II
Cette séparation d'une mèr^ et d'une fille qui ne se sont jamais quittées est douloureuse, mais elle est presque générale, et un malheur commun à tous est à peine compté ; on se marie jeune en France, et la mère n'a pas même atteint, parfois la moitié de sa vie, quand ce qui faisait son occupation journalière et la joie de son cœur, lui est enlevé : les enfants lui ont pris sa jeunesse, puis ils la laissent quo -d elle aurait besoin d'un entourage, d'une occupation et de ces chères tendresses plus précieuses encore à l'âge de la réflexion et de Texpérience. Mais cela est ainsi. On s'est accoutumé à cette pensée, nul n'en murmure. Heureuse, cependant, la femme chez qui cette pensée n'a pas été imprévoyante, qui a cultivé son esprit, gardé quelque talent en réserve, ou s'est préparé
une occupation en dehors des plaisirs du monde pou-^ charmer les longues années qui lui restent. C'est une bonne chose en tout temps que Tintérêt attaché à des objets d'art, à des lectures, à des dessins, à des ouvrages ; mais" c'est surtout dans la seconde moitié de la vie qu'il est nécessaire de se créer ainsi une âme qui conserve sans cesse avec la vôtre, qui lui tient compagnie, la relève dans les jours d'abattement, et la console au moment du malheur ; eh bien ! l'amour des arts et derla littérature crée cette àmeà vos côtés : la pensée du beau moral ou matériel et sa recherche constante est un amour qui ne vieillit pas, qui réchauffe le cœur, le ranime et Texalte jusqu'à la dernière heure de la vie'; les biens matériels sont bornés, les joies de l'âme sont infimes comme elle.
Madame de Melval avait à côté de son affection heureuse pour Williams Tamour du bien et l'espérance de le faire. C'était un des points qui les unissaient et devaient rendre leur lien plus cher et plus intime, à mesure qu'ils avanceraient dans la vie, car c'est aussi par les facultés de l'âme que l'amour a sa plus forte puissance et sa plus grande durée.
Le jour qui devait voir les deux mariages arrivait et rien ne troublait la sécurité de madame de Melval. Il y avait quelque chose de si doux et même de si affectueux dans toutes les manières du jeune comte, que l'on en subissait une influence agréable et même bienfaisante; il ne venait à l'esprit de personne qu'il n'était pas posssible de distinguer si c'était l'expression d'un cœur aimant et bon, ou bien seulement le fruit d'une édu-
cation pleine de délicatesses, était-ce de Tor pur, ou bien une fausse dorure qui savait en imiter l'éclat? Nul n'y pensait.
Enfin vint le jour désiré qui allait fixer la destinée de quatre personnes.
Madame de Melval, dans une toilette simple et modeste par sa couleur grise, avait encore une beauté gracieuse, paisible et attrayante. Son bonheur était une quiétude de rame, du genre de ce bonheur vanté par madame de Staël, et qu'elle appelait l'intérêt dans le calme.
Isabelle avait ses dix-sept ans pour première parure. Sa taille était élancée, mince et élevée ; mais déjà les formes de la femme dans son épanouissement élargissaient sa
poitrine et ses épaules. Ses bras arrondis, un peu fors, rendaient la délicatesse de ces mains plus sensible. Cependant ce qu'il y avait de plus admirable en elle, c'était le contour de son visage, la forme de son cou et la manière élégante dont il se détachait de ses belles épaules ; sa figure fine laissait à ses grands yeux noirs, profondément enchâssés, tout l'honneur de sa beauté ; leurs regards vifs, accentués, leurs longs cils, leurs sourcils trés-marqués, avaient un grand caractère ; en eux était une vie puissante ; elle illuminait sa figure, qui était naturellement d'un blanc mat ; ses joues ne se coloraient que sous une émotion vive : leur état habituel était la pâleur unie et égale partout.
Lorsqu'on la vit entrer dans le salon avec
UN NOEUD DE RUBAN. Il
sa parure nuptiale, chacun fut frappé de cette poétique et idéale beauté, si digne malgré sa jeunesse, si élégante malgré cette dignité, qu'elle semblait devoir inspirer en même temps le respect et Tamour.
Elle était enveloppée, pour ainsi dire, dans un nuage de magnifiques dentelles, sous lesquelles scintillaient des diamants nombreux, merveilleusement montés et ciiacillants dans leurs branches mobiles à chacun des mouvements de la belle personne qui les portait. Son pâle et délicat visage faisait briller aussi quelque chose de plus beau que tous les diamants du monde, des yeux admirables qui scintillaient d'un feu divin ; c'était la jeunesse, l'intelligence, l'amour, ces trois foyers ardents de l'âme, dont la lueur les illuminait
72 urf NOEUD DE RUBAN.
et répandait autour d'Isabelle la lumière et la chaleur.
Il y eut comme un cri d'admiration dans le salon. Albert porta les yeux sur sa jeune femme, et resta immobile : son visage prit une expression singulière, bizarre, oii on aurait pu remarquer de la frayeur, si Ton eût fait attention à autre chose qu'à Isabelle.
Mais le jeune comte était habitué à un grand empire sur lui-même ; il fallait qu'une émotion fut bien violente en lui pour qu'elle fût visible, et il savait bien tôt s'en rendre maître. Il cacha donc cette espèce d'effroi qui l'avait saisi, et joignit quelques paroles gracieuses d'admiration, aux louanges qu'on prodiguait à Isabelle, qui n'entendait que lui. Les mots avaient besoin de passer par le
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cœur pour rester dans la mémoire de la belle jeune femme.
Bien que le mariage légal, celui qui lie à jamais devant les hommes, eût eu lieu la veille, comme cela se fait habituellement, il semblait aux mariés, comme à tous, que l'engagement sacré allait seulement dater de ce jour où ils recevaient la bénédiction nuptiale.
A l'instant où Ton entre dans l'église, il y a sans doute dans ce lieu solennel destiné à entendre chaque jour s'élever les plaintes, les prières, les actions de grâces, enfin toutes les communications des âmes avec Dieu, quelque cause qui vous avertit que vous êtes plus sous son regard qu'en tout autre lieu. Car même ceux qui ne sont pas bien sincère-
ment croyants en ressentent une impression de respect, et si quelques secrets coupables se cachent dans le fond de leur àme, ils éprouvent une terreur involontaire. -Il leur semble que le Dieu éternel et infini qui plane sur le monde, pénètre davantage, en ce lieu, dans les replis de leur pensée, et qu'il vengera le manque de foi à un engagement pour lequel on vient le prendre à témoin.
Isabelle y porta une véritable émotion, mais douce, tendre, sincère et religieuse. A genoux sur les coussins de velours cramoisi, entourée des splendeurs du culte catholique, enveloppée pour ainsi dire des harmonies religieuses de Forgue et des parfums de l'encens, il y avait quelque chose de céteste dans son regard comme dans son àn.e, quand ses
yeux se portèrent vers son époux au moment où le prêtre dit ces mots : Consentezvous, etc. Mais elle ne put réprimer on mouvement de surprise et d'effroi. Le jeune homme, pâle comme la mort, éprouvait un tremblement convulsif; tous ses membres avaient une agitation fébrile, et il ne put que balbutier sa réponse au ministre du ciel, tant il était saisi d'une inexprimable angoisse, et quand il fallut passer au doigt de sa fiancée l'anneau nuptial, sa main à lui était tellement tremblante, qu'il lui fût impossible d'y parvenir ; le prêtre l'aida et retint du regard Isabelle éperdue qui se soulevait pour fuir...
Cependant, par la situation des personnes, nul que le prêtre ne vit ce qui se passait.
Le calme était revenu sur le visage d'Albert avant que la cérémonie fût achevée ; les félicitations qui eurent lieu après dans la sacristie, le retour, le déjeuner, les adieux et le départ, ne laissèrent aucune place aux observations. Puis rémotion de la jeune femme était motivée par tant de raisons qu'on ji'eùt pas été deviner ce que personne n'avait vu et ne pouvait soupçonner ; la mère, elle-même, ne se douta pas qu'un nuage de terreur avait passé du front du mari sur le beau visage et dans le cœur innocent de la jeune femme. Rien ne troublait donc la sécurité de madame de Melval, quand elle donna à sa fille le baiser d'adieu. Mais la jeune femme avait, à côté dn regret de quitter sa mère, une pensée qu'elle lui cacha ; C'était une vague et cruelle inquiétude de son avenir.
Voyage an Jour de noee.
Par une sombre nuit du mois de novembre, une chaise de poste essayait de continuer sa route sur le chemin difficile, qui traverse la Franche-Comté en se dirigeant vers les montagnes du Jura.
Une profonde obcurité, à peine éclaircie
dans un petit espace par la lumière vacillante d'une lanterne^ prête à s^'éteindre, ne laissait rien voir distinctement. On apercevait seulement une campagne désolée.
Cette nuit était froide, triste, sinistre ; une pluie fine tombait constamment, tourmentée par les rafales d'un vent glacé dont les sifflements aigus au milieu de cette pluie continuelle, ressemblaient à des gémissements douloureux au milieu de larmes abondantes.
Cette chaise de poste, après avoir dépassé Poligny, était entrée dans une route de tra-
verse, défoncée par les pluies, inégale et remplie de profondes ornières, dont quelques-unes semblaient vouloir lutter avec cette multitude de petits lacs qui sont dispersés dans cette partie delà Franche-Comté.
Ce n'était qu'avec de grandes précautions que le postiVlon pouvait espérer de ne pas précipiter la voiture dans un de ces lacs qui bordaient le chemin, ou au moins dans une de ces ornières où elle se fût brisée. Aussi n'était-ce qu'avec hésitation que le postillon faisait avancer ses chevaux. Il y eut un moment où la voiture s'arrêtatout à fait. Un coup de vent épouvantablevenait de casser un arbre et de le jeter en travers de la route en même temps qu'il avait couvert les chevaux et la voiture d'une multitude de feuilles détachées des arbres voisins. C'était une de ces bourrasques, caprices effrayants de la nature, qui dépouillent la terre de sa parure d'été, et qui donnent tant de mélancolie aux derniers jours de l'automne.
Le postillon n'avait pas seulement la consolation de jurer : le vent lui coupait la parole, et les chevaux eux-mêmes restaient immobiles de stupeur.
Cette immobilité durait depuis quelques instants, et ceux que renfermait la voiture étaient-ils donc endormis ou indifférents,, qu'ils ne prenaient pas la peine de s'informer des obstacles qui s'opposaient à la continuation de leur route ?
Si Ton eût pu voir ces voyageurs, on se fût bien vite aperçu qu'ils ne dormaient ni l'un ni l'autre. L'un était un homme jeune, beau, agréable, spirituel, le comte de Saint-Laurent; l'autre était une jeune, jolie et charmante femme, Isabelle de Melval, qui, la veille, avait reçu de M. le maire et le matin
de M. le curé, le droit de s'appeler madame la comtesse de Saint-Laurent.
Isabelle était partie tout en larmes. Après ses adieux à sa mère, elle avait à peine eu le temps de les essuyer, quand la voiture où elle était entrée avec son mari s'arrêta au chemin de fer ; ils prirent placé alors dans un waggon où ils ne furent pas seuls.
Un domestique du comte suivait, mais la femme de chambre qu'Isabelle avait cru emmener s'était éloignée une heure avant le départ, pour soigner sa mère subitement malade, et ne devait rejoindre que plus tard.
Lorsque le voyage en chemin de fer cessa au débarcadère de Besançon, la chaise de poste fut mise en état, Isabelle y monta près