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des victimes huiriaines araiit et après les moissons. Eux aussi veulent à tout prix se rendre les dieux propices.
Plusieurs peuples, civilisés ou sauvages, avaient autant peur des ombres, des esprits, des revenants que de leurs grands dieux. Ainsi les Jagga$, au Congo, immolent des hommes aux mânes de leurs auoéires. Ainsi, à Rome, jusques au temps de Brutus; on sacrifiait à la déesse des Mânes des ^ants dans les carefours pour obtenir des Lares que, satisfaits de ces jeunes vies, ils épargnassent celles des autres membres de la famille.
Les gladiateurs étaient des bustuaires^ ils s'égorgeaient dans l'origine devant un bâcher funèbre. Etaient- ils des victimes expiatoires» ou des serviteurs qu'on envoyait dans l'autre monde continuer leurs offices auprès de leur maître : nous l'ignorons. Dam cette dernière supposition, la Hiort des gladiateurs n'aurait aucun caractère religieux et s'expliquerait par la croyance très répandue cbez les païens que la mort n'apporte aucun changement aux habitudes, aux ocoipations , aux affections, aux besoins des hommes. De là chet une fouie de nations anciennes et modernes le sacrifice volontaire des veuves et l'odieuse coutume d'^orger sur la tombe d'un chef ou d'un roi ses femmes et ses serviteurs.^
Les sacrifices expiatoires de victimes humaines ne pouvaient être agréables aux dieux qu'autant qu'ils seraient volontaires. ^ Autrement l'immolation serait un meurtre.
^ Peuple primitifs t. II, p. 33i sqq.
* Cette règle était suivie partout, môme pour les sacrifices d'ani" maux. Il fallait que la victime se laissât conduire sans résistance vers Vautel.
442 LA THÉOBEB DB LA RtoBHFriON.
On offrait donc de petits enfants encore inconscients de leur sort, qu'on jetait dans la fournaise ardente de Mdoe, et Ton étouffait par les éclats d'une musique retentissante leurs cris déchirants, qui auraient accusé de barbarie les parents. Si les victimes étaient des adolescents, des adultes, ils se laissaient sans doute amener devant le dieu av^c cette même résignation dont en 1791 ont fait preuve tous les Français que les tombereaux déposaient au pied de la guillotine. Ou même, peut-être, le sentiment religieux était-il si puissant chez les Phéniciens et leurs voisins que les adultes, par dévouement pour leur patrie, marchaient joyeusement de leur plein gré à Tautel du dieu suprême. Dans notre race si égoïste et si insensible aux souffrances d'autrui, rien de si rare que le dévouement, mais rien aussi que le nKmde même admire davantage et qui éveille avec plus dé puissance dans les cœurs les nobles instincts de notre nature. Le dévouement , c'est le seul véritable héroïsme ; c'est le comble de la vertu et le plus sublime des devoirs. Il y a héroïsme à se soumettre, sa vie entière, comme Hercule, aux plus rudes et plus périlleux travaux pour délivrer les hommes de vingt monstres ou fléaux ; héroïsme ches le pasteur ou le prêtre et chez le médecin à s'exposer en temps de peste à une mort imminente pour secourir les malades et consoler les agonisants ; héroïsme à renoncer aux joies et aux grandeurs de la terre pour passer ses jours dans les hôpitaux sous l'humble costume de la sœur de charité ou de la diaconesse ; héroïsme, pour assurer aux siens la victoire, à faire une brèche dans le mur des lances ennemies comme Winkelried ; héroïsme à attirer sur soi par de courageuses remontrances la colère et la sanguinaire vengeance des tyrans, comme les prophètes d'Israël, les confesseurs de l'Eglise, les sages de la
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Chine* Il y a même un reflet d'héroKsme sur le passant qui se jette à Teau ou dans les flammes pour arracher au trépas un étran^r.
Le déyouement prend parMs la forme d'une substitu» tkm. Oreste en Tauride va périr, et Pylade contraint son ami à le laisser mourir à sa place. Les dieux réclament la vie d'Admète, et Akeste la rachète au prix de la sienne. Zaleueus, devant d'après ses propres kns condamner son fils à avoir les deux yeux crevés, exécute sur lui-même la moitié de la pdne.
Mafe le dévouement de la victime expiatoire diffère manifestement de tous les autres. Cei^ l'acte spirituel d'un être saint et pur qui meurt en lieu et place de ses frères, coupables et souillés.
Un acte spirituel^ disons*nous. Il est inspiré non point par une de ces affections d'instinct que l'homme partage avec les animaux, ni même par un de ces élans généreux qui vous saisit à la vue de l'imminent danger d'un inconnu, mais par la eompa^ion réfléchie qui se forme en vous sous le regard de la Divinité, pour tout un peuple qu'elle châtie à cause de ses péchés.
Un acte, ajoutons-nous, qui suppose solidarité entre la: victime pure et les coupables. Pour qu'elle se dévoue librement, il faut qu'elle aime d'un amour «plus fort même que la mort; » ^ mais pour aimer ainsi, il faut comprendre à fond ceux qu'on aime, partager leurs instincts, leurs infirmités, leurs aspirations, avoir leur nature, et former une partie intégrante de leur corps sociaL Un homme seul peut mourir pour des hommes; un Athénien pour le» A^niens, un Romain pour les Romains.
» Cant. d. cant. VIU, 6.
444 LA TIIBOBIK DE LA RÂDKMPTION.
Un acte de substitution enlin. Les pécheurs sont cou- <laninés île Dieu à périr : Tèlrc saint meurt pour eux et à leur place. La condamnation d'En-Haut ne pesait pas sur lui, et en s en chargeant ii en décharge ses frères. Or ici se présente à nous, au sein du paganisme, la distinction que nous avons faite entre la victime de Tholoeauste, qui n'est que réquivaience de l'adorant, et la victime du sacrifice pour le ptWié, qui figure jiin être supérieur en sainteté et en puissance à tout un peuple de pécheurs. Nous -apprenons des nations païeimes que le trait distinctif de «es êtres supérieurs, c'est leur amour pour leurs frères, leur dévouement spontané, leur sacrifiée volontaire (§§ 54, S5).
De nos jours quelques théoloi^iens , qui n'ont étudié oi Je cœur humain ni l'histoire universelle, ont prétendu que Dieu ne pourrait sans injustice punir dé niort un juste à la place dos injustes. Mais que veut la justice en punissant un coupable? Hétablir l'ordre social troublé par le délit etaliiriner la loi qui vient d'être niée. Or, peut-elle rejpousser un Zaleucus qui dit au. tribunal : < La peine de l'adultère est la perte des deu& yeux. Mon fils est coupable. Lui et moi sommes un. Voici l'un de ses yeux , voici l'un des miens ! » N'est-il pas évident que la cruelle souffrance que s'inflige à lui-même le père innocent, donne à Ja loi une sanction mille fois plus grande que la peine vioiemment infligée au (ils criminel? Quel est sur la face entière de notre globe le tribunal qui aurait dit à Zaleu- <;us : c Crève-toi un œil, si cela te plaît ) Nous exigeons les «leux yeux du coupable » ?
La justice, en effet, a tout aussi peux le droit et la puissance d'interdire à un père le dévouement, que la pesanteur d'interdire à la sève d'un chêne de s'élever jusques à
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la phis haute cîrne (§ 10). L'inftrieiir n'a rien à comman» der au supérieur. D'ailleurs, qu'est-ce que la loi morale, si ce n'est l'analyse, la décomposition de l'idée de la jus^ tice? Or, les devoirs que la loi prescrit à l'homme dans ses relations envers ses frères, ne se résunient*ils point dans celui de la charité? Et le dévouement est^il autre chose que la charité héroïque? Comment donc la justice pourrait-elle, sans se renier eile*mèrae, condamner le dévouement?
Ou doniiera-t-elle son approbation à tous les actes possibles de dévouement, sauf au dévouement de Tinnocent pour le coupable? Mais qu'on essaie donc de prouver à un enfant qif il ne pourrait sans pécher supplier sa mère de le châtier à la place de sa petite sœur?
Les plus nobles et les plus pieuses des nations païennes sont précisément celles qui étiient intimement convaincues que la mort volontaire d'un juste purifie par son sang les coupables de leurs péchés et détourne de leurs têtes les foudres de la Divinité courroucée.*
Ainsi, en Inde, on lit dans le Kali-Purana qu'en ua temps de calamité publique, un sacrificateur adressa à la victime volontaire, au moment où il allait l'immoler, les. paroles suivantes: « Protège- moi, sauve ton (serviteur) dévoué, sauve mes enfants et mes parents, garde l'Etat et ses ministres et tous ses amis, et comme la mort est
' A Babylone, Thistoire de rhumamté commençait par un acte de dévouement divin: Bel, le Dieu Créateur, s'était fait décapiter par les anges pour que de son sang naqidt l'homme. La même idée^ mêlée à celle die Texpiation, se retrouve, dit-on, dans les mystères cosmogoniques de Tlnde.
446 LA thIm>bis db la rédemption.
inévitable, fiis-nioî pari de (ta) vie par un acte de bien- Teiilance. 0 toi, le très propice ! accorde-moi la bénédiction <|ui (d'ordinaire) s'obtient par la dévotion la plus austère, par des actes de charité, par raccompiîssement des cérénMMiies religieuses , et en même temps, 6 le trèsexcellent, donne-moi la bénédiction suprême qui est toimême. > ^
Mais la terre classique du dévouement, c'est la Grèce, c'est Athènes.
Dans les temps mythiques, la jeune Âgraulos, fille de €écrops, se dévoue à la mort pour obtenir des dieux qui y mettaient cette condition, la fin d'une longue et sanglante guerre ; Léos dévoue ses trois filles pour délivrer sa patrie d'un fléau qui la dévastait; cinq jeunes filles du nom d'Hyacinthides s'offrent en sacrifice dans la guerre que Mines ou, suivant d'autres, les Eleusiniens et les Thraces faisaient aux Athéniens ; Macarie, fille d'Hercule, avait un temple à Marathon, pour avoir, sur la foi d'un oracle, assuré à sa famille par sa mort la victoire sur Eurysthée. Dans les temps historiques, un oracle pareil décide Codrus, le dernier roi des Athéniens, à mourir pour les siens dans la bataille qui allait décider de leur asservissement aux Doriens ou de leur indépendance. Au sixième siècle, après la mort violente des partisans de Cylon, comme la peste sévissait dans Athènes et qu'on avait appelé de Crète Epiménide pour qu'il purifiât la cité, le jeune Cratinus se dévoue à la mort pour sa patrie ; il est immolé, et son sang, avec celui de brebis noires et blanches, apaise les dieux, qui font cesser le fléau.
A Thèbes, les Aones étaient frappés d'une épidémie qui
* Asiat. Researches V, p. 379. d'après Nork, Opfer.
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ne cesserait, avait éik Apollon, que si deux jeunes filles coaseiitaienl à laoumpeur apaiser les FuHes;. Les deux filles d'Orion, Ménippée et Métioché, s'offrirent ausntôt et se percèrent la gorge de leur nayetle. — Ménéoée, fils de €réon, sachant par un oracle que Mars est irrité contre Théèes assi^ée par les sept diefs aidions, remplit la condition mise à la délivranee de sa Tille natale en se donnant la mort.
En Thessalie, Chiron, qui était immortel et qu'Hercule avait par accident atteint d'une flèche empoisonnée, s offre pour succéder aux souffrances de Prométhée, descend à sa place dans le séfour des morts et lui lègue son immortdité.
Le dieu de Delphes déclare aux Messéniens qu'ils seront vaincus et détruits par Sparte, si une vierge de leur famille royale ne se voue aux dieux infernaux. Le sort atteint la fille de Lycissos. Elle s'enfuit avec son père. Aristodème égorge de sa propre main sa fille, et se tue luimême sur son tombeau. Mais elle ne s'est point offerte de son plein gré ; son sacrifice est sans valeur ; le prêtre Ëpébolus réclame une autre victime. Toutefois on ne fit pas droit à ses scrupules.
A Sparte, la" Pythie ayant déclaré que Laoédémone serait détruite par les Perses, si un roi de la race d'Hercule ne périssait de leur main, Léonidas se sacrifia et mourut pour sa patrie. — Dans cette même cité, on avait jeté dans un puits et fait périr les hérauts de Darius. La colère de Talthybiiis, le célèbre héraut d'Agamemnon, dit Hérodote, s'appesantit sur la cité. Les entrailles des victimes cessèrent d'être favorables. On demanda dans de fréquentes as- ^mblées tenues à ce sujet, s'il n'y avait point quelque Lacédémonien qui voulût mourir pour le salut de Sparte.
448 LA THÉOaW DB LA RÉDBMPTION.
Deux Spartiates, d'une naissâBce distinguée et des plus riches de la ville, s'oifrirent d eux-si^nes à la peine que leur imposerait Xercès. ils se rendirent à Suze ; mais le roi, par grandeur d'âme, les renvoya sains et saufs dans leur patrie.^
Revenons en arrière vers les lanps mythiques et sur le sol de l'Asie. Près de Célènes en Phrygie, il s'était formé un gouffre où beaucoup de maisons s'engloutirent. Midas interrogea l'oracle, dont la réponse fut qu'il devait y précipiter ee qu'il avait de plus précieux. Il y jeta beaucoup d'or et d'argent, mais en vain. Alors son fils, Anchurus, estimant la vie humaine ce qu'il y a de plus précieux, résolut de se sacrifier, et, montant à cheval, il se précipita dans Tabîme, qui se referma aussitôt sur lui.
Ce même acte de dévouement s'est reproduit à Rome dans les temps historiques : 366 ans avant J.-C, M. Curtius, pour accomplir un oracle, se jeta dans un gouffre qui s'était ouvert au milieu du forum, et qui se referma^ diton, sur lui. Décius, son fils et son petit^Ols se dévouèrent les trois aux dieux infernaux dans des batailles douteuses pour assurer la victoire à leur patrie. Le vieux Décius, pour accomplir le vœu qu'il avait fait, s'était immolé sur un bûcher dressé entre les deux armées. Son fils DéciusMus, 340 ans avant J.-C., se fit lire par le pontife la formule selon laquelle 11 se vouait à la mort en lieu et place des légions.
On est fort surpris de voir , sous un monstre tel que Caligula, un citoyen faire vœu de combattre dans l'arène pour la santé de l'empereur, et un autre, qui avait juré de mourir pour hii, être contraint à se jeter de la roche Tar-
* Hérodote VII, 136, exprime l'idée d'expier par Jîoivf^v i^aovxaç..
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pélenne. ^ Plus tard encore, on a prétendu qu'Antinous s'était déroué à la mort pour Adrien. '
Au reste, le même dévouement se retrouve chez les Franks et chez les Porusses.
Pour apaiser la colère des dieux, c'était la coutume chez les Franks que les parents tirassent au sort entre eux, et celui qui devait être 4mmolé passait pour un favori des dieux. 3
Chez les Porusses, japhétites de la famille lithuanienne, dans les temps de calamités publiques, c'était le grand prêtre, le Krive (le sanglant), qui mourait sur un bûcher pour son peuple.
Vers la lin du monde païen, l'athéisme naît, grandit et triomphe par Epicure et la volupté, par Zenon et la propre justice.
Mais une réaction s'opère. La superstition prend un immense développement; le sentiment de la décadence du monde éveille celui de la corruption individuelle et le besoin d'une expiation ou d'une puriOcation divine.
Alors apparaît le culte énigmatique de Mithras, arya et japhétique par son dieu , sémitique par ses sacriGces sanglants. L'initié était soumis à de longs jeûnes et à de cruelles macérations; il était baptisé par l'eau et par le feu ; il prenait part à des cènes mystiques où on lui donnait du pain et du vin consacrés, et des morceaux d'un taureau qui était Mithras lui-même s'immolant chaque été
' Suétone, Calig. 27.
* Spartien, Adrieti 13.
• Mone. Geschichte des Heidenthums in nôrdlichen Eut*opa. T. I, p. 136.
pour le salut du monde. Par cette communion, on s'identifiait avec le dieu, on recevait sa vie, on devenait membre de sa cité. En outre, descendant dans une fosse, on était inondé du sang d'un taureau ou d'un bélier qui était égorgé au-dessus de vous. Les devoirs des initiés se résumaient, comme pour les Mazdéiens, dans celui de la pureté, et nous avons vu la philosophie païenne finir de même par la morale de l'épurement, tandis que le monothéisme hébreu, avec son salut par les œuvres, aboutissait à la sainteté toute formaliste des Pharisiens.