II
de son mari, et le domestique partit à l'avance en courrier pour faire préparer des chevaux le long de la route. Il était quatre heures, le comte de Saint-Laurent avait annoncé l'intention de ne s'arrêter que chez lui ; il espérait y arriver avant minuit.
En montant dans la voiture, le jeune comte se plaignit d'un violent mal de tête et d'un accès de fièvre. En conséquence, il se blottit dans un coin de la voiture au milieu d'un ample par-dessus garni de fourrure, et sa jeune femme dût croire qu'il trouverait à son mal un peu de soulagement dans un sommeil qu'elle ne devait ni ne Voulait troubler.
Isabelle s'était donc aussi enveloppée de son mieux dans un grand manteau doublé de
de martre, car le froid commençait à la gagner tout entière après l'avoir prise au cœur, et là, glacée, immobile et silencieuse, elle s'était prise à réfléchir au passé, au présent, à l'avenir : le passé c'était sa mère, bonne, et tendre, lui laissant la liberté de ses goûts, de ses idées, de ses actions et mêlant seulement à tous ces soins. bienfaisants de l'aflfection qui sont comme une âme répandue sur les choses de la vie pour leur donner un inexprimable charme. Celle qui est l'objet de ces complaissances infinies de tous les instants se trouve ainsi dispensée de tout souci personnel. Un autre veille, et sa tendresse est plus prévoyante que ne le serait l'égoïsme lui-même. Isabelle n'avait donc jamais eu la peine de penser à elle tant sa mère y pensait constamment. Ces soins charmants avaient
été doux au cœur de la jeune fille, mais rien ^e lui en avait appris toute la valeur. Ils ne lui avaient jamais manqué ! Depuis que l'idée d'une séparation prochaine l'avait attristée, Isabelle n'avait pas eu un moment h elle pour approfondir toute la douleur de la perte qu'elle allait faire; des occupations continuelles, des soins matériels, des visites, des emplettes, ne lui laissaient pas le temps de réfléchir, et elle n'avait pas eu une minute de solitude. Puis, il faut tout dire, en voyant le mari qui l'avait choisie, si agréable de sa personne, si gracieux dans ses manières ; en pensant que ce serait Taffection de ce beau jeune homme qui remplacerait l'affection maternelle, la jeune fille avait senti battre son cœur d'une indicible émotion qui l'avait enivrée, pour ainsi dire, de riantes
illusions de bonheur. Les premiers symptômes d'un amour innocent auquel on ne craint pas d'abandonner son âme, ont une telle puissance de fascination, qu'il n'y a plus de place pour la douleur.
Mais la tristesse surprise un jour sur la figure du jeune homme ; mais l'effroi aperçu dans l'église ; mais le froid silence, plus glacial que les frimas dont ils étaient entourés dans cette voiture, où le nouveau marié n'avait pas trouvé un mot à adresser à sa compagne effrayée, tout se réunissait pour rendre à Isabelle le présent fort attristé et l'avenir très-èff rayant.
C'était la première fois qu'elle se trouvait seule avec le comte de Saint-Laurent, et cela pendant de longues heures sombres au de-
hors, ne permettant aucune distraction et reportant ainsi naturellement à un recueillement intime, les yeux, la pensée, le cœur. Isabelle avait cru que le jeune homme qui Tavait choisie pour compagne avait à lui exprimer les sentiments affectueux qu'il avait laissé deviner dans ses gracieuses manières devant le monde ; elle croyait qu'il lui ferait part de ses projets sur leur vie à venir, dont il n'avait jamais été dit un seul mot. Voilà tout l'espoir de l'innocente fille ; mais cet espoir était trompé, le mari se renfermait dans un morne silence et paraissait plongé dans une triste et profonde préoccupation. Isabelle ne voyait que cela, ne pensait qu'à cela. Le mauvais temps, la pluie, le froid, les cahos de la voiture, les dangers de la route, elle ne s'en doutait pas le moins du monde.
Cependant quand la voiture cessa de marcher, que le postillon mit pied à terre, détacha la lanterne et se mit à regarder Tobstacle qui s'opposait à la continuation du voyage, non-seulement Isabelle fut forcée de donner son attention à ce qui se passait, mais le jeune comte, tiré de sa rêverie et oubliant le mal dont il s'était plaint, baissa vivement une glace et s'informa de ce qui était arrivé.
Le postillon répondit :
-— Les chevaux se cabrent et refusent d'avancer ; ce n'est pas que l'obstacle soit bien "terrible, mais le petit arbre a de grandes branches et des feuilles et cela leur fait peur. Si seulement le domestique de monsieur le comte était là... avec lui je débarasserais la route.
k peine avait-il achevé ces mots, que M. de Saint-Laurent, écartant son manteau, ouvrit la portière et sauta légèrement sur la route ; le postillon approcha la lumière. Le jeune homme choisit les endroits où il pouvait poser les pieds, et se trouva bientôt près de cet arbre placé en travers. Sans dire un seul mot il se mit en devoir d'en soulever la cime, le postillon rattacha la lanterne, vint lui aider, Tarbre fut écarté, couché en long sur un côté de la route, et aussitôt le jeune comte rentra lestement dans la chaise de poste, et s'enveloppa dans son manteau après avoir fait sonner sa montre qui annonça onze heures, puis il rentra dans son silence et son immobilité.
Cette maladie, qui no permettait pas de
UN xNOEUD UE RUBAN. 89
dire un mot d'amitié et qui laissait tant de force et d'agilité, devenait de plus en plus suspecte aux yeux d'Isabelle, et ses rêveries inquiètes recommencèrent de façon à lui faire perdre encore le sentiment du monde extérieur ; elle ne savait plus depuis combien de temps l'on s'était remis en route, quelle distance on pouvait avoir franchie, et si la pluie et le vent tourmentait encore les contrées qu'elle parcourait, lorsqu'on s'arrêta pour changer les chevaux ; on était arrivé à l'auberge de la poste, mais déjà plusieurs fois l'on avait ainsi passé aux relais où les chevaux étaient préparés, oti l'on en changeait, sans baisser une glace, sans regarder au dehors, sans échanger un mot avec qui que ce fût ; en ce moment le comte, qui se trouvait placé du côté de l'auberge, fit un mou-
vement de surprise et baissa la glace en apercevant sur la porte éclairée par Tintérieur son domestique qui l'attendait au lieu d'avoir pris l'avance ; sur un signe, le domestique s'approcha, se hissa à la portière, et dit à voix basse ; Quelqu'un attend là monsieur le comte.
Albert se disposa à descendre et le fit trèslestement. Avant qu'Isabelle eût rien dit, la portière fut refermée, et l'on continua de changer les chevaux. C'était fini depuis dix minutes ; le comte ne revenait pas, et la voiture restait à la même place lorsque le domestique revint et pria Madame la comtesse de venir au nom de son mari qui voulait qu'elle se réchauffât devant un bon feu.
Isabelle eut peine à descendre : elle était
glacée de la tête aux pieds, son immobilité avait duré si longtemps et avait eu quelque chose de si cruel, qu'elle ne pouvait plus faire un mouvement, il fallut presque la porter; enfin, elle se soutint, marcha lentement, traversa la grande pièce du rez-dechaussée et, conduite par une femme de ser-vice, monta quelques marches pour s'arrêter dans une vaste chambre, la plus belle de la maison, où elle s'assit.devant un grand feu . . . Il y avait un second siège, le feu brûlait depuis longtemps, la chambre était échauffée; évidemment on y avait attendu, le jeune comte y était venu, on avait causé là pendant ces dix minutes qui avaient paru une heure au moins à Isabelle. Mais oii était-on maintenant? voilà ce qui la préoccupait et
rerapéchait de répondre aux questions de la servante qu'elle n'entendait pas.
Tout à coup elle se leva vivement et courut vers la fenêtre : c'est que le bruit d'une voiture qui partait était venu la frapper de stupeur.
— Qui part donc en ce moment? s'écriat-elle.
— Je vais voir, répondit la servante en sortant.
Isabelle fut assez longtemps seule, la jeune fille ne revenait pas... L'anxiété, la crainte, la douleur traversaient l'âme troublée de la nouvelle mariée... C'était un si singulier jour de noce ! Une femme d'une quarantaine d'années entra, accorte, fraîche et bien ap-
prise ; elle salua respectueusement, puis elle dit avec une tranquillité parfaite qui contrastait avec l'agitation d'Isabelle :
— M. le comte m'a chargé de dire à madame la comtesse qu'il voulait lui épargner les dangers de la route pendant la nuit. . . car, il â bien raison, la route est perfide et il aurait pu arriver quelque accident, tandis qu'au jour avec un bon postillon... nous n'en avons que de bons, et nos chevaux sont excellents.
Isabelle vit que l'aubergiste, maîtresse de poste, allait vanter tout ce qui faisait partie de ses deux industries ; elle l'interrompit.
— Ainsi nous ne continuerons notre route que demain?
— Madame la comtesse se trouvera bien d'une nuit de repos dans un bon lit tout chaud, car je vais le faire bassiner.
Isabelle interrompit encore •
— Mais qui donc attendait ici ?
Elle s'arrêta, elle n'osa ni dire : Mon mari, ni prononcer même le nom du comte.
La maîtresse de poste répondit encore avec la même solennité :
— Sans doute le secrétaire de M. le comte, un jeune homme qui lui a parlé seul et trèsvivement, car on entendait de la pièce voisine, non ce qu'ils disaient, mais des voix toutes troublées qui auront motivé le brusque dépari de monsieur.
— 11 est parti? s'écria Isabelle.
— Est-ce que Madame l'ignorait? dit l'aubergiste étonnée, je croyais que c'était convenu entre M. le comte et madame la comtesse... sans quoi je n'aurais rien dit... Et cependant il aurait bien fallu que Madame le sût.
Elle eût pu cette fois parler tant qu'elle aurait voulu, Isabelle était muette de surprise ; elle repassait vite en sa pensée les singularités du comte depuis le moment où elle l'avait surpris rêveur et désolé dans le salon... jusqu'à ce départ au milieu delà nuit, la laissant seule daps une auberge isolée ; et la jeune femme, encore enfant, se sentit prise par des frayeurs inconnues en même temps que par une douleur infinie.
Mon Dieu!... murmura-t-elle avec effroi, me voilà donc seule ! Et des larmes étaient prêtes à s'échapper de ses yeux lorsque l'enfant se souvint qu'elle était femme et que, pour une femme, savoir vaincre son chagrin ou le cacher était une condition de supériorité et d'éducation distinguée. Au milieu de ses terreurs enfantines, elle ne voulut pas cesser d'être Madame la comtesse de Saint- Laurent ; elle se contraignit et dit avec assez de calme,
— C'est bien, Monsieur de Saint-Laurent aura voulu m'épargner peut-être quelques inquiétudes, comme il m'épargnait quelques dangers.
L'aubergiste ajouta :
UN NOEUD DE RUBAN. 9lf
— Puis la voitufe reviendra demain matin chercher Madame, qui sera bien reposée et toute joyeuse pour faire utte belle entrée au château . Peut-êtr^ même, dit la bonne dame en souriant, y a-t-il quelque fête à préparer, une réception, une surprise pour Tarrivée de la maîtresse châtelaine. J-étais encore enfant quand on reçut solennellement la mère dti jeune <îomte. Oh ! je ne l'ai pas oubliée, cette belle fête !
Isabelle ne put s'empêcher de dire assez vivement :
— Ainsi vous connaissez le château. . . ceux qui l'habitent?
— Mon père y était jardinier, et moi, j'y ai vécu jusqu'à mon mariage dviéc Michel