SCÈNE PREMIÈRE
SAMMABL.
N'a-t-i1 pas au moins manqué plus d'une fois de respect à sa mère*?
SATAN
Elle oubliait qu'il est le Verbe fait chair, et son devoir était de le lui rappeler.
SAMMAEL.
Mais n'a-t-il pas menti à ses frères en montant à Jérusalem, après leur avoir dit qu'il ne le ferait pas^?
SATAN
J'ai eu un éclair de joie à la pensée que je le surprenais en flagrant délit. Mais on se rirait de moi d'un bout de l'univers à l'autre, si je le traînais sous ce prétexte-là devant le tribunal de Dieu. Il me dirait : «J'ai refusé d'entrer solennellement à Jérusalem comme le Messie, mais non de m'y rendre comme un simple Juif et en secret. »
SAMMAEL. ^
Il n'y a donc rien dans son âme et sa vie qui t'appar^ tienne?
SATAN
Absolument rien, et il le sait fort bien 3. Sa sainteté est celle d'un Dieu, et à l'instant de sa mort son âme, échappant à mon étreinte, ne descendra pas dans mon empire des ombres. Il ressuscitera , il l'a prédit à ses disciples.
SAMMAEL.
Mais voilà le piège qu'il nous tend I II sortira, resplen*
» Jean II, 3 sqq.; Matth. XII, 47.
• Jean VU, 1 sqq.
• Jean XV, 30.
88 PRBMIÈBE JOURNÉE.
dissant de gloire, de son tombeau ; sa résurrection sera la preuve éclatante de sa divinité ; il se montrera sous sa forme de Dieu à ses disciples, à Jérusalem, à toute la Judée, à la terre entière; tous nos temples s*écrouleroflt, tous nos autels seront renversés, l'humanité s'émancipera de notre pouvoir et notre empire sera détruit.
SATAN
Sammaël, à sa place, après notre résurrection, nous nous ferions voir, entendre, toucher, adorer de tous les hommes; il ne le fera donc pas, et tes craintes sont sans fondement.
SAMMAEL.
Ton assurance me confond; mais je m'humilie devant toi et me tais.
SATAN
Sammaël, je vois ton esprit se troubler. Tu doutes de notre prochaine victoire. Je veux te rassurer en t'exposant mon plan en peu de mots.
Lorsqu'au désert j'ai tenté de l'inciter au mal, je croyais que, s' étant fait homme, il pouvait, tout Fils de Dieu qu'il est, être pris dans mes filets et devenir, comme Adam, mon serviteur. Aujourd'hui, je ne songe plus à le séduire. Si je trame sa mort, ce n'est que pour le perdre auprès de ses adhérents et l'exposer à la risée du monde. Je ne vise qu*à étouffer au berceau ce qu'il appelle son Eglise. J'y réussirai sans trop de peine ; car j'ai entendu de sa bouche, il y a peu de semaines, en Pérée, le plus étonnant, le plus imprudent des aveux : c II y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus*. » Peu d'élus! voilà ma lumière, ma
» Matth. XX, 16.
SGBNB PREMIÈRE. 89
force et mon espoir. Les multitudes me resteront fidèles : il ne se fera jamais adorer et servir que par un petit troupeau de dociles brd)is.
Samhael.
N'a-t-il fait aucune réserve pour les âges futurg?
\ SATAN
Aucune. L'avenir n'est pour nous qu'impénétrables ténèbres, nous ne le savons que trop, Sammaël ; mais le temps présent n'a pas d'ombres, et nous pouvons y tracer sans crainte d'erreurs notre chemin. Le Nazaréen mourra, ayant à peine ramassé dans les cinq à six millions de Juifs cinq cents élus. Douze d'entre eux sont seuls quelque peu dangereux. Je me garderai bien de me débarrasser d'eux par une mort violente; leur supplice pourrait émouvoir les foules, et d'ailleurs, mourant martyrs, ils monteraient tout droit dans le sein d'Abraham. Je suis allé là -haut demander qu'il me fût permis de les cribler ; on me l'a accordé. Judas, tout apôtre qu'il semblait être, a toujours été un de mes bons et bien aimés démons. Des onze autres, dix au moins tomberont. J'aurai ainsi la joie de les voir toute leur vie rougir d'avoir été pendant quelques années les dupes d'un faux Messie. Les cinq cents autres se disperseront comme la balle qu'emporte le vent. Ainsi la religion nouvelle sera étouffée dans son berceau ; car jamais les générations suivantes ne croiront que cet homme qui s'est laissé mettre à mort comme un criminel, était un Dieu. Un Dieu qu'on tue ! Une vérité aussi absurde ne doit nous inspirer aucune crainte. Que si contre toute vraisemblance les onze passaient au crible et se trouvaient être de bons grains; si, restant fidèles à leur Maître, ils allaient prêcher sa doctrine chez mes douze grandes na-
lions, encore ne seraient-ils écoutés et suivis que de peu d'élus. Ils ne peuvent faire mentir sa parole et cette parole me suffit: peu d'élus.
SÂMMAEL.
Lucifer, tes prévisions et tes calculs sont d'une sagesse que j'admire.
SATAN
Nous pouvons compter sur les sacrificateurs et les anciens d'Israël. Le vénérable vieillard Anne, pour qui tous ont un profond respect^ voit en bonne conscience dans le Nazaréen l'ennemi d'Israël et de. . . leur Jéhovah. Son gendre Caïphe, pharisien au dehors, sadducéen au-dedans, vendu en secret aux Romains, mal vu du peuple qui se défîe de lui, veut à tout prix se défaire le plus vite possible d'un perturbateur de la paix publique. Mais l'exécution de notre plan rencontrera deux obstacles qui en pourraient compromettre la réussite : l'enthousiasme de la population pour son héros à qui elle a fait l'autre jour une entrée triomphale, et un certain sentiment d'honneur chez le magistrat romain qui ne voudra pas laisser traîner au supplice un innocent. Je me charge de Pilate ; toi, Sammaël, envoie de nuit nos anges dans toute la cité rappeler aux Juifs, en des songes, les plus brillants tableaux qu'ont tracés les prophètes du règne terrestre du Messie. Les vrais croyants, en comparant à ces prédictions leur Nazaréen captif, reconnaîtront leur folie et se retourneront avec rage contre lui.
SAJIUlAEL.
Notre mission sera aisée à remplir. Tout à l'heure en arrivant du désert et approchant de Jérusalem, j'ai senti monter à moi un doux parfum de haine, de folie et de sang. L'air est bon.
SCàNE II. 91