‹ Un mystère de la passion, et la théorie de la rédemptionChapitre 54 sur 158 · LA VOIX DU CIEL · texte numérisé non relu

LA VOIX DU CIEL

Veille et prie.

JUDAS

Qui esirce qui m'interrompt ainsi dans mes méditations et brise sans cesse le fil de mes pensées ?

Je crains que le Maître lui-même n'entende nos Saints Livres comme Jean et ne condamne les magnifiques espérances de notre Sainte foi. Quelque admiration que m'inspirent ses miracles, je ne puis mettre sa parole au-dessus de celle de Moïse et des prophètes. Je le juge d'après les Ecritures, comme il nous Ta lui-même ordonné <. Mes amis ont en lui une foi aveugle que je ne puis partager. Ils sont des enfants: seul je suis un homme. Il les nourrit à la becquée comme de petits oiseaux, et ils avalent tout à moitié endormis. Moi, je veille, comme ou m'y exhorte; oui, je veille, je prie aussi ; j'examine, j'accepte, je rejette, je me sens libre ; je domine de dix pieds tous ces serviteurs aveugle^ du Galiléen. Quand il nous disait que nous devions, en vrais anthropophages, «manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie, » j'ai laissé Pierre s'écrier: «A qui itidns-nous^î » Mais dans mon cœur je protestais. J'aurais dû quitter ce Rabbin k cette heure-là. Je ne l'aurais pas entendu dire : c L'un de vèus est un démon, » et vu me lancer à la dérobée un re^gard qui me disait: « Ce démon, c'est tol« »

Un démon, parce que je ne veux pas le croire wir pa-

» Jean V, 39.

» Id. VI, 68.

SGÈNS m. 153

rôle, stupidement I Un démon, parce que dans le silence de mon âme j'oppose à ses discours les oracles d'Esaïe ! Un démon, parœ qu'après tout je ne prétends le suivre à la boucherie que si je suis parfaitement convaincu de sa divinité ) Un démon, sans doute aussi parce que je prends dans la bourse, sans le dire, mon légitime salaire ! Un démon 1 mais j'ai entendu de mes oreilles mes compatriotes le traiter, lui aussi, de démon ^. Je me joins à eux, je lui rends injure pouj* ii^ure, et je dis : Dieu nous jugera. Un démon 1 mais un Fils de Dieu doit haïr les démons. Il me hait donc, moi qui le sers et me dévoue à lui. Puisqu'il me hait, je le haïrai aussi...

SATAN

Salut, mon enfant.

JUDAS

Qui marche, dans cette nuit si sombre, à mes côtés ?

SATAN

Ton père.

JUDAS

Mon père yit à vingt lieues d'ici. Qui es-tu?

Ton auge gardien, le père de toute vérité.

JUDAS

Ha!... il a disparu..* Qui me secoue et m' agite ainsi?... Quel vent glacial s'est tout à coup levé?... Je tremble de tout mon corps... mes den^ claquent... L'esprit de Dieu me saisit, entre en pioi^ m'inspire. La lumièire se. fait en mon âme... mon chemin s'éclaire,., je suis l'adverwrie...

' Jean VU, 20; YIIl, 48; X, 2U.. .

154 DEUXIÈM8 JOURNÉE.

je le trahirai... je.yais de ee pas faire mes offres aux sacrificateurs... Mettre la main sur lui à Béthanie^ dans le bourg de Lazare, le ressuscité, ce serait foiie. Toute la population l'arracherait de nos mains... L'arrêter de plein jour dans le temple au milieu des foules qui étendaient naguère devant lui leurs vêtements, ee serait une plus grande imprudence encore... 11 faut \e saisira Jérusalem, mais de nuit, hâter son jugement, précipiter son supplice... Après-demain il célébrera la Pâque avec nous dans la cité. J'y serai. J'épierai l'heure de son retour à Béthanie et, avant qu'il ait franchi les murs de la ville, il sera notre prisonnier. Le démon se sera vengé !

Que s'est-il passé en moi? Je ne reconnaissais plus ma voix. Le timbre en était plus pur, plus sonofe, plus puissant. Yoici que je reprends mçn accent habituel. Hélas 1 ma vengeance est un jeu d'enfant ! Que puis-je contre un Prophète qui d'un mot fait taire les vents déchaînés et rappelle à la vie les morts? Nous aurons beau tomber sur lui à l'improviste en armes; il nous échappera comme il l'a fait si souvent. Je n'en aurai pas moins loyalement gagné l'argent que les prêtres devront me payer.

Mais pour échapper de nos .mains, il devra déployer toute sa puissance, sortir de son rôle d'humble rabbin, commencer sa carrière de victoires et de conquêtes. Je n'aurai fait donc que le forcer à hâter l'exécution de son plan. A tout bien considérer, je lui aurai rendu unéminent service, et le monde découvrira en moi le plus intelligent, le plus dévoué de ses amis.

S'il ne parvient pas à se dérol^er à ses ennemis... eh bien, il n'est qu'un imposteur, «t j'ai la gloire <ie le démasquer. Lapidé par mes compatriotes ou décapité par la hache romaine, il se souviendra à son dernier soupir dé ce mot de

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démon qu*îl prononçait à mon adresse en Galilée, et de ce regard qu'il vient d*arrèter sur moi à Béthanid. Non, je ne suis pas un voleur, et un ennemi qui se dévoile, n'est pas un traître. Je suis un pieux et vrai Israélite, infidèle à un Messie qui est infidèle à la prophétie.

Me voici devant la porte de notre souverain sacrificateur.

La seconde veille est déjà à demi écoulée. Mais qui apporte une bonne nouvelle n'arrive jamais à une heure indue. Je heurte.

SCÈxNE IV.

Maison de Caîphe.

CAÏPRE.

Qu'est-ce qui t'amène ici, mon ami, h une heure aussi tardive*.

JUDAS

Le désir de concourir avec vous à sauver notre peuple.

GAÏPHE.

Qui es-tu ? quel est ton nom ?

Mon nom vous est bien connu. Je suis Judas Iscariot, l'un des douzes apôtres du Galiléen.

GAÏPHE.

Ha f . . . que viens-tu faire ici ?

» Matth. XXVI, 14 sqq.; Marc XIV, 10 sqq.; Luc XXII, 3 sqq.

156 DEUXIÂMB JOURNÉE.

JUDAS

Vous déclarer que j'ai reconnu mon erreur, qu'il nest point le Messie, qu'il séduit le peuple et qu'il mérite la mort.

GAÏPHE.

Son juste châtiment ne se fera pas attendre.

JUDAS

Mais vous n'osez l'arrêter pendant la fête ?

GAÏPHE.

Je suis persuadé qu'on le tenterait aujourd'hui sans danger^ tant les dispositions de la foule me paraissent avoir changé.

JUDAS

La foule est capricieuse et pourrait se retourner contre vous.

GAÏPHE.

II suffirait de bien choisir le temps et le lieu de son arrestation.

Ce lieu et ce temps, les avez-vous trouvés?

GAÏPHE.

Nous les trouverons quand nous voudrons.

JUDAS

Je doute que vous y réussisiez aussi aisément que vous le pensez, et je viens vous les offrir.

GAÏPHE.

Fais-nous donc part de tes offres.

JUDAS

Mais je n'entends vous livrer mou secret que contre une juste rémunération.

scàNE IV. 1S7-

GAÏPHR.

Tu nous trouveras généreux en proportion du service que tu nous auras rendu.

JUDAS

Le Galiléen célébrera sans doute la Pâque à Jérusalem dans la maison d'un de ses amis. Je ne la connais pas encore, mais j'assisterai au repas, et je me retirerai assez tôt pour que vous puissiez mettre la main sur lui dans le silence de la nuit, sans occasionner le moindre trouble.

CAÏPHE à Anne.

Que pense de cette proposition le souverain sacrificateur Anne?

ANNE

Qu'elle permet de précipiter l'exécution de notre plan. Elle me cause une joie que je ne puis cacher et noust devons l'accepter avec un sentiment de vive reconnaissance envers Dieu.

CAÏPHE

L'occasion qui nous est offerte, n'est en effet pas à dédaigner, quoiqu'il nous eût été facile d'en découvrir telle ^utre tout aussi favorable. Après-demain donc, à dater de la seconde veille, tu trouveras dans la cour de cette maison une troupe nombreuse d'hommes armés qui seront à ta disposition.

JUDAS

11 serait prudent de demander au gouverneur romain le secours de sa cohorte.

CAÏPHE

J'y réfléchirai.

JUDAS

Et quel sera mon salaire ?

GAÏPHE à Aone en se reliiaiit dus le food de la salle. Quelle somme proposeriez-TOus?

ANNE

Trois cents sicles.

CAlÈPUB.

Yqus o'y songez pas!

ANNE

Mais il nous rend un très grand service.

GAÏPHE.

En aucune façon : mes gens auraient sans lui épié et découvert la maison où le Galiléen mangera la Pâque. Il trahit lâchement son Maître ; c'est un homme méprisable. Trente sicles, pas un de plus. (A Judas) Mon ami, voilà trente sicles que je te remets comptant; vérifie-les et retire-toi.

JUDAS à Yoii basse en se retirant.

Les avares !

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