SCÈNE PREMIERS
Il le peut certainement. Mais c'est avec des armes loyales que j'ai fait la conquête d'Eve et d'Adam, et son honnear l'oblige à user contre moi d'armes pareilles. J'ai eu recours à la parole et à la persuasion : me réduire à l'impuissance par la force brutale, ce serait non un triomphe, mais une honte. D'ailleurs il doit faire preuve de courage pour être en bon exemple à ses disciples.
SAMMAEL.
Je le veux bien. Et cependant... je crains un piège.
SATAN
Je te l'avoue, je ne suis pas non plus sans inquiétude.
SAMMAEL .
Mais puisqu'il s'est fait en tout semblable aux autres hommes, n'a-t-il donc point commis quelque faute? N'astu pas ainsi puissance sur son âme? Ne peux- tu pas le citer devant le tribunal d'En Haut ?
SATAN
Sammaël, dans cette lutte suprême la sagesse m'oblige à calculer exactement mes forces pour ne pas nous exposer à de honteuses défaites. Or depuis la tentation du désert j'ai sondé et scruté, avec rage, avec désespoir, le Nazaréen par tous ses côtés faibles, et j'ai reconnu que je ne puis que lui écraser le talon, comme on le disait à Adam.
SAMBIAEL.
Tu n'as pu le surprendre une seule fois violant le plus petit commandement?
SATAN
Je suis contraint de l'avouer.
86 PRBMIÈBB JOURNBE.
SAMMABL.
J'étais sur la montagne avec quelques-uns de mes anges quand il fît à ses disciples un long sermon de morale, qui, par sa sévérité, nous divertissait tous. Il est homme et nul homme n'accomplira une loi pareille.
SATAN
n a pratiqué tout ce qu'il a commandé. Tu peux m'en croire.
SAMMAEiL •
Quoi t pas un sentiment d'orgueil à la vue de sa sainteté ?
SATAN
Pas un! mais une prière continuelle et une humilité parfaite.
SAMMAEL.
A trente-trois ans, pas un regard arrêté sur une femme?
SATAN
Pas un !
SAMMAEL.
Lui qui envoyait à la géhenne du feu celui qui dit fou à son prochain, de quelles injures n'a-t-il pas accablé les pharisiens f
SATAN
Pendant ses discours je suivais tous les mouvements de son cœur, et je me tromperais moi- même si je disais que son âme était agitée par la moindre haine, la moindre amertume. Et comme il connaît bien mes bons pharisiens t U les a peints de main de maître : pas un coup de pinceau de trop, ni de trop peu.