SCÈNE II
ètreiimité et infirme, qui fausse le sens moral en fournissant une excuse à tous les vices, et qui finit par livrer à rimpitoyable Destin l'homme dépouillé de toute foi et de toute espérance. En méditant avec mon maître sur le récit du paradis et de la chute, j'appris la sublime vocation de l'homme que Dieu a créé à son image, la vraie nature du péché, transgression volontaire de la loi morale, et les divines promesses d'une victoire finale que le Fils de la Vierge remportera sur le serpent. Alors le vieillard, m'expliquant la législation du Sinaï, insista avec une opiniâtreté qui m'affligeait, sur les sacrifices. Imbu des préjugés de ma nation, qui sont ceux de la vôtre, Sérapion, je me révoltais contre la doctrine- de l'expiation. Je reconnaissais que l'homme souillé doit absolument se purifier pour être admis dans la société des dieux. Mais, disais-je, la seule purification réelle est celle du cœur, c'est la conversion du mal au bien, c'est le retour, Fascensiou de l'âme vers Dieu, ce sont les épreuves et les souffrances de ce monde, qui peut-être se consomment dans l'empire des ombres. Je vous opposais, mon cher Eliab, les pages où Platon reproche aux superstitieux de corrompre la Divinité par leurs sacrifices, comme le voleur fait taire le chien de garde en lui jetant un morceau de viande...
PmLON.
Je partage en plein l'opinion de Platon.
Je suis un Mède et ne m'exprime que difficilement en grec. Je cherche à m' instruire sur les vraies doctrines des Hébreux. J'ai suivi avec un intérêt croissant vos discussions. Permettez à Gustasp d'y prendre part. Platon et
Philon ne sont-ils pas évidemment sur ce point capital dans la vérité?
Eliab.
Philon, la loi du SînaT n'a-t-elle pas en son entier l'Eternel pour auteur ?
Philon.
Mais en ordonnant un culte aussi chargé de cérémonies, sans aucun doute Dieu condescendait à l'infirmité des Hébreux, et il se réservait de l'abolir aux derniers temps par ses prophètes et par les progrès de la raison humaine.
Eliab.
Je lis dans les prophètes que le Messie sera la grande et divine victime que préfigurent nos sacrifices actuels.
Philon.
Les Juifs de la Palestine se font les plus fausses idées du Messie.
Eliab.
Je suis intimement convaincu que le Messie viendra non détruire, mais accomplir la loi.
Mnésithéb.
Laissez-moi terminer mon récit. — Vous m'avez, Eliab retiré de mon erreur en me plaçant en face de l'infinie sainteté de Dieu et de l'inflexible rigueur delà loi morale^ en me dévoilant toute la souillure et la coulpe de l'homme, et en me prouvant la nécessité d'une victime qui me purifierait par son sang, expierait mes péchés par ses souffrances, et me réconcilierait ainsi avec le Dieu de la sainteté et de la justice. Vous avez alors fait briller dans toute sa gloire à mes yeux la douce et sublime figure du
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Sauveur du inonde. J'ai reconnu en lui le vrai Dionysos, le libérateur après lequel soupirait mon âme depuis ma première jeunesse. Je lai vu se dévouant à la mort pour l'humanité comme Codrus pour nos ancêtres, se chaînant des iniquités de tous les peuples comme les filles d'Erechthée de celles d'Athènes, propageant sur la terre entière le culte du vrai Dieu et fondant son empire de la paix sur les ruines de tous les empires de la guerre. Vous me disiez même que votre Messie aurait apparu en Galilée, il y a trois ans, que vous aviez été témoin de ses miracles de guérison, que vous l'aviez entendu prêcher la bonne nouvelle du pardon le plus gratuit, et se déclarer, comme notre lacchos, l'époux des âmes pures. Est-il vrai que ce personnage mystérieux aurait eu pour berceau, au lieu d'un van, une crèche, et que des légions d'anges auraient annoncé sa naissance à des bergers ?
Philon.
On le dit.
Eliab.
Je m'en suis enquis aujourd'hui même, et l'on m'a présenté un de ces bergers. Le fait est incontestable. Aussi suis-je plus porté que jamais à croire que le Messie est ce Jésus qui est entré ce matin à Jérusalem suivi de ses innombrables disciples.
Philon.
Je crains bien que votre manière d'interpréter la prophétie ne vous égare et ne vous perde.
Eliab.
Philon, je crains que tu n'écoutes plus docilement la voix de Platon que celle de Moïse et de Jéhovah.
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Mnésithéë.
0ht que je serais heureux de contempler de près ce Sauveur qu'ont annoncé les prophètes, ce Sage qu'avait entrevu Platon I Que ne puis-je demain franchir les barrières de ce parvis pour le suivre dans le temple ! Que ne puis-je au moins l'arrêter ici au passage et recueillir de sa bouche quelqu'une de ses paroles de vie t
GusTASP à Eliab.
Savez-vous si l'enfant dont les anges ont annoncé la naissance à des bergers, est celui que sont venus adorer, il y a plus de trente ans, trois mages de l'Orient, chargés des plus riches présents.
Eliab.
Le berger avec qui je me suis entretenu ce matin, a été témoin de leur arrivée.
GuSTASP.
C'est étrange I — 11 se sait. Tous les regards sont arrêtés sar Ui. — Vous m'interrogez du regard. Je me sens pressé à mon tour de rendre grâce au Dieu qui dirige par la main ses plus humbles serviteurs. Je suis de Rages...
Eliab.
Rages est bien connu des Juifs. Nous possédons une touchante histoire d'un pieux Tobie qui épousa dans cette ville, il y a fort longtemps, la fille d'un Raguel.
La famille de Tobie n'est point éteinte. Dieu l'a bénie. Elle est amie de la mienne. Une commune souffrance les a rapprochées. L'une vit dans l'exil sous le joug de l'étranger. L'autre ose à peine dans sa patrie servir le Dieu de ses ancêtres ; car les Parthes nos vainqueurs adorent les
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idoles des faux dieux. J'allais épancher ma tristesse auprès de nos amis. Ils m'apprirent à agrandir quelque peu la puissance d'Ormuzd pour faire de lui le créateur de toutes choses, à diminuer quelque peu celle d'Âhriman pour le réduire au rang d'un simple ange déchu. Nous savions d'ailleurs, nous aussi, que le monde a été formé en six jours, en six jours de mille ans. Leurs traditions du paradis concordaient avec les nôtres. Si notre Ahriman avait fait périr le premier homme par la violence, leur Satan, en séduisant Adam et Eve, les avait soumis à la mort qui est la peine du péché. Us attendent l'Oint de Jéhovah qui sera leur Sauveur : Sosioch sera notre auxiliaire aux derniers temps. Les uns et les autres, nous croyons à la victoire finale du bien sur le mal, à la résurrection des corps, au jugement dernier, au renouvellement de la terre, à l'éternelle félicité des élus.
Philon.
Vous êtes donc, vous aussi, Gustasp, un prosélyte de la
porte?
Gustasp.
Je dois avouer que non. Dès ma première enfance, j'ai été instruit à distinguer parmi les hommes deux camps ennemis. L'un est celui de la pureté et delà lumière ; l'autre celui des ténèbres et de la souillure. Les guerriers d'Ormuzd naissent purs, ou ils le deviennent en désertant l'armée d'Ahriman ; Dieu les aime, les protège, les bénit. Quel sens auraient pour eux tous ces rites juifs destinés à laver l'homme de ses souillures et à le réconcilier avec Dieu. Or Moïse a fait des sacrifices sanglantsl'essence de sa religion. Moins heureux que vous, Sérapion, que vous, Mriésithée, je n'ai pu surmonter la répulsion que m'ii^pirent les au-
tels ensanglantés. Je m'étonnerais bien plutôt que les Juifs n'immolent pas leurs enfants à l'exemple de leurs voisins du Liban.
Eliab.
Gustasp, tout homme est pécheur, le genre humain entier est souillé, et nul ne doit se présenter devant Dieu sans lui confesser qu'il mérite de mourir comme la victime qu'il ^orge à sa place.
GUSTASP.
J'y consentirais, Eliab, qu'encore me serait-il impossible d'admettre avec Moïse et vos prophètes qu'un juste expie par sa mort les péchés des soldats d'Âhriman. Les méchants haïssent Ormuzd, qui les hait à son tour et ne veut que les détruire.
Eliab.
Vous ne comprenez pas ce qu'il y a de miséricorde dans le cœur de Dieu, de dévouement dans le cœur du juste, de sainte semence dans le cœur du plus grand criminel.
Philon à Gustasp.
Mais si vous rejetez ainsi notre culte tout entier, qu'estce qui vous attire donc vers ce temple ? Dans quel but avez-vous entrepris ce long voyage?
GuSTASP.
Je viens, comme les trois mages, chercher ici le Roi des Juifs qui le sera un jour du monde entier. Mes paroles vous surprennent : daignez m'écouter. Dans mon enfance, je voyais souvent entrer chez nous l'un de ces mages dont on se souvient fort bien encore, paratt-il, dans votre pays. Il était l'ami de mon père. Vos livres lui étaient connus par ses relations avec les Tobies. Je l'entendais parler d'un