‹ Un Page de Louis XVChapitre 10 sur 12 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

A Lombise, ce 4 mai 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je reçois dans le moment la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire du 23 et j'y réponds tout de suite pour pouvoir la faire partir demaindeHal où nous allons. Nous reçûmes hier à Mons nos ordres pour partir de nos cantonnements autour de cette ville pour nous rapprocher de Bruxelles. En conséquence nous sommes venus cantonner dans les villages situés à moitié chemin du côté de Soignies et demain nous allons cantonner à Hal et aux environs. M. le Maréchal veut apparemment rapprocher toute son armée pour commencer à opérer après la prise du Sas de Gand (1) qu'on dit présentement pris. Les ennemis se rassemblent du côté d'Anvers au nombre d'environ cent mille hommes, mais nous serons encore supérieurs à eux; ainsi j'ai peine à croire qu'ils nous arrêtent, à moins de vouloir une bataille. Le roi part incessamment de Versailles et je juge qu'il ne viendroit pas s'il n'y avoit sur le tapis quelque entreprise digne de lui. Ses équipages arrivèrent avant-hier à Mons. Je vis M. d'Alzau que M. d'Ossun pria à souper chez lui. L'on croit que nous resterons quelques jours à Hal, s'il n'y a rien d'extraordinaire. Je viens de recevoir une lettre de M. de la Roquette en remercîment; je suis fort aise de la réussite de son affaire. Je vois que mon oncle et ma tante de Bruyères sont arrivés le 23 à Bram et que le mariage doit se faire le 25 dans votre chapelle (2); j'aurois fort voulu pouvoir

(1) II avait capitulé le 3 avril.

(2) Le mariage de M. d'Avessens et de Marie-Victoire de Lordat eut lieu au château de Bram le 25 avril 1747. Au contrat passé la veille, étaient pré-

m'y trouver. Quant au cher cousin (1), j'attends que l'armée soit rassemblée pour pouvoir le présenter à M. de Mirepoix et tâcher de finir cette affaire; vous jugez bien que je m'y intéresse comme si elle me regardoit personnellement. Je vois avec plaisir que vous êtes fort content du chevalier; ses lettres m'en avoient déjà donné fort bonne opinion; il faut espérer qu'il se rétablira. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, un jour de marche. Vous aurez vu une déclaration que le roi a envoyée aux Etats généraux sur les mouvements présents qui est fort bien écrite et avec force. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère, mon oncle et ma tante de Bruyères et d'embrasser pour moi mes cousines et toute la noce. Vous ne me parlez pas des nouvelles de mon oncle l'abbé, j'en suis inquiet.

A. Limbeck, ce 8 mai 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je reçus hier de Versailles par M. Dolmières une de vos lettres du 18. J'en ai reçu ici comme vous aurez vu par mes réponses, de plus fraîches, parce qu'elles avoient été adressées en droiture à Mons où nous étions. Mon cher père m'a écrit depuis du 25 au soir que ma sœur avoit épousé le matin. Je

sents, du côté du futur, Louis d'Avessens, premier écuyer de feu la princesse de Conti, son oncle, Louis-François de Franc-Montgey et Jean-Jacques Delany de Blanc, ses cousins; du côté de la future, Louis de Lordat, son oncle, Jean-Aymeric de Bruyères-le-Châtel, seigneur de Chalabre el Marie de Saint-Etienne de la Pomarède, ses oncle et tante, Angélique-Françoise et Marthe- Jeanne de Bruyères, ses cousines germaines, et noble André de Gros receveur au diocèse de Nimes. La dot était de 20,000 livre-;. Le comte Louis de Lordat en avait donné 10,000. L'union de Mme d'Avessens ne fut pas de longue durée. Elle mourut à Bram le 30 mai 1752 et fut enterrée danl l'église quelques jours après une petite fille qu'elle venait de mettre au monde. (1) Le jeune Chalabre.

suis fort aise que cela soit fini; ça n'a pas laissé que de vous causer de l'embarras. Nous attendons ici le roi de jour en jour; il n'est plus douteux qu'il ne vienne, la paix paroît fort reculée, les ministres de Bréda se sont retirés à la Haye et le prince d'Orange (1) a été élu stadhouder généralement dans toute la Hollande. Les ennemis qui étoient campés à Hostrate ont marché à Hérenthal et ont attaqué le point de Vallens où nous avions un poste de trois cents hommes qui les ont repoussés vivement. On ne sait pas d'autres nouvelles pour le présent. M. le Maréchal est fort tranquille à Bruxelles et son armée est cantonnée (2). Mais je crois que cette inaction ne durera pas longtemps. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère, aussi bien que mon oncle et ma tante de Bruyères et d'embrasser ma sœur et ma cousine.

Comme je sais que vous êtes curieux de tout ce qui regarde la gendarmerie, je vous envoie l'état des retenues qu'on vous fait sur votre pension de 2,250 livres :

Les quatre deniers pour livres. ... 37 1. 10 s.

Capitation 165

Dixième 225

Chirurgien 30

Droit d'entrée pour le chirurgien . . 65

Deuxième chirurgien 20

Troisième chirurgien 15

Vaguemestre 21

Pour un article dont je ne me souviens pas 37 1. 2 s. 6 d.

Total 615 1. 12 s. 6 d.

Reste 1634 1. 7 s. 6 d.

(1) Guillaume-Henri-Frisen prince de Nassau (1711-1750), gendre de Georges II d'Angleterre. Il avait été élu le 4 mai.

(2) Ce sont les mêmes expressions dont se sert Luynes : « M. le Maréchal de Saxe est toujours tranquille à Bruxelles; ses troupes ne sont point encore sorties de leurs cantonnements, »

A Limbeck, ce 13 mai 17W.

Monsieur mon très cher oncle,

Je reçus hier la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire du 30 par laquelle vous me marquez que, la noce partie, vous êtes resté avec ma cousine, le chevalier et Mlle Briet. Vous ne me parlez pas de la santé du chevalier, je juge qu'elle va mieux. Je vous suis bien obligé de tout le détail que vous avez la bonté de me faire sur le mariage de ma sœur; je crois que mon oncle l'abbé auroit bien souhaité pouvoir venir faire la cérémonie; votre lettre m'a tranquillisé sur son état. Quant à ma sœur, je vois par le détail que vous me faites qu'elle continue à ne pas bien prendre la chose, j'espère que le temps et les conseils de sa cousine la corrigeront. Je suis enchanté de voir la joie qui a régné à Bram pendant la noce, cela vous aura diverti et je suis fort fâché de n'avoir pas été de la partie.

Vous me demandez comment Mme de Ghalmazel m'a reçu à Versailles : fort bien et je vous assure que tout ceci n'a rien changé. Quant à M. le Premier, je le vis avant d'en partir. Les nouvelles d'hier sont fort intéressantes. M. le Maréchal partit avant-hier de Bruxelles pour aller joindre le corps de M. de Lowendal. Il jugea à propos, en arrivant, de faire attaquer le camp de quatre bataillons qui étoient sous Hulst; ils se sont retirés en désordre et on leur a pris beaucoup de tentes et de prisonniers. M. le duc de Broglie (1) est à la poursuite du reste avec vingt compagnies de grenadiers et quelques troupes légères. M. le Maréchal a fait sommer ensuite le gouverneur d'Hulst de se rendre et lui a promis de lui laisser la liberté | lui et à sa garnison si on vouloit rendre en même temps A v '

(1) Victor-François de Broglie (1718-1804), liU uinr <iu Maréchal, maréchal lui-même en 1759.

et un autre petit fort. Ils ont remis Hulst et on attend des nouvelles du reste. Vous voyez que M. le Maréchal a fait là un joli voyage; le voilà maître de toute la côte; nous verrons quels seront ses projets. M. le maréchal de Noailles passa hier au soir ici; on ne sait pas où il va. Nous sommes toujours ici dans nos cantonnements de H al et je crois que nous y serons encore quelques jours. Au reste M. de Crussol (1), officier de gendarmerie, qui a épousé cet hiver Mlle Bersin m'a dit qu'il avoit ouï dire à sa mère qu'il y avoit quelque alliance entre sa maison et la nôtre. Si vous en savez quelque chose ou M. le baron de Lordat, je vous prie de me le mander. Vous me pressez fort de vous donner de mes nouvelles, je le ferai le plus souvent que je pourrai et je vous prie de croire que je n'ai pas de moments mieux employés que ceux-là surtout ceux où je reçois des vôtres. J'ai l'honneur d'être avec les sentiments les plus parfaits de respect et de reconnoissance...

P.-S. — Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser ma cousine, mon frère et ma sœur. Je vous prie aussi d'assurer de mes respects mon oncle l'abbé quand vous lui écrirez.

A Limbeck, ce 22 mai 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la lettre que vous me faites l'honneur de m'écriiv du 9 que mon oncle l'abbé sort dans la ville, ce qui me tranquillise fort sur son compte; je ne lui écris pas parce que je

(1) Le comte de Crussol d'Amboise qui avait épousé, au mois de mars précédent, la fille du grand audiencier de France. Elle lui apportait 60,000 livres de rente en dot.

crois que vous lui faites part de mes lettres et je vous prie de vouloir bien l'assurer de mes respects. Vous me marquez que j'ai oublié de vous instruire de ce que j'ai fait à Versailles; comme j'y fus fort peu de temps et que j'eus beaucoup à courir pour voir tout le monde, je puis en effet avoir oublié les articles dont vous me parlez. Je ne pus voir M. d'Argenson qu'en passant et je lui fis ma révérence; il y avoit tant de monde que je ne pus lui dire un mot. Quant à la famille de Chalmazel, j'en ai été bien reçu. Ce qu'on vous écrit de Toulouse du mariage de M. de Grussol d'Amboise avec la sœur de M. d'Ossun est faux. M. de Grussol, sous-lieutenant de gendarmes de Flandre, a épousé cet hiver Mlle Bersin, fille de M. Bersin, grand audiencier qui n'a aucun rapport avec M. Bertin (1); il en a eu trente mille livres de rente pour le présent et en aura un jour cent mille. C'est un mariage d'autant plus grand pour lui que pour le présent il n'avoit pas deux mille écus de rente. Je vois que vos écuries seront achevées de bâtir cette année à la fin de l'été et que vous les ferez couvrir tout de suite : ce sera un beau morceau. Je crois que nous sommes encore ici pour quelques jours; on ne parle pas de faire marcher l'armée et il y a apparence que nous ne mare hérons que des derniers. On est dans une grande impatience de savoir quelle entreprise on va former présentement. On croit que le roi partira demain de Versailles. C'est M. le chevalier du Châtelet qui commande encore le corps cette année, n'y ayant pas eu de promotion de maréchaux de camp. Je vous envoie l'état de tous les officiers du corps tel qu'il est présentement, comme vous le désirez. Je n'ai nulle nouvelle à vous mander, nous sommes ici dans des villages où nous n'avons de ressources de ce côté-là que de ceux qui reviennent de Bruxelles. Du reste nous y sommes fort chèrement : la viande y coûte il»' sept à huit sols la livre et le reste à proportion; la \ unie coilte jusqu'à' dix sols à Bruxelles. D'ailleurs il faut acheter

' (1) Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin (1719-1792), nommé intendant de Lyon en 1750, lieutenant-général de police en 1757 et contrôleur général en 1759.

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du fourrage; j'en ai cinq places à acheter tous les jours. Je finis en vous priant de me continuer votre tendresse et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'emhrasser le chevalier et votre gouvernante si elle y est encore, aussi bien que Gabrielle.

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