‹ Un mystère de la passion, et la théorie de la rédemptionChapitre 52 sur 158 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

JUDAS iSGARioT, seol SOT la ronfe de Béthanie à Jérasalen.

Quel regard il a jeté sur moi! je n'ai pu le supporter et je suis parti.

J'avais cependant raison. Briser un vase d'albâtre d'un si grand prix et verser à flots sur un docteur un parfum qui valait bien trois cents deniers, c'était absurde. Toutes ces femmes ont perdu l'esprit. Plus il leur parle en son langage énigmatique de sa mort imminente , plus elles s'exaltent et font d'extravagances.

Cette Marie,... dans une maison étrangère, chez Simon qu'il a guéri de la lèpre, pendant un souper où quarante convives étaient réunis pour célébrer la résurrection de son frère,... cette Marie,... une jeune fille honnête et pieuse, oublier toute pudeur au point de détacher le bandeau qui retenait sa chevelure, et de laisser tomber ses tresses sur son dos jusqu'à terre, en présence de tous ces hommes. Qui l'aurait jamais crue capable d'une telle inconvenance!..

Elle arrêtait ses regards sur Lazare avec une tendresse ) sur le Prophète avec un respect et une reconnaissance, sur l'un et sur l'autre avec une joie, un enthousiasme, qui ne sont pas de cette terre ! Et avec quelle simplicité, quelle grâce elle essuyait de ses cheveux les pieds du Maître ! Mais il n'est pas permis de s'abandonner aux poétiques imaginations de son cœur, quand Israël est esclave et qu'il y a tant de pauvre dans le monde.

SGÂNB III. i49

Les apôtres étaient de mon avis : ils disaient eux aussi qu il eût mieux vahi vendre ce parfum et en donner l 'argent aux pauvres. Jean seul osait approuver Marie. U me hait. Parfois il m'adresse sur mes dépenses des questions qui sont d'un juge inquisiteur. Evidemment il me soupçomie. Croit-il, par hasard, que je ne le vaux pas, parce que sa mère Salomése ruine à pourvoir à notre entretien? L'autre jour, comme le Maître leur a fait honte quand la mère lui a demandé pour ses deux fils qu ils devinssent ses premiers ministres! Il est une chai^ qu'ils n'auront certainement pas, c'est celle de grand trésorier de l'empire. Elle m'appartient.

UNE voix DU CIEL.

Veille et prie.

JUDAS

Je l'ai bien méritée, cette charge, par mes ennuis présents. Voici «bientôt trois années qu'ils m'ont fait leur caissier. J'ai tous les embarras du commun ménage. Chaque jour je dois aviser à leurs r^as, dans le désert comme dans les cités. C'est à peine si de loin en loin ils m'en témoignent leur reccmnaissancepar de vaines paroles. Pas un d'eux n'a compris que j'avais droit à autre chose. « L'ouvrier n'est-il pas digne de son salaire, ^ > comme Fa fort bien dit le Prophète? Le salaire, qu'on oublie de me payer, je le prends sans leur faire un reproche de leur ingratitude. Hais ce Jean, Vamt de ccBfur du Maître, serait bien capable de me traiter de voleur^.

» Luc X, 7.

• Jean X, i.

ISO DEUXIÈME JOURNÉE.

J'ai toujours espéré que le temps viendra où, après aroir été le caissier gratuit de notre petite bande, je deviendrai le trésorier largement rétribué de Fempire. Un jour je verrai affluer dans mes mains les tributs du monde entier et je serai enfin riche comme Salonion.

Il faut que les prophéties s'accomplissent. Si Jésus est le Messie, il doit régner sur la terre entière, et s^ disciples avec lui.

Il y a quatre jours, comme mon cœur bondissait de joie, en faisant avec le Seigneur notre entrée solennelle à Jérusalem f Les Hosanna des foules me transportaient de bonheur. Je voyais à Taidede nos Saints Livres tout l'avenir se dérouler devant moi : Pilate et ses cohortes chassés de la cité; Israël se levant comme un seul homme et marchant, son roi à sa tète, à la conquête du monde ; notre grand prince multipliant ses miracles, foudroyant ses ennemis, exerçant sur les nations les jugements divins annoncés par Midiée d; Esaie. La Syrie se joignait à nous avec enthousiasme; l'Asie mineure nous regardait passer étonnée ; la Grèce était ravie de noire sagesse, et Rome> épouvantée, laissait tomber sans combat le trône de ses Césars. Nous y entrions, entourant notre Seigneur, debout sur un char de triomphe traîné par six chevaux bkncs. De Rome il revenait à Jérusalem, faisait de cette cité la capitale d'un empire qui s'étendrait du Gange à l'Atlantique, et dressait les douze trônes où ses apôtres, selon sa prpmesse^, doivent s'asseoir pour juger les tribus d'Israël, qui jugeront à leur tour toutes les nations.

Mais quelle épée m'a transpercé le cœur quand je l'ai vu monter au temple, au lieu de nous conduire vers la tour Antonia et de la faire crouler d'un mot t

* Matth. XIX, 28.

SCÂNB III. 181

Page 1