d'y mettre au monde un enfant et à personne d'y mourir. Chez les Indiens, la naissance d'un enfant souille non seulement la mère, mais tous les membres de la famille en ligne directe; ils se purifient en se baignant, et le brahmane asperge la maison d'eau lustrale. Chez les Mazdéiens, la femme en couche est placée sur une plaque en fer, qu'on fera passer plus tard au feu ; elle vit, isolée, quarante jours, pendant lesquels elle se lave trente fois,
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et son mari ne doit s^approcher d'elle qu'après le quatreyingtième jour.
Chez les Mazdéiens et les Indiens, Tenfant est purifié le dixième Jour par Teau. A Rome, le neuvième jour, Taïeule le mouillait de sa salive au front et aux lèvres. En Grèce, le cinquième jour, on le portait en courant autour du. foyer et le faisait passer entre deux feux. Les Mexicains, eux aussi, avaient leur baptême.
Les mêmes croyances se retrouvent chez les peuples les plus sauvages. Ainsi Timpureté de la mère dure un mois chez les Cafres Koussas, deux mois chez les Béchuanas. Celle de l'enfant mâle (au moins chez les premiers) persiste jusques à la circoncision, qui s'opère à TAge de huit à neuf ans, et celle de la jeune fille jusques à sa nubilité. Avant leur puberté, les enfants des deux sexes ne mangent pas avec leurs parents.
Les Hottentots eux-mêmes tiennent pour impurs l'enfant et la mère. Le mari qui resterait dans la hutte pendant les couches de sa femme, serait souillé, et avant qu'il puisse revenir, elle doit se purifier en se frottant tout le corps avec de la bouse de vache. Elle ne donne à son enfant un nom qu'après l'avoir frotté avec la même matière, lavé avec du lait de figue et oint de graisse.
2^ Si la naissance souille, à bien plus forte raison la mort, qui est pour l'homme la peine du péché. En Inde^ le mort souille. toute la famille jusques au septième degré^ le soudra pendant 30 jours, le vaisya pendant 15, le guerrier pendant 12, le prêtre pendant 10, le roi pendant un seul jour. Les prêtres de la déesse syrienne se purifiaient s'ils avaient simplement vu un mort; En Grèce, on plaçait un vase plein d'eau devant la maison en deuil. A Rome,
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ceux qui revenaient des funérailles passaient au-dessus d'un feu et étaient aspergés d'eau, et la maison était purgée et balayée par l'héritier. Les Arabes s'éloignent avec crainte d'un cadavre, pour ne pas se souiller à son contact. Au Japon, la souillure de la famille et de la maison ne dure que vingt-quatre heures. Les Cafres, les Zoulas, les Béchuanas boivent après les funérailles, en secret dans leurs demeures, une eau lustrale ou du lait dont ils ont doublé l'efficacité par le suc de certaines plantes amères ; parfois aussi ils se purifient simplement avec l'eau d'un ruisseau, ou, bien au contraire, ils le font par le sacrifice d'un bœuf.
3^ Arrêtons-nous quelques instants, dans notre course rapide, à la souillure de la guerre.
Chez les Romains, les lustrations des armées et des flottes se faisaient par des sacrifices sanglants et avant la bataille. C'étaient moins des actes de purification que de propitiation. On célébrait bien chaque année, le 19 d'octobre, la fête de Varmilustrium ; mais elle consistait en une simple revue des soldats qui , armés de leurs boucliers, tournaient en jouant dans le grand cirque.
Les Macédoniens purifiaient leurs armées par un rite extraordinaire qui rappelle les sacrifices d'alliance. On partageait une chienne en deux moitiés qu'on plaçait à droite et à gauche de la voie, et entre lesquelles passaient «n bon ordre les enseignes de tous les rois macédoniens, le roi et ses enfants, ses gardes du corps, les soldats et toute la foule.
^ Vairon, De ling. lat., V, 153 ; VI, 22. La citation de Lomeier est fautive, p. 298.