SCÈNE V
HIIRMANN.
On TOUS arrachera la condamnation de cet innocent, et ce serait un éternel opprobre pour vous, Pilate, et pour Rome.
Aussi n'y réussira-t-on pas.
HERMANN
Que votre Jupiter vous entende et vous fortifie î Si vous cédiez, je demanderais le jour même mon congé et retournerais dans mon pays raconter tout ce que je sais de ce Jésus et de son peuple.
PILATE
De son peuple ? Mais il est odieux à la terre entière.
HERMANN
Que m'importe le jugement du monde I J'ai vu et étudié, j'ai réfléchi et comparé.
PILATE
Et qu'as-tu découvert?
HERMANN
Vous connaissez les mœurs de Rome. On me dit bien que pendant plusieurs siècles Rome ne fut pas témoin d'un seul divorce : aujourd'hui on y chercherait en vain un seul couple uni pour la vie par l'estime et l'amour; m, au contraire, chez ces Juifs que vous méprisez parce que vous ne les comprenez pas, j'ai retrouvé nos épouses chastes^et pures, nos pudiques et modestes jeunes filles, nos familles unies par de vives et profondes affections, et j'ai béni notre grand Dieu Odin de ce que dans mon pays le divorce et l'adultère sont beaucoup plus rares encore
qu'en Judée. Les secondes nooes même sont chez nous à peine tolérées; nous ne savons pas ce que c'est que Tinfeuiticide, qui est votre honte ^, et en Judée comme en Germanie les serviteurs ne sont point des esclaves qu'on jette en nourriture aux poissons dans les viviers^. Pour la religion enfin, vous ne croyez plus à vos dieux, tandis que les Juifs ont une foi aussi complète en leur Jéhovah que nous en Odin et en son fils Thor. Vos temples sont remplis d'idoles: celui de Jérusalem n'en recèle aucune, et nous adorons dans l'immensité de nos forêts l'invisible Divinité que rien ne rappelle à nos sens ^. La foi des Hébreux est sœur de la nôtre. Nous sommes prédestinés à adorer le même Dieu.
SÉVÈRE
Et comment s'opérera ce rapprochement entre nos sujets et nos ennemis?
HERMANN
Je ne sais. Odin y avisera. Il se nomme le père de tous.
SÉVÈRE
Tes paroles m'étonnent plus que je ne puis dire. Notre grand philosophe Zenon a dit qu'un jour tous les peuples formeront un troupeau unique sous un seul berger. Mais ton Odin, qui se dit le père de tous, semble se soucier peu de l'être des Romains.
HERMANN
Au degré de corruption où les Romains sont tombés, il n'y a plus d'espoir de relèvement.
* Tacite, Germanie, 18 et 19.
» Ibid. 25.
• Ibid. 9.
SGÈNB V. 167
SÉYÈRB.
Tu ne connais pas la puissance de la vertu stoïque.
HBRMANN.
Je Fai vue mourir avec un courage héroïque : je ne la vois pas rendre la vie à ce cadavre.
PILATE
Arminius, tu oublies à qui tu parles.
HERMÂNN.
Je parle en homme libre à des hommes libres. Mais à votre ordre, Pilate, je me tais et retourne à mon poste.
piLÀTE, après on moment de sileflce.
Quel jugement portes-tu sur Jésus?
HERMANN
Quand je le vois passer au milieu de ses douze apôtres, je le prends pour un de nos rois entouré de douze jeunes nobles qui ont fait serment dans leur cœur de lui rapporter toute la gloire de leurs exploits et de lui être fidèles jusqu'à la mort*.
PILATE
Ta pensée est-elle que, comme vos rois, il conduira ses disciples à la bataille?
HERMANN
Je ne le pense point; mais s'il le faisait, il serait invincible.
FILATE.
Invincible ! et pourquoi ?
HERMANN
Parce qu'il se fait aimer.
* Tacite, Germanie, 14. — Voir le poëme Der Heliand,
OEUXIGME JOUBNEE.
Aimer sa patrie est partout le devoir du citoyen ; aimer, son roi, cela ne se voit nulle part.
IIERMANN.
Aimer Odin, son prince et le pays de ses pères, voilà le mot d'ordre du Germain.
PILATE
Mais si Jésus ne saisit pas les armes, que peut-il vouloir de ses disciples?
HERMANN
Sans doute qu'ils annoncent au monde la vérité.
PILATE
La vérité, nul ne la connaît.
HERMANN
J'imagine, à voir son regard si ferme et si doux à la fois, que lui la possède.
PILATE
Mais comment la ferait-il accepter des nations?
HERMANN
Je ne sais ; mais qu'il vienne en Germanie, et je me fais son disciple.
PILATE
Arminius, je ne te comprends plus et doute que tu te comprennes toi-même.
HERMANN
Il y a dans cet homme, dans ses regards, dans le son de sa voix, dans ses discours, dans ses miracles, dans sa bonté, dans sa sainteté, je ne sais quelle force secrète qui
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m'attire et me charme. Nous disons qu'il y a quelque chose de divin chez la femme ^; certainement cet homme est un prophète inspiré, un être surhumain.
PILATE
Un Hercule, un demi-dieu?
HERMANN
Pourquoi pas? si nos dieux n'étaient pas tous des dieux des batailles, je ne serais point surpris que ce Jésus ne fût Thor fait homme.
PILATE
Mon cher Arminius, ta folie pourrait être contagieuse. Retire- toi.
HernaDO s'en yi.
SÉVÈRE
Ces Germains valent mieux que nous. Ils deviendront nos maîtres, et si ce Jésus fonde une religion nouvelle, elle spra la leur et non la nôtre.
PILATE
Trêve, Sévère, à tous ces propos insensés. Allons en perdre jusqu'au souvenir dans un paisible sommeil. La troisième veille a déjà sonné.
* Tacite, Germanie^ 8.