II
Benoît, qui tient cette auberge pour vous servir, et qui est en même temps maître de poste... et quoique je ne sois retournée qu'une fois à Saint-Laurent depuis plus de vingt ans, j'ai toujours vu les maîtres du château de temps en temps, quand ils voyagent, car c'est la seule route pour mener hors des montagnes du Jura, et bien qu'il y ait encore 15 kilomètres et un autre relais, il n'y a pourtant pas d'autre auberge. Je suis bien connue, je puis le dire, et des maîtres et des gens, c'est ce qui fait que M. le comte n'était pas inquiet de laisser ici madame.
Isabelle sentait s'effacer ses terreurs d'enfant et s'applaudissait d'avoir eu le courage de les cacher; toutVéclaircissait assez pour que le côté romanesque et terrible de l'aban-
don au milieu des bois pendant une nuit de tempête, ne prit plus que les modestes proportions d'une chose toute naturelle ; il lui vint même à l'esprit que Faubergiste pouvait avoir raison de penser qu'Albert était parti à l'avance pour lui préparer une réception solennelle, et elle résolut de se disposer ellemême à y bien figurer par une bonne nuit de repos. Elle se mit donc au lit avec une tranquillité qui était le fruit de ses sages réflexions et de sa complète innocence ; elle s'endormit doucement de ce sommeil sans rêve, qu'amène une grande fatigue et que ne trouble aucun remords.
Le lendemain le ciel s'était éclairci, le soleil illuminait la fenêtre, et le jour vint égayer le premier moment du réveil d'Isa-
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belle. La jeunesse, un peu 'de beau téttips et respérance, il n'en faut pas tant pour se lever joyeuse.
La bonne dame de Tauberge était aussi prodigue de ses soins que de ses paroles. La jeune femme, en ouvrant les yeux, vit *ùn feù clair et vif pétiller dans Tâtre comme supplément au soleil d'hiver ; puis, l'aubergiste, qui guettait son réveil, apporta une tasse de chocolat ; ainsi réchauffée et récon- / fortée, Isabelle causa gaîmént, cherchant à s'instruire dQ ce qui regardait la famille du jeune comte et les habitudes du château, afin de n'être pas trop dépaysée à l'arrivée ; mais la fille de l'ancien jardinier ne savait rien que le passé, fie pas^é, c'était là vertu et la bonté de la tnèreMu jeune homme.' Ah ! c'é-
lait bon à savoir : le fils d'une femme aussi vertueuse, aussi aimable, devait avoir g^rdé quelque chose de sa mère.
Mais, ajouta Tâubergiste, depuis longtemps les affaires, les enfants, Fâge qui rend moins alerte, m'ont empêchée de retourner à Saint-^Laurenl, et je n'ai jamais vu la seconde femme du vieux comte. -
Isabelle savait confusément que le père de son mari s'était uni dans ses derniers jours à une femme beaucoup plus jeune que lui et qu'elle hal:^tait encore le château. Voilà tout ce qu'Albert avait dit. Le mot, encore, avait laissé l'idée-qu'elle devait le quitter, et le jeune homme avait eu l'air de mettre si peu d'importance au séjour ou au départ de sa belle-mère, qu'Isabelle n'y avait pas même
pensé jusque-là. Ce ne fut qu'en ce moment où elle cherchait à connaître ce qu'il pouvait y avoir de voisins ou d'habitants au château, que la pensée de la belle-mère lui revint.
L'aubergiste ne put rien lui apprendre ; et certes, il fallait qu'elle fût bien complètement ignorante à ce sujet pour ne pas y trouver matière à causer ; mais elle ne fit qu'exprimer son blâme général sur les vieillards qui prennent une jeune femme, et sur la jeune femme qui se lie par intérêt avec un vieillard, ce qu'elle n'eût certes jamais consenti à faire, disait-elle, ayant épousé Michel Benoît parce qu'il était juste de son âge, et devait durer autant qu'elle ; elle appelait un mariage disproportionné pour Tâge, une mésalliance.
UN ISOEUl) DE RUBAN. 103
Isabelle écoutait tout gracieusement, ce qui lui valut des exclamations sur ce qu'elle rappelait delà mère du jeune Comte, la plus jolie et la meilleure des femmes de son temps.
Le bruit d'une voiture interrompit madame Michel.
C'était la chaise de poste qui revenait chercher Isabelle.
Elle partit. ^
Le ciel était pur, le soleil brillant ; c'était une belle journée d'hiver : le voyage se fit rapidement ; la route était pittoresque, accidentée. Elle eût été poétique à deux, ayant l'esprit satisfait, et ravissante à deux qui se seraient aimés. Elle ne parut pas longue à
quel a Isabelle, et soq cœur battit quand elle aperçut le château de Saint-Laurent. Il était d'un aspect tout à fait remarquable, élevé sur une colline et adossé à une haute montagne qui le défendait des vents du Nord. Il conservai tencore une partiedes vieilles constructions qui en faisaient jadis un des beaux châteaux gothiques delà province ; mais à cette partieplus curieuse que commode, on avait joint des bâtiments modernes dont les dispositions heureuses ajoutaient au pittoresque de l'ensemble, et se mêlaient de loin à de grands massifs d'arbres séculaires qui produisaient un effet admirable. On arrivait au château par une longue avenue montant avec un peu de raideur peut-être, mais qui ajoutait au grandiose de l'aspect ; une belle grille, nouvellement faite en séparait l'entrée de la
poute, et, au-dessus de cette grille, le jeune comte n'avait pas craint de faire remettre l'écusson des vieilles armoiries die sa famille. Lorsque la voiture fut en vue de la grille , Isabelle aperçut un assez grand nombre' do personnes à cette première entrée : c'étaient' des gens du château, des serviteurs, des paysans, tout cela en habits de fête ; elle ne s'était donc pas trompée : c'était pour lui préparer une pompeuse réception que son mari l'avait quittée. Son visage s'épanouit, elle eut des sourires pour tous, et la voiture s'avança dans l'avenue, au milieu d'une escorte qui regardait la jeune femme avec admiration, car elle était belle jusque dans son négligé d'hiver .et de voyage. Bientôt elle devina, même avant de pouvoir bien distinguer, le jeune comte, debout sur le perron, un bou-
la main ; mais une femme était à ses côtés, et celte vue produisit sur Isabelle un effet singulier, dont elle ne se rendit pas compte ; il y eut de la surprise, de la frayeur, et comme une douleur aiguë qui lui prit le cœur. Cependant la douce jeune femme se reprocha bien vite cette impression irréfléchie : Isabelle avait, comme toutes les femmes d'une nature supérieure, une organisation si délicate, que le sentiment de la souffrance s'y faisait sentir avant même que la cause en fut indiquée à sa raison ; seulement une éducation saine au moral, la vie pratique de la famille et Fusage du monde qui détruisent les exagérations, ne lui permettaient pas de se livrer à des craintes quand rien ne les justifiait encore et lui faisaient regarder à la réflexion comme puériles et chimériques.
Déjà plus leurs fois depuis que son mariage avait été déci'dé et surtout depuis le moment où elle avait qui tté sa mère, la jeune femme s'était sentie domin ée par un sentiment douloureux et par une es^^èce d'effroi involontaire ; ces pressentiments vagues du malheur sont toujours produits par quelvque cause qui échappe parfois aux yeux en blessant le cœur : et, en ce moment, cette crainte instinctive fut plus violente qu'elle ne l'avait jamais été : aussi Isabelle eut-elle besoin de plus de force pour la surmonter ; mais la raison arriva à son secours, elle écarta cette idée vague, qui l'obsédait malgré 'elle, d'un fantastique génie de malheur qui tournait autour d'elle et se plaçait entre son cœur et celui du jeune comte, pour les empêcher de s'entendre... La femme raisonnable repous-
sait le fantôme malfaisanl, et ne voulait pas laisser son imagination s'égarer au delà de, la réalité; aussi pensa-t-elle que rien n'était plus naturel que la présence d'un^ femmeau château, puisque la veuve du vieux comte y habitait, et son empressement à l'attendre sur le perron fut considéré comme un témoignage de bienveillance et une espérance d'affection.
Tout cela avait passé et repassé dans l'esprit d'Isabelle pendant le trajet de l'entrée de l'avenue jusqu'à la porte du château ; là, la jeune femme n'avait plus que de4a joie au cœur et qu'un doux sourire au visage ; elle
sauta légèrement de la voiture pendant qu'on se pressait autour d'elle ;... sa belle taille,
sa noble et délicate figure frappèrent d'ad-
miration les serviteurs et éclaircirent un moment le visage d'Albert qui laissa voir naïvement la joie de l'admiration qu'elle causait. Mais la personne qui était à ses côtés, et qui en effet s'appelait bien la comtesse de Saint-Laurent, eut un tel mouvement de surprise, qu'elle laissa échapper ces mots :
— Mais ce n'est pas mademoiselle de Melval!
Isabelle leva sur elle ses beaux yeux, et, lui souriant avec une grâce charmante, répondit :
— Non, car elle a quitté son nom i^our le nom de son mari.
En ce moment, un inexprimable regard sortit comme un trait do feu des yeux bril-
lants, étonnés et irrités de la douairière. Ce regard glaça encore une fois d'épouvante le cœur d'Isabelle ; il lui sembla que, déjà, elle avait vu cette personne, senti ce regard brûlant et souffert sous sa pression douloureuse; mais elle ne se rappela point où elle l'avait vu, et sa raison, encore une fois, lui dit que ce devait être une illusion.
Outre les serviteurs et tout ce qui tenait à une immense exploitation de terrains et d'établissements d'industrie considérables, il y avait encore là quelques parents, momentanément au château, et qui tous se pressaient autour de la jeune femme, *et reportaient sur le jeune mari un regard d'approba tionpour le choix qu'il avait fait, et qui semblait être un honneur et un bonheur ■pour la famille.
On n'eut pas le temps d'exprimer longuement ces impressions : il fallait, dit-on, laisser à la voyageuse le loisir d'un peu de repos et celui de se préparer à un grand dîner. Les voisins avaient été conviés avec leurs familles. Le curé du village de Saint-Laurent, situé à deux kilomètres du château, et les habitants des châteaux de Moyrans, de Bois-d'Amont, de Saint- Julien et même de Poligny , châteaux situés près des petites villes du même nom, et dont les anciens possesseurs étaient jadis les seigneurs, comme les aïeux d'Albert l'avaient été du village de Saint-Laurent et toutes les terres environnantes.
Isabelle se retira donc et fut conduite par cinq ou six personnes dans l'appartement qui
lui était destiné. Il était situé au premier étage, le rez-de-chaussée comprenant seulement les salons de réception, la salle à manger et un appartement occupé par la douairière. Quant au premier étage, bien quil fût comme le rez-de-chaussée, en grande partie composé des constructions nouvelles, il communiquait avec Tancieune habitation, et ce fut dans cette partie qu'Isabelle fut conduite. . . C'est, lui dit le jeune comte, le plus bel appartement du château, l'appartement d'honneur et la chambre du roi . Dans les grandes demeures seigneuriales il existait ainsi jadis * un appartement royal, orné splendidement dans le cas où le souverain s'arrêterait dans le pays par suite de voyage ou de guerre. LcTuis Xlll avait couché dans cette chambre, v\ l'on aurait pu croire que l'ameublement
n'en avait pas été renouvelé depuis cette époque, tant il semblait éloigné de toute espèce de rapport avec la manière d'orner les appartements de notre temps ; d'ailleurs, la disposition même des pièces offrait un caractère particulier de splendeur et de magnificence ; un salon dont les lambris et le plafond étaient peints et dorés à Tinstar des vieux salons de Fancien Louvre, précédait une chambre à coucher tendue en tapisseries d'Aubusson, encadrées dans des boiseries sculptées d'une incontestable valeur ; les meubles étaient analogues à la décoration de chaque pièce. Mais bien qu'ils fussent d'énorme dimension, les pièces étaient tellement vastes, que, malgré quelques belles tables sculptées ou dorées, placées au milieu, elles semblaient vides, comparées auxappar-