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( Eliàb.
Mon ami, mon enfant, oubliez-vous vous-même, et ne regardez qu'au Dieu qui vous a sauvé. Nous savons que tout Hellène aspire à la plus grande somme de bonheur.
Mnésithéb.
J'obéis. — Je suis né dans un bourg de l'Attique, à Erchie, la patrie de Xénophon. Ma famille se disait descendre en droite ligne de ce disciple de Socrate et cultiver la terre où il avait écrit son Economique, Mon père avait copié de sa main tous ses écrits. Us étaient sa nourriture spirituelle; aussi, dès ma tendre enfance, me répéta-t-il sous cent formes diverses que la religion est pour la famille comme pour l'Etat la première condition du bonheur, qu'il n'y a pas de vraie religion sans l'empire sur soi-même et la compassion pour les souffrances d'autrui, et que l'homme pieux ne doit pas douter que les dieux n'exaucent ses prières.
Lorsque je quittai notre village et vins achever mon éducation à Athènes, je me sentis comme un étranger^ comme un barbare, au milieu de mes concitoyens. Plus tard je visitai Thèbes et Larisse, Corinthe et Sparte. Tout n'était pour moi que douloureuses* surprises. Je vis que les sages ne croient plus aux dieux de leurs pères, qu'ils déclarent au nom de l'immuable Destin la prière inutile^ et qu'ils doutent même de l'existence d'un^Dieu quelconque. Chez les foules, la foi n'est qu'un hideux fanatisme : elles restent attachées avec passion aux criminels habitants de rOlympe, comme on nous le disait tout à l'heure, parce qu'ils leur garantissent l'impunité de leurs propres crimes; elles n'assiègent les autels que pour implorer la réussite de leurs coupables entreprises ; elles souillent les temples
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eux-mêmes de leurs débauches. La crainte de la justice divine a fait place à la peur servile d'êtres jaloux et méchants qui font des mortels leurs jouets. Les prêtres, par d'adroits prestiges et de prétendus miracles, abusent de la crédulité des masses. Cependant les vertus domestiques ont disparu de la Grèce entière. A Sparte, Tadultere fait du mariage une vaine forme et anéantit la famille. Partout ailleurs Fépouse est à peine plus estimée que l'esclave; Fhétère la supplante et Téclipse. Un vice infâme consomme le dépeuplement de la Grèce qui se convertit en un désert. Les esclaves seuls se multiplient : à Athènes on en compte quatre à cinq cent mille', que vingt mille citoyens traitent en ennemis qui, par leur perversité, ne méritent que le mépris.
Je compris que la Grèce se mourait et qu'il fallait pour la sauver un nouveau principe de vie, la vraie sagesse. Mais où la trouver?
Auprès d'Epicuré? Mon père m'avait inspiré un vrai dégoût pour ce grand corrupteur des cités.
Auprès de Zenon ? Quand Athènes n'est plus qu'une ville asservie; que dans l'agora, jadis témoin de tant de gloire, on n'est plus occupé qu'à écouter et répéter des nouvelles * et que la tribune est muette; quand pour les cœurs bien nés la famille prend la place de l'Etat qui n'est plus, Zenon veut nous persuader que pour être heureux, il faut étouffer dans son sein toute affection domestique ! Je le pris en horreur.
Aristote arrachait de mon cœur toutes les semences cé-
* 400,000 esclaves mâles. — A Corinthe 460,000 esclaves. ■*- A Sparte 36,000 citoyens, 244,000 hilotes, 120,000 periœkes. ' Actes XVII, ^.
lestes que Xénophon y avait laissé tomber : la foi en Dieu, à la prière, en notre immortalité.
Phïlon.
Mais Platon, le divin Platon ?
Mnésithée.
Platon me pressait de devenir semblable à Dieu autant que possible. Il me parlait de je ne sais quelle intuition mystique de Dieu, d'un hymen de Tâme avec Lui, Mais quel est le Dieu qui doit devenir mon époux? Est-ce Zeus façonnant avec les dieux inférieurs la matière désordonnée et en formant le monde actuel ? Est-ce un soleil spirituel, source de toute vie? Est-ce l'idée suprême du bien?...
Philon 1 uterroBjNuit.
C'est l'Inénarrable, l'Incompréhensible, qui est même audessus de l'être.
Mnésithée.
Si tel est le vrai Dieu, Jehovah n'est qu'un faux Dieu ; car il énumère à Moïse ses perfections, se fait comprendre des prophètes et intervient dans l'histoire de la nature et de l'homme.
Philon.
11 faut distinguer entre l'Absolu et les puissances divines...
Mnésithée riiiterroiB|Nuit.
Quand nous serons d'accord sur Dieu, nous discuterons à loisir sur son Verbe et sur tous les mystères de la théologie. Platon, disais-je, m'offrait quatre ou cinq dieux et je ne savais lequel choisir.
Les Pythagoriciens, tout en me prêchant une purification de l'âme, qui s'achève, selon le dogme égypUen de la
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métempsychose, dans une série d'existences postérieures, m'inspirèrent le désir de chercher la vérité dans nos au* gustes mystères. Je me fis initier à ceux d'Eleusis. On m'a lavé de mes souillures d'après les rites antiques ; j'ai jeûné , j'ai mangé du tambour, bu de la cymbale et porté le kernos ; on m'a montré dans le froment déposé en terre le symbole de l'âme qui meurt pour renaître; par je ne sais quel coup de théâtre j'ai subitement été transporté des affreuses ténèbres du trépas à la ravissante lumière des champs Elysées. Surtout on me révéla un Dionysos qui natt dans le van d'un laboureur, qui est le libérateur de l'humanité et qui s'uiiit à elle par un hymen sacré. Je m'enivrai de ces douces et riantes fictions qui m'ouvraient une perspective sur un âge d'or où Zeus céderait le trône à laochos. Mais ce rêve fut de courte durée; car ainsi que vous, Sérapion, je ne parvenais pas à me prouver à moimême la réalité de mes espérances. Je dus me remettre à la poursuite de Dieu, étendant de tous les côtés les bras dans les ténèbres pour le saisir^. Je découvris alors par je ne sais quel hasard au milieu des innombrables autels de notre cité qui est la plus religieuse du monde, celui qu'on avait consacré au dieu inconnu'^! C'est là que j'allai chaque matin déposer mon offrande avec mes prières.
Enfin, Dieu eut pitié de moi. Parmi les innombrables étrangers ^ qui affluent à Athènes, il en était un qui me frappait par son air grave, recueilli et serein; on devinait en lui un homme de prière. — Vous le connaissez, Eliab. — Je l'abordai. Je gagnai sa confiance...
» Actes id. 27.
• îbid. 23.
• Ibid. 21.
Ci PROLOGUE.
Eliab.
... d*emblée, à première vue. Il avait lu ^dans vos regards tristes et candides le sincère désir de découvrir la vérité.
Mnésithée.
C'était un Hébreu. Il me parla des Saints Livres de sa nation avec une conviction, une ardeur contenue, une sainte admiration qui nous sont étrangères. Plus rusé que que je ne le pensais, il me lut d'abord l'histoire d'un certain Joseph en Egypte, et me demanda si Hérodote ou Xénophou avaient rien écrit d'aussi pathétique et d'aussi pur. Puis il me récita de mémoire un chant prophétique d'Esaïe sur k ruine de Babylone et les élégies de Jérémie sur Jérusalem. Bientôt après, abusant perfidement de mon innocence et feignant d'ignorer les doctrines de nos philosophes, ce vénérable vieillard, inspiré sans doute à son insu par Tombre de Socrate, m'interrogea sur Platon, sur sa république idéale, sur son sage qui, revêtu d'un pouvoir royal, contraint par les supplices les citoyens à la paix et à vertu. Je dus renoncer à me faire l'avocat d'un sage qui est un bourreau, d une république fondée sur la communauté des femmes. Alors l'étranger fît passer devant moi les ravissants tableaux que les prophètes hébreux ont tracés des derniers temps où leur Messie fera régner v sur la terre restaurée la paix et la joie par la foi et la justice. Après avoir obtenu de moi l'aveu que nous n'avions absolument rien à opposer aux seize livres prophétiques d'Israël , il m'initia aux grands mystères ^e Jéhovah auprès desquels ceux de Démèter et d'Iacchos ne sont que des jeux d'enfant. Le récit de la création dissipa en un instant ce dogme affreux de la matière éternelle, qui fait de la Divinité un