‹ Un Page de Louis XVChapitre 9 sur 12 · CX VII · texte numérisé non relu

CX VII

Au camp de Conroi, ce 1er août 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous aurez vu par ma dernière lettre que nous partions d'Heppignies pour aller joindre M. d'Estrées à Chausse-les- Dames;nous y avons resté trois jours pendant lesquels j'ai été commandé pour un grand fourrage en avant du côté de Saint- Géry où nous ne vîmes rien. Nous sommes partis hier sans équipages pour venir nous camper à Conroy derrière l'Orm à trois quarts de lieue de M. le Maréchal qui est venu près de Gemblours. Les ennemis sont dans la plaine de Bouef et l'on ne doute pas qu'il n'y ait une bataille. On presse le siège de Charleroi fort vivement : il y a eu trois attaques et on y a déjà perdu beaucoup de monde, il est important que cette place soit rendue promptement. On croit que le projet des ennemis est de se jeter entre la Meuse et la Sambre, ce que M. le Maréchal peut empêcher, ou du moins peut-il en passant lui-même

réparer cela en vous appliquant à vos exercices; je vous conseille en ami d'en faire votre grande affaire. Vous pouvez compter que rien n'est essentiel dans toutes sortes de métiers que d'y débuter par s'acquérir l'estime des anciens par son application. D'ailleurs la fortune en dépend. Joignez à tout cela la satisfaction que doit ressentir un honnête homme de remplir ses devoirs et de se mettre en état de devenir utile à son prince par les talents que lui procure l'étude de son métier. Ne prenez pas ceci pour une morale, ce n'est pas mon intention, c'est comme à mon ami que je vous parle. D'ailleurs je suis persuadé que ce que je vous dis là s'accorde à votre façon de penser. Nous sommes ici à trois lieues de M. le prince de Conti aux ordres de M. de Lautrec, à portée d'aller joindre M. le maréchal de Saxe au premier ordre. Les ennemis marchent toujours de ce côté-ci, forts de quatrevingt mille hommes. On est persuadé que dans peu il y aura une bataille et cela est assez vraisemblable. La tranchée n'est pas encore ouverte devant Charleroi, mais elle le sera, je crois, avant deux jours.

Adieu, mon cher frère, vous pouvez toujours compter sur mon amitié, comme je compte sur la vôtre. Je vous aime et vous embrasse de tout mon

eur.

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la Sambre au Chapelet les empêcher de nuire au siège; de sorte que M. le Maréchal a couvert ses conquêtes jusqu'ici de Flandre il s'est réservé aussi le pouvoir de protéger le siège deCharleroi. Je vois par votre lettre que, sachant une fois que nous sommes à Mons, vous comptez que notre commerce va être régulier; il ne l'a guère pu être cependant; car nous avons changé deux ou trois fois de général et cela dérange les postes. Je comptois vous écrire hier en arrivant, mais je fus de petite escorte pour le fourrage et je n'en eus pas le temps. Je vois que vos moissons sont belles, elles le sont en vérité aussi dans ce pays-ci et cela fait de la peine de les voir perdre. On dit le départ du roi retardé : je souhaiterois fort le voir ici avant la fin de la campagne. Vous me demandez des nouvelles du ménage; il va fort bien. Quant aux domestiques, il y a toujours quelque dispute entre eux et cela ne peut être autrement; du reste cela ne va pas mal. Je crois vous avoir mandé que la première brigade de la compagnie où je suis avoit joint; moyennant cela, les difficultés qu'on me faisoit pour le service ont cessé. Quant au marquis de Béon, j'aurois bien voulu le voir à Mons; mais, quatre ou cinq jours après que nous y fûmes arrivés, il en partit avec M. de Boufïlers, et pendant ces cinq ou six jours nous étions à trois lieues les uns des autres, moyennant quoi nous n'avons pu nous voir, dont j'ai été fort fâché. Je vous dirai qu'au camp d'Heppignies je n'ai vu M. de Lautrec que comme les autres officiers du corps le voyoient, il étoit fort occupé et je n'ai pas trouvé le moment de m'y faire présenter eu particulier. Je finis en vous priant de me conserver toujours votre amitié et de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser ma sœur et mon petit frère.

CXVIIÏ

Au camp de Conroi-le-Château, le 8 août 1746. ;

Monsieur mon très cher oncle,

Depuis la prise de Charleroi nous sommes ici dans une position dont il y a peu d'exemples. L'armée du roi et celle de M. le prince de Conti se touchent et celle des ennemis n'en est qu'à une demi-lieue. On voit des housards tous les jours et il ne faut aller qu'avec précaution; car ces gens-là se fourrent partout et viennent vous prendre en deçà des gardes. En général ces gens-là font fort bien la guerre et il seroit à souhaiter que les nôtres la fissent aussi bien. La position des ennemis est excellente et la nôtre ne l'est pas moins. Vous devez connoître ces camps-ci, où on a fait beaucoup la guerre; ils sont en grande réputation et on les appelle dans le pays les camps des poltrons parce qu'on ne peut pas s'y mordre. On ne sait si le roi viendra ou s'il ne viendra pas. Il y a un détachement de commandé de six à sept mille hommes qui doit partir avec armes et bagages, je croirois assez que ce pourroit être pour aller au-devant du roi, l'événement nous l'apprendra. M. le prince Charles nous a renvoyé M. de Saint-Aulaire sur sa parole après l'avoir comblé de politesses; sa blessure n'est pas dangereuse, elle est au poignet et coupe une partie de l'os; il en a une autre au bras qui n'est rien. Je profiterai de ce que vous me marquez par rapport à M. de Ghauvelin et prierai M. de la Fare de me faire faire connoissance avec lui. Je dînai hier chez M. de la Fare qui me demanda fort de vos nouvelles et me chargea de vous faire ses compliments aussi bien qu'à mon cher père et à ma chère mère. J'allai dîner hier à la grande armée chez M. de Boufllers qui loge à Gourty; il y a dans ce

village une douzaine d'officiers généraux que je connois tous; je ne pus les voir, ils étoient tous venus à notre armée faire des visites. J'y suis prié à dîner après-demain chez M. le chevalier d'Aguessau; vous jugez bien que j'irai voir les aides de camp du roi et le maître aussi s'il arrive. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance....

Au camp du Grand-Rosier, ce 18 août 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je sens moi-même que je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrois. Mais en vérité comment écrire en faisant les marches que nous faisons? Nous partons grand matin et arrivons à six ou sept heures du soir. Voilà les deux armées fondues ensemble. Nous prîmes hier notre place à la gauche de la maison [du roi]. Quant aux mouvements que nous faisons, ils sont admirables. On ne comprend pas comment une armée de cent quarante mille hommes peut se mouvoir comme cela. M. le Maréchal voulant obliger les ennemis de se déposter du Mazil a marché par sa gauche et est venu en deux marches en débouchant par les Cinq-Etoiles se camper hier sa droite à Pervis et la gauche à la Tombe-de-Branchon faisant face à la Méhaigne. Ces marches se sont faites avec tant de netteté que tout le monde les comprend. Nous marchâmes hier sur huit colonnes arrangées de façon que si les ennemis, comme on l'a cru un moment, passoient la Méhaigne et nous présentoient la bataille, l'armée par quart de conversion se trouvât en l'ataille, chaque corps selon son ordre. L'avant-garde el les campements étoient environ de vingt mille hommes; il a fallu qu'ils prissent ce camp-ci l'épée à la main, ce qui nous a l'ait rester eq

halte sept ou huit heures d'horloge. Le général Trips avoit passé la Méhaigne avec ses troupes légères, il a fallu le chasser de cette plaine, il est encore resté en deçà de la Méhaigne et, comme j'entends d'ici du canon et de la mousqueterie, je juge qu'on travaille à l'en chasser entièrement. Nous avons vu hier en arrivant marcher distinctement l'armée des ennemis par leur droite pour gagner apparemment Huy ou Maëstricht; du moins ne peuvent-ils subsister qu'en prenant ce parti-là. Le Maréchal est fort gai et doit faire venir au camp au premier jour un opéra-comique, du reste il se porte à merveille. Ces marches ici ne peuvent, comme vous croyez bien, que fatiguer beaucoup les chevaux et mulets qui sont chargés depuis quatre heures du matin et qui arrivent très tard, après quoi il faut aller au fourrage. Mais en vérité ce sont des maux nécessaires dans une armée aussi nombreuse, surtout quand il faut prendre son camp l'épée à la main. Vous jugez bien aussi que le pain n'y est pas à bon marché dans ce temps de marches : il y vaut jusqu'à vingt sols la livre; il faut espérer que cela ne durera pas. Il est arrivé hier dix-sept cents caissons de Bruxelles. Je suis charmé de ce que vous me marquez que le chevalier n'a eu aucun ressentiment de fièvre depuis longtemps; j'espère que sa santé se fortifiera de jour en jour. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mon frère et ma sœur.

Au camp de Thive, ce 20 août 1746. i

Monsieur mon très cher oncle,

Le séjour d'aujourd'hui me donne le temps de vous écrire. Nous marchâmes par notre gauche hier sur six colonnes, la

première composée de la première ligne au delà de la chaussée, la deuxième d'artillerie sur la chaussée, la troisième composée de la deuxième ligne en deçà; la troisième ligne faisoitla quatrième; la réserve, composée de la maison [du roi], de nous, des carabiniers, des régiments des gardes françoises et suisses et des grenadiers royaux, faisoit la cinquième; et la sixième étoit formée par les équipages; l'arrière-garde étoit faite par M. de Lowendal qui venoit des Cinq-Etoiles se replier sur nous. Cette marche est simple et c'est ce qui en fait la beauté. Par un demitour à droite l'armée se trouvoit en bataille. Vous jugez bien que les ennemis qui marchoient de leur côté par leur droite et qui étoient maîtres du village de Neuville sur la Méhaigne, ne nous laissèrent pas marcher bien tranquillement; ils démasquèrent une batterie de canon qui tua beaucoup de monde à M. de Lowendal. D'ailleurs les housards et les pandours couvroient la plaine; ces gens-là sont d'une hardiesse étonnante et viennent tirer dans les escadrons à la portée de pistolet, ce qui fait que leurs coups portent, au lieu qu'étant éparpillés les coups qu'on leur tire font peu d'effet. Une troupe de carabiniers du Commissaire qui s'est trop aventurée a été écharpée avec les officiers. Nous sommes venus camper la droite à Usine qui est le quartier général; je ne sais où est la gauche positivement; mais il est sûr qu'elle fait face à la Méhaigne et elle doit être du côté de Touinie-la-Chaussée. Les ennemis marchèrent hier dans les plaines d'Acoche, nous les vîmes distinctement. Demain l'on compte que le Maréchal marchera aussi; je serai de l'avant-garde comme devant entrer ce soir lieutenant-colonel de piquet de l'armée, et après-demain, les vieilles gardes faisant l'arrière-garde, j'en serai aussi; s'il s'y passe quelque chose, comme il y a apparence, je vous le manderai aussitôt. Je suis présentement de piquet de corps, moyennant quoi je ne me suis pas couché cette nuit ni ne me coucherai de la suivante, devant faire ma tournée àla cavalerie. Vous me demandez dans votre dernière si le prince de Conti donnoit à dîner : il avoit toujours cent personnes à table, mais peu de gens y alloient parce qu'il y avoit toujours deux cents officiers

d'infanterie qui se disputoient les chaises. D'ailleurs comme on n'y alloit que pour faire sa cour au prince, on vouloit être à sa table et souvent on ne pouvoit en approcher. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. On verra avec le temps à quoi tendent toutes ces marches ici. Pour moi j'ai l'honneur d'être avec les sentiments de respect et de reconnoissance...

GXXI

Au camp de Villers, ce 31 août 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'écrivis à ma chère mère (1) en arrivant de mon détachement pour donner de mes nouvelles. Mon détail fut un peu embrouillé comme peut l'être celui d'un homme qui est fati-

(1) Lettre du vicomte de Lordal à sa mère.

Au camp de Villers, ce 27 août 1746.

Madame ma très chère mère.

Je réponds un peu tard à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne voulus pas écrire avant-hier, partant pour un détachement considérable, de peur de vous inquiéter. Présentement que j'en suis revenu, je vous écris en arrivant pour vous dire que je suis en parfaite santé, à beaucoup de fatigue près. Nous partîmes avant-hier au soir et couchâmes au bivac à la droite de l'armée, d'où nous marchâmes à la pointe du jour pour marcher du côté de Ramillies. Nous fûmes inquiétés des housards, trois ou quatre heures de temps; après quoi les ennemis ayant reconnu notre disposition et ce que nous étions, vinrent en force avec du canon nous attaquer par notre flanc gauche et par nos derrières, de manière que le canon enfilait toute la colonne; il fit cependant peu d'effet. Nos généraux n'ayant fait là-dessus aucune disposition pour recevoir ces gens-là, ils marchèrent à nous par le flanc et replièrent nos troupes légères et notre cavalerie sur nous. Alors nos gendarmes faisant le nombre de six cents en douze troupes, sans aucun ordre du général, firent un mouvement pour leur faire face. Toutes les troupes se mêlèrent: nous fîmes ce que nous pûmes pour les former, mais il n'y eut pas moyen de les arrêter. Nous nous mîmes à leur tête et marchâmes à ces gens-là que nous chargeâmes et culbutâmes-

gué et qui ne songe qu'à se coucher. Cette affaire fut fort vive pour le détachement de six cents gendarmes qui s'y trouva que tout le monde convient avoir sauvé le détachement. Nous avions environ six mille hommes et nous marchions sur deux colonnes pour nous rendre à Erbé où M. de Ghaila avec un détachement pareil devoit se rendre. M. le Maréchal comptoit que ces deux détachements trouveroient en chemin le corps de M. Trips qui revenoit de Louvain et le battroient d'importance. M. de Saint-André qui commandoit notre détachement devoit se mettre en bataille sur la hauteur de Ramillies et là attendre des nouvelles des ennemis qu'il comptoit devant lui. Au lieu de cela il marcha toujours et négligea en marchant de faire fouiller le village de Branchon qu'il laissoit sur sa gauche et où étoit Trips qui, ayant eu peur de s'être enfourné comme cela, avoit marché vingt-quatre heures pour revenir sur ses pas; moyennant cela il eut le temps de nous voir marcher et de nous compter; après quoi et nous avoir inquiétés par les housards pendant quelque temps, il s'avança avec deux régi-

De là nous marchâmes à leur canon que nous prîmes et mîmes hors d'état de servir en tuant les chevaux et les canonniers. Nous essuyâmes en allant et revenant le feu d'un bataillon carré d'infanterie qui nous passa par les armes, ce qui nous fit perdre beaucoup de monde, d'autant plus que, ce terrain étant un vieux camp, les chevaux tomboient dans les cuisines. Nous revînmes nous former en présence de ces gens-là et fîmes presque toujours Parrière-garde en nous retirant. Nous y laissâmes beaucoup de gendarmes et trois officiers supérieurs. Nous allâmes coucher au bivac à Jodoigne pour couvrir un convoi qui venoit de Bruxelles et nous sommes partis ce matin pour nous rendre au camp. Nous sommes les seuls qui ayons perdu, étant les seuls qui aient donné. Trois ou quatre troupes de cavalerie nous ont joints et ont aussi perdu quelque chose. Je ne ramène de ma troupe de cinquante gendarmes que vingt-six : il faut espérer qu'il en reviendra plusieurs qui n'auront été que blessés et pris quand nous nous sommes retirés. Jusqu'à présent il nous en manque cent quatre-vingt-cinq. Les trois officiers qui nous manquent sont MM. de Tracy, de Riant et d'Esclignac. Cette affaire fait beaucoup d'honneur à la gendarmerie et fort peu aux généraux. J'ai besoin de me reposer et je vous ai écrit ceci à la hâte pour vous apprendre qu'il ne m'étoit rien arrivé. Dans ma première lettre j'en parlerai plus clairement. Comme j'allois finir ma lettre, il vient de nous arriver soixante gendarmes avec nos trois officiers supérieurs, qui ne sont que blessés. M. d'Esclignac même ne l'est pas et n'a été pris que parce que son Cheval a été tué. M. de Waldeck les a comblés de politesses et les a renvoyés sur leur parole.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

ments de dragons de ligne et de (1) un

gros corps de l'infanterie et deux pièces de canon et vint attaquer notre arrière-garde par le flanc gauche. Gomme la cavalerie étoit sur notre gauche elle plia et vint se jeter sur nous qui marchions en colonne comme eux. La négligence de M. de Saint- André avoit fait que les ennemis furent plus tôt sur nous qu'on ne les eût vus, parce que comme nous descendions ils étoient encore cachés derrière la hauteur. Ils sabroient déjà la cavalerie qui se jetoit sur nous. Nous n'eûmes que le temps de percer cette cavalerie et de marcher à eux, ce qui ne put se faire avec beaucoup d'ordre, les ennemis étant si près de nous que nous n'eûmes pas le temps de nous former. Nous tombâmes sur les dragons qui tinrent d'abord ayant sur nous l'avantage du terrain, mais ils furent bientôt culbutés aussi bien que les housards qui étoient quinze cents. Alors au lieu de s'arrêter, nous ne pûmes être maîtres de nos gendarmes qui marchèrent au canon; nous le prîmes et, la vivacité de cette troupe empêchant de songer à l'emmener, on tua les chevaux et les canonniers. Nous passâmes, en allant au canon, sous le feu d'un bataillon carré, que nous aurions mieux fait de charger et dont nous essuyâmes le feu encore en revenant, ce qui nous fit tomber beaucoup de gendarmes et de chevaux, joint à ce que le champ de bataille étoit un vieux camp rempli de cuisines et qu'en allant charger fort vite les chevaux culbutoient dedans. Pendant ce combat notre infanterie étoit fort loin aussi bien que notre cavalerie, personne ne se mettant en devoir de nous soutenir. Cependant les ennemis étonnés de cette manœuvre n'osèrent nous entamer. Arrivés à portée de notre cavalerie, nous nous formâmes et nous trouvâmes deux cents gendarmes de moins et trois officiers supérieurs. Nous tînmes ferme en cet endroit, jusqu'à ce que l'infanterie se fût repliée le long des haies qui bordoient la hauteur; après quoi nous nous repliâmes aussi avec la cavalerie par échelons en montant la hauteur et faisant face avec au-

(1) Mot illisible.

tant d<> troupes de front que le terrain le permettent. Les ennemis n'osèrent s'approcher pendant cette retraite, par le moyen de laquelle nous suivîmes notre objet en allant joindre M. du Chaila qui étoit allé à Jodoigne sur de nouveaux ordres du Maréchal qui avoit appris que Trips étoit revenu de sa course. Nous y couchâmes et revînmes le lendemain à notre camp. Plusieurs gendarmes qui, en chargeant, avoientété trop loin revinrent nous joindre après avoir été obligés de faire un grand tour, les ennemis en firent plusieurs prisonniers aussi bien que de ceux qui, ayant eu leurs chevaux tués sur le champ de bataille, ou qui, ayant été blessés ou culbutés, n'avoient pu suivre leur troupe. De ce nombre sont les trois officiers supérieurs qui n'ont été que blessés; on nous les a renvoyés avec nos gendarmes. La gendarmerie perd à cette affaire deux cents chevaux et autant de gendarmes à peu près tués, blessés ou prisonniers. Je m'en suis fort bien tiré. Plusieurs de nos camarades y ont perdu leurs gens et leurs chevaux. Lapierre m'a suivi pendant l'affaire avec mon cheval de main, il n'a rien attrapé, ni lui ni les chevaux, non plus que mon laquais. Voilà à peu près ce que je puis vous mander de cette affaire qui fait beaucoup d'honneur à la gendarmerie. Les ennemis lui ont rendu justice et ont dit à nos prisonniers qu'ils n'avoient jamais vu de manœuvre aussi vigoureuse. On peut dire qu'elle étoit nécessaire et que la mauvoise disposition de nos troupes auroit pu les faire hacher si la gendarmerie n'y eût remédié. M. de Jonsac, capitaine du chevau-légers Dauphin, qui commandoit les six cents gendarmes, en a écrit au ministre pour lui en rendre compte et lui a envoyé les noms des officiers qui y étoient, je vais vous les dire aussi : M. de Jonsac, capitaine, M. d'Oisy sous-lieutenant, MM. d'Esclignac, Tracy, Monaco, de Riant, Wignacourt, Graville, Crussol, Béthune, Montéolair, Beauvau, du Plessis-Châtillon et moi. C'est assez parlé de ce détachement. Les ennemis ayant passé la Meuse, M. le Maréchal a fait passer la Méhaigne à sa deuxième et troisième ligne. La première et la quatrième composée de la réserve ont resté en leur place et y sont encore. Nous comptons en partir de-

main. Du reste on ne sait pas les projets du Maréchal, on croit qu'il veut faire le siège de Namur. Quant à ce que vous me demandez de l'aventure des dragons à la tranchée de Mons, je n'en ai pas ouï parler, mais en général on n'est pas trop content d'eux ici. Vous me demandez si M. de Lautrec faisoit bonne chère à Heppignies, je n'y ai pas dîné, mais on m'a dit que oui, ce qui vous surprendra, car il aime l'argent. Je ne vous mande rien d'Italie, vous devez en savoir les nouvelles mieux que moi. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

Au camp de Ance, ce 9 septembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Nous sommes ici toujours avec M. du Chaila, M. le comte d'Estrées et M. de Clermont, avec deux corps de troupes séparés qui sont postés devant Viset pour empêcher les ennemis de passer, ce qu'ils voudroient faire. C'est une manœuvre dangereuse pour eux parce que, le terrain étant fort serré par l'entonnoir que forment la Meuse et le Jaar, ils ne pourroient pas s'étendre et nous leur tomberions sur le corps pendant que M. le Maréchal enverroit du monde pour nous soutenir, ce qu'il peut faire aisément étant venu camper à Tongres où il a sa gauche et sa droite à Bilsen et où il est couvert des sources du Demer. Il y a apparence que les ennemis ne pouvant passer à Maëstricht devant lui par la difficulté des débouchés, ni entre Maëstricht et Liège par la raison que j'en ai dite, iront la passer au-dessous de Maëstricht, ce qui nous donnera du temps pour notre siège. On tire du canon à Viset depuis deux jours, les ennemis y ont un petit poste en deçà de la Meuse

qu'ils ont passée à gué; s'ils tentent d'y passer plus de monde, nous ne tarderons pas de marcher à eux. Nous avons ici des temps affreux; nous sommes campés dans la boue jusqu'à mijambe. On a fait deux fourrages par ce temps-là; mais ce qu'on rapporte ne vaut pas la peine d'y aller. Présentement que le pays a eu le temps de former des magasins on distribue le fourrage, ce qui me met encore à même d'en acheter, comme pendant tout le cantonnement de Verdun et de Stenay; cela est dur, mais qu'y faire? On ménage fort ce pays-ci qui est neutre, on a défendu d'aller à Liège pour les empêcher aussi d'y souffrir les ennemis; nous en sommes fort près notre droite étant à Wante et notre gauche à Ance. Vous me faites beaucoup de peine en m'apprenant que la fièvre est revenue au chevalier, il faut espérer que ce ne sera rien. Il y a un temps infini que je n'ai écrit à mon oncle l'abbé; je juge que vous lui faites part de tout ce que je vous mande, sans quoi je lui donnerois régulièrement de mes nouvelles. Je finis n'ayant rien de nouveau à vous mander de plus que cela. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer mon cher père et ma chère mère de mes respects et d'embrasser ma sœur.

Au camp de Ance, ce 11 septembre 1746.

J'ai à vous apprendre aujourd'hui une nouvelle de la dernière importance, c'est l'ouverture de la branchée devant Namur; on ne s'attendoit pas que cela dût être si prompt; elle a été ouverte hier au soir. M. le Maréchal vint hier se promener

à Viset; on envoya d'ici un détachement de la maison [du roi] et de la gendarmerie pour l'escorter; j'en étois. On voit des hauteurs de Viset l'armée des ennemis à découvert de l'autre côté de la Meuse; malgré cette proximité il y a apparence qu'il n'y aura rien et qu'ils nous laisseront prendre Namur tranquillement, après quoi la campagne sera bien avancée. Il faudra bien qu'après la prise de Namur, qui sera, sans les châteaux, une affaire de dix ou douze jours, ces gens-là prennent un parti. On aura peu vu de campagne où les armées aient été si longtemps en présence sans qu'il y ait eu d'affaires. M. le Maréchal doit en être content : il avoit à la vérité bien des forces, mais il a exécuté des choses bien difficiles. Il avoit à couvrir le siège de Charleroi et il ne falloit pas abandonner ses conquêtes des Pays-Bas. Il a déposté les ennemis du camp du Mazil, ce que M. le prince d'Orange (1) ne put jamais faire, M. de Luxembourg (2) l'occupant; il a trouvé le moyen encore de les déposter de celui de la Méhaigne, en leur coupant les subsistances de la Meuse, et fait à présent le siège de Namur sans que rien puisse l'en empêcher; voilà des manœuvres belles et instructives. On dit que les troupes françoises et espagnoles se retirent d'Italie; cela signifie bien la paix; en vérité je la crois bien avancée, la prise de Namur doit encore l'accélérer, puisque par cette prise la Hollande se trouve ouverte. Enfin il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Je finis n'ayant rien de nouveau à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et mon cher père, quoique je le croie aux eaux, et d'embrasser ma sœur pour moi.

(1) Le prince d'Orange qui devint roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume III (1650-1702), fut, comme on le sait, deux fois battu par Luxembourg à Steinkerque et à Nerwinde.

(2) François-Henri de Montmorency-Boutteville, duc de Luxembourg (1628-1695), maréchal de France, que le prince de Conti appelait le Tapissier de Notre-Dame.

GXXIV

'■. ' Au camp de Fraire, ce 16 septembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Comme je juge toujours mon cher père aux eaux et que vous lui envoyez là de mes nouvelles, je ne lui écris pas aujourd'hui. Je vois par votre dernière lettre et celle de mon cher père que vous avez été fort inquiet sur mon compte, ayant été fort longtemps sans recevoir de mes nouvelles. Cela me fait beaucoup de peine parce que je suis sûr de n'avoir jamais été plus de cinq ou six jours sans vous écrire. Je juge que ces lettres ont été perdues ou par notre facteur ou dans quelque bureau. Nous décampâmes hier pendant la nuit de Ance pour venir du côté de Viset joindre M. le Maréchal qui y étoit venu aussi avec quelques troupes pour examiner la position des ennemis qui ont passé la Meuse à Maèstricht au nombre d'environ vingt-cinq mille hommes; nous avions aussi les troupes de M. de Clermont et celles de M. d'Estrées; M. le Maréchal comptoit les attaquer, mais, ayant reconnu leurs positions, il ne voulut pas le risquer, et nous sommes venus camper à Fraire toujours aux ordres de M. du Chaila, la gauche appuyée au Jaar, moyennant quoi nous sommes toujours en avant et à portée de soutenir le corps de M. d'Estrées qui est toujours sur les hauteurs de Viset. M. le Maréchal fit hier attaquer le poste que les ennemis avoient à Viset, oïl l'emporta avec peu de pertes et notre canon lit décamper un corps des ennemis campé de l'autre côté de la Meuse. C'étoit M. d'Anlezi qui fut chargé de cette attaque et smis lui M. de Talaru, colonel d'infanterie. M. le Maréchal a toujours sa gauche à Tongres; on croit qu'il fera uu mouvement pour

y mettre sa droite et sa gauche à Bilsen. Au reste il est fort tranquille sur la position des ennemis et croit qu'ils n'entreprendront rien. Je n'ai vu que deux ou trois fois M. le chevalier de Beauteville parce que nous avons été fort peu à la grande armée. Je vois que vous devez avoir chez vous M. de Bruyères et deux de ses enfants; je vous prie de l'assurer de mes respects; je vois aussi qu'il enverra l'abbé (1) à Paris. Je suis charmé de ce que vous me mandez de mon frère l'abbé; M. l'abbé Dolmières m'en avoit déjà écrit du bien et il faut croire que cela se soutiendra. Quand nous aurons rejoint M. le Maréchal, je demanderai à M. le chevalier de Beauteville un ordre de bataille comme vous le désirez. Je vous dirai que je vois le plus souvent qu'il m'est possible M. d'Ossun, c'est un fort honnête homme et rempli d'esprit. Au reste je n'ai rien à vous mander. On espère que le siège de Namur ne sera pas long et qu'il finira la campagne. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Au camp de Tongres, ce 21 septembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

La prise de Namur, dont on a eu hier la nouvelle, détruit toutes les idées de bataille que la proximité des ennemis avoit données à tout le monde. M. le Maréchal attend de voir quel parti ils prendront avant de prendre le sien; il est ici dans un camp admirable et qui couvre tout son pays. On croit que les

(1) Louis-Henri de Bruyères-Chalabre, deuxième fils de Jean-Aymeric II de Bruyères-Chalabre et de Marie de Saint-Etienne de Carman de la Pomarède, né à Castelnaudary en 1731, abbé de l'Absie à vingt-deux ans, vicaire général de Carcassonne, évêque de Saint-Pons en 1769, émigra en Angleterre en 1791 et mourut à Londres en 1793.

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ennemis ont le dessein de marcher par leur droite pour gagner Bréda. Il faut convenir que M. le Maréchal a fait une campagne bien glorieuse et M. le prince Charles une bien humiliante; on diroit que le Maréchal l'a promené pour lui faire voir prendre deux villes de suite. Les nouvelles d'Italie ne sont pas si bonnes; on dit Gênes pris et je crois que ce seroit un grand coup pour les ennemis. Vous êtes à portée de savoir les nouvelles de ce pays-là aussitôt que nous. On commence à parler de la séparation prochaine de l'armée dans ce pays-ci. Cependant cela ne peut se faire qu'après la prise des châteaux de Namur, dont on fait le siège tout de suite : la garnison s'y est toute renfermée; à la façon dont ces gens-là se défendent, il faut croire que ce sera une affaire de peu de durée. Je n'ai rien de nouveau à vous mander de plus et je finis en vous priant de me croire avec autant de respect que de reconnoissance... Je vous prie d'assurer de mes^respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs

Au camp de Tongres, ce 25 septembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je suis charmé que vous ayez été content du détail de l'affaire où je me suis trouvé. Je suis bien aise aussi que vous soyez content de la manière dont nous nous en sommes tires. M. le Maréchal a rendu justice à notre corps en condamnant les généraux; il a dit en propres termes qu'avec un corps comme celui-là on iroit aux enfers. Vous avez raison de dire que ce corps est fort envié; mais dans cette occasion tout Le monde a été obligé de lui rendre justice quant à la valeur; on s'est rejeté sur l'ardeur qui les a emportés trop loin. Au pesta

le roi et le ministre ont en été fort satisfaits et ce dernier a répondu à M. de Jonsac une lettre fort obligeante pour le corps. Vous avez eu raison de penser que le détachement de la maison [du roi] étoit avec M. du Chaila; il est vrai que cela ne devoit pas être et le calcul que vous me faites de la façon dont la maison et la gendarmerie fournissent est juste; mais M. le Maréchal qui ne sait pas trop ces règles avoit ordonné lui-même le détachement et personne ne lui en fit des représentations, MM. de la maison étant charmés de ne pas tant fournir. Il y avoit six cents maîtres de la maison aussi, au lieu que si on eût demandé douze cents maîtres de la brigade, la gendarmerie n'auroit fourni que les deux cinquièmes. MM. de la maison ont paru fort fâchés de ne s'être pas trouvés par cet arrangement-là à l'affaire, il falloit en faire semblant, et je crois qu'ils n'en sont pas fâchés. Au reste il vaut mieux pour nous avoir été seuls; quand nous sommes avec la maison, on ne parle que d'elle. Vous me demandez où étoit le général pendant l'action; je vous dirai que je ne l'ai pas vu, ce qui est assez simple; il resta, à ce qu'on m'a dit, toujours à l'infanterie, mais il ne la fit pas avancer. Je croyois vous avoir marqué que M. du Guesclin, garde de la marine, avoit eu le guidon de son frère et M. de Saint-Chamans celui de M. de Grèvecœur. Je suis très fâché de la mort de M. de Béon, je sais l'amitié qui étoit entre lui et vous; je voudrois bien voir son neveu, mais il est à Louvain avec son régiment. Nous sommes ici dans une position fort singulière; les ennemis sont toujours dans la même position, ils se sont étendus par leur gauche et ils ont fait passer le Jaar à vingt-cinq mille hommes, qui sont couverts d'un ravin. M. le Maréchal. y marcha hier avec le corps que M. de Ségur a amené de Namur et la réserve avec vingt-quatre pièces de canon; mais il les trouva si bien postés qu'il ne voulut pas perdre de monde et se retira. On ne sait ce que nous deviendrons en sortant d'ici; il faut attendre que les châteaux de Namur soient pris. Vous me demandez des nouvelles du sieur Galy, il y a fort longtemps que je ne l'ai vu. Quant au cheval que je montois à l'affaire, c'étoit celui

du roi qui est excellent, léger, et ne craint pas le feu. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance... ■

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser ma sœur. Je vous prie d'assurer de mes respects aussi mon oncle l'abbé.

Au camp de Tongres, ce 9 octobre 1746.

Je vois par votre lettre du 25 que je reçois aujourd'hui que vous avez achevé de prendre les eaux de Balaruc; je juge, puisque vous ne m'en dites rien, qu'elles vous ont fait du bien. Vous me marquez avoir vu une lettre de cette armée qui dit que le duc de Brissac (1) avoit combattu à l'affaire du 26 à la tête des gendarmes; cela est vrai, c'est par mégarde que j'ai oublié de vous en parler; il étoit maréchal de camp détaché sous M. de Saint-André et, lorsqu'il vit la gendarmerie marcher d'elle-même à l'ennemi, il vint se mettre à la tête et chargea avec nous avec beaucoup de valeur. Les gendarmes, de ce jour, ont conçu pour lui beaucoup d'estime, et, de son côté, il ne cesse d'exalter la valeur de cette troupe qu'il n'avoit jamais vue encore à la besogne et de se vanter hautement d'une amitié singulière pour tout ce qui porte le nom de gendarmerie. Vous êtes surpris que j'aie été de détachement le 10 en ayant été le 26, vous ne le serez plus lorsque vous saurez que nous avons beaucoup de service. M. le maréchal l'ait de gros détachements et à chacune de nos troupes de cinquante

(1) Jean-Paul-Timoléon de Cossé, duc de Brissac (1698-1780), grand pannetier de France. Il était à cette époque maréchal ^t* camp.

il marche un enseigne ou un guidon. Vous avez vu qu'à celui des six cents gendarmes, nous étions douze enseignes ou guidons, sans compter le capitaine et le sous-lieutenant. Les ennemis sont enfin décampés et ont marché hier pendant toute la nuit et toute la matinée; ils ont porté leur droite à Maëstricht et leur gauche à Liège. M. le Maréchal là-dessus, voulant attaquer leur arrière-garde, si cela étoit possible, a fait avancer sur leur vieux camp une partie de ses troupes sous les ordres de M. de Clermont pendant qu'avec la réserve et plusieurs brigades de cavalerie et d'infanterie il s'est avancé du côté de Liège. Les ennemis avoient deux ravins entre eux et nous; les ayant passés avant que nous n'arrivassions, on s'est canonné pendant quelque temps; après quoi, les ennemis poursuivant toujours leur chemin, leur arrière-garde s'est éloignée du bord du ravin que le maréchal a fait passer à quelques brigades; mais, ayant reconnu que leurs troupes étoient retranchées dans un village qui n'est qu'à quatre cents pas du ravin et soutenu de toute leur armée, il n'a pas jugé à propos d'engager une affaire et, après avoir fait avancer de l'infan sur le bord du ravin, a fait replier sa cavalerie qui étoit de l'autre côté; les ennemis l'ont fort incommodé du canon du village qui tiroit fréquemment et fort juste; les ennemis ont perdu quelque monde de notre canon; nous avons peu perdu; M. de Resnel (1), colonel de Bretagne-infanterie, a eu la cuisse cassée d'un coup de fusil parti de son régiment. M. le Maréchal a été là depuis le matin jusqu'au soir et a eu un de ses aides de camp, c'est M. de Thianges, qui a eu un cheval tué sous lui à ses côtés. Notre brigade n'a rien perdu, n'ayant pas passé le ravin; nous rentrâmes fort tard dans notre camp et en sommes partis ce matin pour venir camper beaucoup plus sur notre droite, M. le Maréchal ayant étendu sa droite et ayan ( mis sa gauche à Tongres où il avoit sa droite; moyennant ce mouvement, il fait face aux ennemis. On juge la campagn ■ finie et l'armée se séparera ces jours-ci; tout le monde le sou-

(1) Le marquis de Resnel n'avait que vingt ans et était marié. Ii mourut peu de jours après de ses blessures.

haite fort, car il l'ait un froid étonnant et un vilain temps. C'est, comme vous le dites, M. de Montesson qui commande la maison du roi et la gendarmerie; j'en suis connu, aussi bien que de M. du Chaila. Vous me demandez si M. de Jonsac a reçu une lettre de M. d'Argenson; non seulement oui, mais M. le chevalier du Châtelet en a reçu une aussi. Elles sont fort obligeantes pour le corps et marquent le contentement que le roi et lui en ont. J'ai vu ici plusieurs fois le marquis de Lordat et M. de Clairac, ils ne sont pas du siège et se portent bien. A propos de siège, M. de Clermont est venu avec ses troupes se camper à notre droite. La nouvelle de la prise de La Cadée par M. d'Anville se confirme et fut donnée l'autre jour pour certaine par M. de Séchelles (1); c'est une affaire de la dernière importance pour la paix. Je n'ai pas vu de la campagne M. de Gudanes; je l'ai demandé une fois au régiment du roi, il étoit sorti; mais le marquis de Lordat m'en a dit des nouvelles. Je suis bien aise de savoir mon cher père arrivé de la Bastide (2). J'ai peur que quelqu'une de mes dernières lettres n'ait été perdue, les ennemis ayant arrêté de nos courriers. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de recon-

noissance

Je vous prie d'assurer de mes très humbles respects mon cher père, ma chère mère, mon oncle l'abbé et M. le baron et d'embrasser ma sœur et mes frères.

I (1) Jean-Moreau de Séchelles ;i690-1760), intendant de l'armée do Flandre, plus tard contrôleur général.

(2) Château (aujourd'hui dans l'Ariège) de la branche aînée de la famille de Lordat.

GXXVIII

Au camp de Tongres, ce 15 octobre 1746.

Monsieur mon très cher oncle, J'oubliai dans ma dernière lettre à mon cher père où je lui rendois compte de la bataille de Raucoux (1) de lui mander que le chevalier de Beauteville, n'ayant pas le temps d'écrire, m'avoit chargé de vous prier de faire savoir de ses nouvelles à son frère et de vous en donner aussi; il aura peut-être écrit depuis. La perte des ennemis a augmenté depuis le jour de l'affaire : leurs blessés seuls, prisonniers, montent à trois mille deux cents hommes; sans compter les morts et les blessés qui se sont sauvés et les noyés qui ne laissent pas d'être nombreux à cause de l'obscurité. Nous avons fait aussi des prisonniers; la perte de canon monte à cinquante et tant de pièces, on dit aussi beaucoup de pièces noyées. Il y a une consternation étonnante à Maëstricht et tous les alliés crient beaucoup contre M. le prince Charles qui a fait tomber toute la perte sur eux et qui a fait retirer de bonne heure ses Autrichiens. M. le Maréchal a aujourd'hui passé en revue toute la réserve pour nous dire adieu; nous partons le 17 pour nos quartiers, nous aurons à Bruxelles la permission de nous séparer. Je compte laisser sur les chariots de paysans qu'on prend pour les brigades tout ce qui m'est inutile comme coffres de cuisine, etc. J'irai avec mon équipage jusqu'à Paris où je garderai le reste de mon équipage qui seront mes coffres de garde-robe et j'enverrai mon équipage à la légèresous la conduitedeLapierre. Je resterai deux ou trois jours à Paris pour me faire un habit noir et de là j'irai à Fontainebleau faire ma cour pour quelques jours et je repartirai pour aller vous embrasser. Je vous avoue que cette idée me flatte beaucoup et que je fusse parti tout de suite avec mon équipage si je n'avois jugé le voyage de

(1) Le 11 octobre. Cette lettre malheureusement s'est perdue-

la cour nécessaire pour plusieurs raisons, premièrement pour n'y être pas oublié, ce qui arrive à ceux qui sont longtemps absents de ce pays-là; mes amis même me disoient que je faisois une folie de n'y passer l'hiver, mais, outre que cela m'étoit impossible vu la dépense, cette raison pouvoit-elle tenir un moment contre celle de vous embrasser? Il faut que je ramène à M. le Premier son cheval et que je reprenne le mien à moins que je no trouve quelque commodité pour aller en Languedoc. En ce cas je tâcherois de le laisser encore à Versailles, ce qui n'en seroit pas plus mal pour lui. Je vous avouerai que, après une campagne aussi rude que celle-ci, l'arrière-saison étant détestable, il est dur de faire une route comme celle-là à cheval et à petites journées dans le mois de novembre. Ainsi si je trouve quelque occasion j'en profiterai. Au reste ne m'écrivez plus ici, vous pourrez adresser vos lettres pour moi à M. l'abbé Dolmières qui me les remettra quand je le verrai. Vous me faites plusieurs questions au sujet de l'action du 26; j'y ai répondu par rapport à la maison [du roi]; vous n'aviez pas encore sans doute reçu mes lettres; les carabiniers étoient avec la maison; la réserve est campée comme vous l'avez jugé, la maison sur la droite, la gendarmerie, l'infanterie et les carabiniers à la gauche. Je suis charmé que le chevalier soit sans fièvre, il faut espérer qu'elle ne reparoitra plus. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Mons, ce 27 octobre 1746.

Je fus hier surpris fort agréablement lorsque mon laquais en arrivant ici me remit deux lettres de vous, l'une du 4 l'autre du 9; on les a voit arrêtées ici pour notre passage, je ne m'attendois pas à en recevoir de longtemps. Je suis bien

aise que vous me marquiez être content des détails que je vous ai faits cette campagne. Comme la qualité de vous plaire étoit la seule que je leur désirasse, je suis content dès qu'ils l'ont eue. Vous désirez de savoir les changements qu'il faut faire sur l'état de la gendarmerie que je vous ai envoyé : quand M. le chevalier du Châtelet est monté à la sous-lieutenance de M. du Guesclin, M. de Sébeville premier guidon a eu son enseigne et M. du Guesclin, le frère du mort, le guidon de celui-ci. M. d'Herbouville de même étoit monté à l'enseigne de M. de Grèvecœur, étant premier guidon avant M. de Sébeville, et M. de Saint-Chamans a eu son guidon. Vous pouvez changer M. de Raigecourt qui s'étoit retiré avant la campagne et dont M. de Raffetot a eu le guidon. J'ai vu plus d'une fois en campagne le marquis de Lordat aussi bien que M. de Clairac; mais je n'ai pas vu M. de Castagnac (1) ni M. de Châteauverdun. Je vous dirai que, le temps que nous avons été joints avec l'armée, il a fait des temps affreux et qu'on sortoit peu. Ce que vous me dites par rapport à l'ordre pour la gendarmerie seroit bien mieux, mais on se contente d'y envoyer un sous-aide major. Je n'avois pas vu que le petit Chalabre fût malade, il ne m'a pas écrit de la campagne. Pour moi ma fluxion va un peu mieux quoique j'aie toujours mal à la tête, cela ne sera rien. Je suis arrivé ici avec la troupe qui en part demain. Je fais aussi partir mon équipage pour Bram, mes gens auroient été trop fâchés si je les avois laissés au quartier; de plus je serai bien aise moi-même d'avoir mes chevaux cet hiver, ils sont en bon état. Pour moi je compte partir demain grand matin en poste, si je puis avoir des chevaux, car c'est une débâcle terrible. Je compte être cependant le 26 à Paris et de là bientôt à Fontainebleau, où, dès que j'aurai donné quelque temps à la bienséance, je songerai à vous aller voir. J'espère que vous partagerez ma joie. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

(1) Lordat, de la branche de Castagnac. Le château de Castagnac (Haute-Garonne) près de Fossat (Ariège) appartient maintenant à la famille de Roquemaurel.

A Fontainebleau, ce 2 novembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Me voilà enfin arrivé à la cour. J'arrivai avant-hier au soir et je fis la révérence au roi en arrivant, je la fis hier à la reine, à M. le Dauphin et à Mesdames. Toutes les visites que je fus obligé de rendre m'ont empêché de vous écrire plus tôt. On ne peut pas être mieux reçu du roi que je l'ai été. Hier, à son grand couvert, il me parla, pendant tout son souper, de choses différentes; il me parla beaucoup de la bataille de Raucoux et de notre détachenent du 26 où il savoit que j'étois; il me parla beaucoup de Lugeac dont la blessure va très mal et que le roi plaint beaucoup; il me parla aussi des deux pages qui ont été blessés. Je dis au roi que M. de Flavigny notre camarade avoit resté près de son ami Lugeac et que je lui écrivois pour en avoir des nouvelles sûres. Le roi me demanda si je resterois longtemps à la cour; je lui dis que j'en partirois bientôt pour aller vous voir et que je comptois faire ce voyage avec M. de Faudoas, maréchal de camp, que vous connoissez et'qui me l'a proposé; il va aux Etats pour se faire recevoir et compte avoir la députation. Le roi me demanda si je rep. rois à la cour avant la campagne prochaine, je lui dis que }>■ ferois mon possible pour y venir lui faire ma cour. En lin il m» parla pendant tout son souper. Il me demanda comment vou$ vous portiez et si vous ne vous étiez pas ressenti île la maladie que vous eûtes il y a deux ans et demi; vous voyez comme il se souvient de tout. Il me dit aussi qu'il s'étoit amusé cel été à la chasse et qu'il avoit tué plus de deux mille pièces île gibier. M. d'Argenson m'a aussi fort bien reçu. J'allai le voir

hier, il me pria à dîner et me dit à dîner devant tout le monde qu'il étoit fort content de moi et que j'avois été d'un bon exemple en conduisant la gendarmerie jusqu'à Mons, lieu de la séparation, faisant allusion à ce que quelques-uns avoient pris les devants de Louvain et de Bruxelles. Je ne m'étois pas attendu que cette exactitude m'eût attiré des compliments. Aujourd'hui j'ai vu M. l'abbé Dolmières que je n'avois pu voir hier à cause de toutes mes courses. J'ai fait nid révérence à Son Eminence qui m'a retenu à dîner; il m'a dit en se mettant à table qu'il venoit de chez le roi où il avoit été question de moi et qu'il n'y avoit pas gâté les choses; je l'ai fort remercié; il a bu à la santé de mon oncle l'abbé, à qui je n'ai pas le temps de le mander, je vous prie de le lui écrire; on ne peut rien de plus obligeant. Si je vous mande moi-même ce qui se dit sur mon compte, c'est pour que vous en soyez instruit, étant persuadé que cela vous fait plaisir, et je n'en tire, je vous assure, aucune vanité. M. l'abbé Dolmières m'a mené chez M. de Livry qui m'a fort bien reçu. M. d'Ossun qui est ici m'a promis de me présenter à Mme de Livry, femme du premier maître d'hôtel, c'est une fort bonne maison. J'allai voir en arrivant M. le Premier et lui demandai un palefrenier pour mener mon cheval d'Espagne à Etampes pour y joindre mon équipage qui y couche aujourd'hui; je l'ai fort remercié du sien et lui ai dit que mes gens dévoient l'avoir remis à la Petite Ecurie à Paris en passant. Vous voyez que j'ai fait hier bien des choses. J'ai vu aussi Mme de Pompadour qui m'a fort bien reçu. Les écuyers du roi m'ont promis de me prêter des chevaux ici pendant mon séjour pour courir la chasse avec le roi. Enfin je crois que ce voyage ici étoit très nécessaire et fera fort bien, au moins vous conviendrez qu'il débute bien. Avec tout cela il me tarde fort de vous embrasser. La bienséance veut que je ne parte pas comme un éclair, mais je suis sûr d'être arrivé à Bram avant la fin du mois. M. l'abbé Dolmières m'a montré une de vos lettres où vous me marquiez ce que je devois faire de mon équipage et de ma personne à cette fin de campagne : vous aurez vu par les miennes que cela

232 UN l'AGE DE LOUIS XV

est arrivé trop tard et que j'avois pris d'autres arrangements, dont je vous dirai les raisons. Le papier me manque et je finis en vous assurant que j'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

A Fontainebleau, ce 10 novembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

M. l'abbé Dolmières m'a remis votre lettre du 28 où je vois que vous approuvez l'arrangement que j'ai fait pour m'en aller à Bram après avoir fait ma cour ici quelque temps; j'en partirai dans quatre ou cinq jours; je ne serai à Paris que le temps qu'il faudra pour m'arranger et je prendrai la route de Lyon, comptant trouver mon cher père à Montpellier; je passerai deux jours avec lui et de là j'irai à Bram. Je vous suis bi^n obligé des trois cents livres que vous voulez bien me donner; cela soulagera, comme vous dites, d'autant la bourse de mon cher père. Au reste je prendrai chez M. Castanier ce qui me sera nécessaire pour quitter Paris. Je n'oublierai pas la commission que vous me donnez pour de la cire d'Espagne, je tâcherai de trouver de la meilleure. M. l'abbé Dolmières m'a dit avoir reçu une lettre de vous où vous lui marquiez être fort inquiet sur mon compte à cause de la petite incommodité que j'eus àla fin de la campagne; j'espère que les lettres que vous avez reçues de moi depuis vous ont rassuré; cela s'est dissipé sur la route. M. le maréchal de Belle-Isle a travaillé ici a\ roi et va partir pour aller commander m, Provence où son frère est déjà (allé; M. le maréchal de Maillabois s'en revient; il faut espérer que cela changera les affaires dans ce pays-là; elles y sont en fort mauvais état. Le roi ait hier à son

souper que M. de Conflans, avec quatre vaisseaux de guerre, avoit attaqué une flotte angloise (1), pris un vaisseau de guerre, et coulé deux autres à fond, et qu'il avoit envoyé une frégate à la poursuite de la flotte. Au reste, on n'a pas de nouvelles de M. d'Anville. Je finis avec une grande impatience de vous embrasser et vous prie de me croire avec le plus profond respect...

GXXXII

A Paris, ce 18 novembre 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Me voilà enfin arrivé à Paris et par conséquent en chemin pour aller en Languedoc. Je suis parti ce matin de Fontainebleau, après avoir pris hier congé du roi qui me souhaita un bon voyage. J'aurois bien voulu partir demain d'ici, mais cela n'est pas possible; car outre bien des choses que j'ai à faire ici avant de partir, il faut que j'aille demain à Versailles chercher une boîte d'or que j'avois laissée à M. de Saint-Sauveur en allant en campagne et qu'il n'a pas portée à Fontainebleau, moyennant cela je ne pourrai rien faire ici demain et je ne pourrai en partir que lundi. Après tout, un jour de plus ou de moins ne fait pas grand chose à présent; car, puisque les Etats s'ouvrent le 24, je désespère de trouver mon père à Bram ce qui me fâche beaucoup. M. l'abbé Dolmières que j'ai embrassé ce matin m'a montré une lettre de vous où vous marquez que mon oncle l'abbé est pris très sérieusement de la goutte; vous

(1) Le 29 octobre, en revenant de la Martinique, dans les eaux de Brest. Conflans prit aux Anglais un vaisseau de guerre de cinquante-six pièces de canon et deux bâtiments marchands, et en coula un autre à fond, sans perdre un seul homme.

23i UN PAGE DE LOUIS XV

jugez bien'de la peine que cela me fait, surtout devant le voir au premier jour; il faut espérer que cela n'aura pas de suites; en vérité voilà une vilaine maladie. M. d'Argenson l'a aussi et j'ai eu toutes les peines du monde à pouvoir prendre congé de lui. M. l'abbé Dolmières étoit ce matin jaloux de me voir partir et ne m'a parlé que de l'envie qu'il auroit de vous embrasser, il ne désespère pas que cela n'arrive un jour. J'ai laissé M. de Belle-Isle à la cour, mais il devoit en partir ce soir (1) pour la Provence : en vérité tous les bons François sont charmés qu'on ait jeté les yeux sur ce général, le seul qui ait quelque réputation; on lui donne-là une besogne épineuse, il seroit bien glorieux pour lui de rétablir les affaires dans ce pays-là. Le maréchal de Saxe a été, reçu à la cour avec la plus grande distinction, comme vous jugez bien; on m'a dit qu'il l'avoit été à Paris aux acclamations de tout le peuple. Il mérite bien toutes ces marques de reconnoissance. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec la plus grande impatience de vous embrasser et de vivre quelque temps avec vous et toute la famille. Je verrai avant de partir l'abbé mon frère et l'abbé de Chalabre. Je suis charmé de tout le bien que vous m'en dites. J'ai l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnoissance...

A Châteauroux, ce 1er avril 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Quoique le courrier ne doive passer ici que mardi, je n> laisse pas de vous mander de mes nouvelles aujourd'hui, ayant ici une boîte où les lettres se remettent, ce qui est bien

(1) Il partit le 19 au matin, après avoir opposé au roi une fcsaei \iv résistance.

plus sûr que de les laisser dans les auberges pour qu'on les donne au courrier. Cela ne m'empêchera pas d'écrire du lieu où le courrier passera si je le puis. Je séjournerai ici demain à cause du jour de Pâques. Mon troisième et dernier séjour devoit être après-demain à Vatan qui faisoit le quinzième jour de marche; mais le jour de Pâques m'a déterminé à l'avancer d'un jour, d'autant plus que le gîte est meilleur ici. Je ne partirai donc que lundi et je ne séjournerai plus d'ici à la fin de la route. J'arriverai samedi au Bourg-la- Reine. J'écrirai, à ce que je crois, à Paris qu'on m'y envoie un fiacre parce que la journée seroit trop forte pour les chevaux qui m'y méneroient en arrivant et qui de là s'en iroient coucher au Bourgla-Reine. Je comptois trouver M. de Gudanes et M. l'abbé de Beauteville (1) en chemin et je m'en faisois un plaisir. Mais j'appris à Limoges dans l'après-midi, le jour du séjour, qu'ils venoient d'y passer dans le moment. Mais ce moment étoit passé et il faudroit avoir de bonnes jambes pour courir après la poste. On me dit les avoir vus dans une chaise à deux toute neuve et fort belle; ce fut la servante du Dauphin où je logeois que M. de Gudanes reconnut qui le dit à sa maîtresse; bien entendu qu'elle le reconnut aussi; au reste on chante son éloge dans toutes les auberges de la route; pour son camarade on n'en dit mot, son mérite n'a pas apparemment eu le temps de s'y développer comme celui de l'autre. Tout mon équipage se porte bien; le petit limousin jette toujours; au reste il mange bien. Mon souper m'attend et vous trouverez bon que je vous quitte en ce moment pour lui. J'ai l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère, aussi bien que mon oncle l'abbé, quand vous lui écrirez. J'embrasse bien ma sœur et ma cousine qui ne se souvient peut-être plus de moi.

(1) Jean-Louis du Buisson de Beauteville (1708-1776). vicaire général de M. de Champflour, évêque de Mirepoix, nommé évêque d'Alais en 1755, sacré en 1756.

-230 UN l'AGE DE LOUIS XV

A Paris, ce 10 avril 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens d'arriver ici et en bonne santé; je ne m'embarrasse pas si c'est jour de courrier ou non et je m'empresse de vous donner de mes nouvelles. Je fus retenu deux jours à Vatan par les hémorroïdes, après quoi, cela ne finissant pas, l'ennui de la route me détermina à partir. J'ai beaucoup souffert, mais à la fin cela s'est presque dissipé. J'écrivis hier d'Etampes par le courrier qui va tous les jours d'Orléans à Paris au baigneur (1) chez qui je loge de m'envoyer ce soir un fiacre au Bourg-la- Reine; Il a mieux fait : de peur que le fiacre ne lui manquât de parole il me l'a amené lui-même. J'ai fait mettre derrière et devant les deux malles de garde-robe et je suis venu ici fort tranquillement. Tout l'équipage est fort fatigué, ayant eu la pluie sur le corps continuellement depuis quatre jours. J'ai envoyé dès ce soir à l'hôtel de Chalmazel pour voir si je pourrai ravoir demain mes effets; je voudrois fort expédier ceci promptement et pouvoir faire partir incessamment mon équipage pour le quartier, car les fourrages sont d'une cherté horrible au Bourg-la- Reine. Je prendrai demain l'air du bureau chez M. d'Ossun et je me réglerai là-dessus. J'ai donné ordre à Bourguignon qui connoît Paris de venir après-demain à pied pour savoir quand il faudra que les mulets viennent chercher leur charge. Je vous dirai que je suis arrivé ici fort

(1) Les baigneurs, c'est-à-dire ceux qui tenaient établissement de bains, aux dix-septième et dix-huitième siècles, louaient des chambres et donnaient même à boire et à manger. On trouve souvent mention de cette institution disparue dans les auteurs du temps, Tallemant des Réaux, Bussy-Rabutin, etc.

savant et voici comment. Je connois un écuyer de quartier du roi établi à Etampes; je m'en souvins hier et l'envoyai prier de passer chez moi; il voulut m'emmener souper chez lui, je l'en remerciai. Il me montra une lettre d'un de ses camarades actuellement de quartier qui lui apprenoit la mort de la reine de Pologne (1) et par conséquent le deuil pour six mois; elle disoit encore que M. le maréchal de Belle-Isle étoit arrivé à la cour et avoit fort conféré avec le roi sur les opérations de la campagne prochaine en Italie; plus que M. de Crémilles (2) avoit été avec un corps de trois mille hommes jusques aux portes de Berg-op-Zoom et en avoit levé le plan, ce qui avoit fort estomaqué les Hollandois, je juge que c'est dans la vue de les faire parler. Elle disoit encore que M. de Lubersac, écuyer au manège de la Grande Ecurie du roi et fort mon ami venoit d'acheter une charge de cornette des chevau-légers de la garde du roi et que pour l'aider le roi lui donnoit un brevet de retenue de 80,000 livres et une pension de deux mille écus sur sa cassette (3) pour récompense de ses services; j'en suis fort aise pour lui, mais c'est une perte irréparable pour le manège du roi et M. le prince Charles est cause par sa froideur à son égard du parti qu'il a pris de changer de profession. Ma foi, en voilà assez pour un homme qui vient du Limousin. Mais voici une bien autre histoire. Je trouve ici en arrivant une lettre venant du Languedoc, qui m'assure positivement que les plénipotentiaires de Bréda ne se sépareront pas que la paix ne soit signée; elle .est de M. de la Porterie qui, non content de m'avoir chargé d'un livre pour M. de Fumel, dont, par parenthèse, j'ignore le séjour, m'envoie encore une lettre pour lui et me donne par occasion des nouvelles du congrès. Je ne répondrai pas à sa lettre pour mettre quelque interruption à ce

(1) Catherine Opalinska, reine de Pologne, duchesse de Lorraine et de Bar, femme de Stanislas Ier et mère de Marie Leczinska, morte le 19 mars.. Elle était née le 5 novembre 1680.

(2) Louis-Hyacinthe Boyer de Crémilles, lieutenant-général des armées du roi, mort en 1768 à soixante-dix-huit ans.

(3) Non pas à lui mais à la compagnie de chevau-légers, pour couvrir les frais du manège que M. de Chaulnes venait d'établir dans l'hôtel de ce corps, avenue de Sceaux, à Versailles.

commerce. Au reste je juge l'affaire du mariage fort près de se conclure et j'espère en avoir bientôt des nouvelles. Quant à aujourd'hui je crois que c'en est assez pour un homme qui ne l'ait que d'arriver à Paris et qui ne sait rien de rien. J'ai l'honneur d'être avec tout le respect et la reconnoissance imaginables...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère, mon oncle l'abbé et tout le château de Chalabre, comme aussi d'embrasser Mme d'Aguts (1) et ma cousine que j'exhorte à ne pas entrer trop vivement dans la célébration des noces de peur que l'envie de l'imiter ne devienne trop forte; j'ai ouï dire que cette maladie est plus forte que la maladie du pays.

A Paris, ce 12 avril 1747.

Je viens de recevoir aujourd'hui un paquet de M. l'abbé Dolmières contenant un paquet de toutes les lettres que vous lui avez envoyées pour moi. Je n'ai pas le temps de répondre à tout cela et je me contente de vous en accuser la réception. Je ne fais que courir pour dépêcher le départ de mon équipage; demain je finirai tout cela et partirai après-demain pour Versailles. Vous aurez vu par celle d'hier à mon cher père ce que je mandois du marquis de Chalabre; j'ai commencé à réparer tout cela aujourd'hui en parlant fortement à M. de Mirepoix

(1) 11 appelle ainsi par anticipation sa sœur Marie- Victoire, baptisée à Brara le 23 octobre 1727 et qui allait épouser bientôt M. d'Aguts, comme nous le verrons plus loin.

que j'ai été voir et qui m'a fait mille politesses. Je lui ai dit qu'il rendroit un service essentiel à toute sa famille et il m'a promis à l'armée de le prendre pour son aide de camp. Je finis pour me coucher, j'ai toujours les hémorroïdes, mais elles diminuent beaucoup. D'Ossun m'a indiqué un remède, j'en ai parlé à M. Sidol que j'ai vu chez M. Castanier qui le connoît et m'a dit qu'il étoit bon : j'en ai fait prendre. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser ma sœur et ma cousine.

GXXXVI

A Paris, ce 19 avril 1747. ■

Monsieur mon très cher oncle,

J'arrive dans le moment de Versailles et je mets la main à la plume pour vous rendre compte de ce que j'ai fait; il ne m'a pas été possible d'y trouver un moment pour vous donner de mes nouvelles, tout mon temps ayant été pris en révérences ou en congés. Le roi m'a fort bien reçu et m'a beaucoup parlé de mon voyage; il m'a demandé si je vous avois laissés, vous et mon cher père, en bonne santé. Enfin il m'a reconnu et c'est beaucoup que de l'être quand on s'absente souvent dans ce pays-là. La reine m'a aussi témoigné de la bonté. J'ai été fort content de Mme la Dauphinc (1); elle a la physionomie fort aimable et se fait aimer de tout le monde. Je vis avant-hier Mme de Pompadour qui m'a fort bien reçu. Je n'ai vu M. de Richelieu qu'en passant aujourd'hui; il est arrivé à Versailles pour partir

(1) Marie-Josèphe de Saxe, mariée au Dauphin le 9 février 1747. Devenue mère seulement à la fin de 1751, elle eut, en douze ans et demi, huit enfants dont Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.

avec le roi pour Crécy (l),où il est allé aujourd'hui pour y passer trois ou quatre jours. De là il reviendra à Versailles pour en passer autant à Choisy et on compte qu'il partira pour l'armée dans les premiers jours de mai; sa bouche et sa chambre (2) partent demain. Je vis hier M. le maréchal de la Fare qui me fit mille amitiés et me chargea de vous faire ses compliments aussi bien qu'à mon cher père et à ma chère mère; j'eus avec lui une conférence d'un gros quart d'heure, pendant laquelle je lui parlai fort du marquis de Chalabre et lui dis ce que j'avois fait auprès de M. de Mirepoix et qu'il approuva fort; il me promit de s'employer pour lui l'hiver prochain. Je n'ai presque pas vu M. l'abbé Dolmières. il ne dina pas hier chez M. le cardinal de Tencin, chez qui je dînai en ayant été prié; j'y vis M. l'archevêque de Toulouse (3) et M.l'évêquedeComminges (4) avec qui je fis connoissance par le moyen de son frère qui sert dans les gardes du corps. Je suis parti aujourd'hui de Versailles pour partir après-demain d'ici pour Mons. Je vois que M. d'Aguts (5) a fait de beaux présents à ma sœur et qu'il est venu à Bram où il doit revenir après que ma chère mère et ma sœur y seront de retour. Je compte voir demain M. Dolmières qui est ici : il m'a montré vos lettres et j'ai ri de la façon dont vous le relevez; il a été bien charmé de ce que je lui ai dit de votre santé. Je vois avec bien du chagrin l'incommodité de mon oncle l'abbé par votre lettre du 6. Par celle du 9 reçue hier je vois que cela s'est déterminé en goutte, j'espère que cela n'aura pas de suites. M. l'abbé Dolmières m'avoit déjà parlé des beaux habits de M. de Gudanes, et quand il ne me

(1) Château appartenant à Mme de Pompadour.

(2) Le service de la cuisine-bouche et celui de la chambre. Le premier ne comptait pas moins d'une centaine de personnes, quand la cour était à Versailles.

(3) Charles-Antoine de la Roche-Aymon. Cf. plus haut, p. 93.

(4) Antoine de Lastic (1709-1763), neveu, par sa mère, du précédent, évêque de Comminges en 1740, transféré à Châlons en 1763.

(5) Jean-Jacques d'Avessens, seigneur de Saint-Rome, d'Aguts. IVchandier, Ségreville et autres places, fils de Jean-Jacques et d'Elisabeth de Franc-Cahuzat. Le château d'AguK qui existe encore, était Situé dans le diocèse de Lavaur.

l'auroit pas dit je m'en serais douté. Je suis charmé que l'affaire de M. de la Roquette soit finie et, dès que j'en aurai le temps j'en remercierai son colonel. Je vois que M. l'abbé de Bausset (1) est allé vous voir avant de partir. Je m'en vais finir pour me coucher étant fort fatigué; c'est un curieux métier que d'aller à Versailles pour y passer trois jours. Avant qu'on ait vu et pris congé de tout le monde, il y a de quoi perdre les jambes. Je vous suis bien obligé de tous les détails que je vois dans vos lettres que j'ai reçues ici; ils m'ont fait beaucoup de plaisir et, à celui de vous voir près, il m'a semblé être à Bram. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

J'ai vu M. d'Alzau et Cavanac qui se portent bien et dont j'ai été fort content. Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et mon oncle l'abbé et d'embrasser ma sœur, ma cousine et Gabrielle. M. de Bruyères m'a écrit aujourd'hui une lettre terrible contre le marquis; en vérité il est fondé, mais il faut adoucir cela; je ferai mon possible à l'armée pour réparer tout cela qui ne seroit pas arrivé si j'eusse été ici.

GXXXVII

A Mons, ce 28 avril 1747.

Après tant de préparatifs faits, les équipages du roi partis, les logements marqués, il est bien singulier que son départ soit plus douteux que jamais; on a su hier qu'une partie de sa maison, qui étoit à Péronne, a eu ordre de s'y arrêter. Tout cela fait augurer que le roi pourroit fort bien ne pas venir. En effet il faut voir ce que l'on pourra entreprendre après la prise

» (1) Emmanuel-François de Bausset-Roquefort, né à Marseille le 24 décembre 1731, devint évêque de Fréjus en 1766 et mourut le 10 février 1802. Il avait émigré et donné sa démission en 1801.

de la Flandre hollandoise qui le sera (sic) bientôt. Les forts de l'Ecluse, de la Perle et d'Issendike ont été pris (1) et M. de Lowendal doit avoir marché du 26 au siège deGand qui pourra tenir huit jours à ce qu'on dit. Vous aurez vu dans la Gazette d'Amsterdam le mémoire que le roi a fait présenter aux Etats généraux pour justifier ces démarches. Je pense que tout cela n'est fait que pour presser la conclusion de la paix. On dit qu'aux mêmes fins le Maréchal souhaiteroit fort de faire le sièce de Maëstricht et je suis bien persuadé qu'il le fera si les ennemis font quelque sottise dont il puisse profiter; car sans cela il paroît bien difficile à entreprendre sans risquer une bataille.En ce cas le départ du roi seroit sûr, mais si l'on n'a rien à entreprendre il ne viendra pas assurément. Le régiment des gardes qui étoit ici est parti hier et avant-hier et marche du côté de Bruxelles apparemment pour débarrasser le passage. Pour nous qui sommes cantonnés dans les villages voisins il y a apparence que nous y resterons encore quelque temps, car on n'a à présent nul besoin de nous. J'en suis fort fâché et, dès que ma tente sera faite, je voudrois déloger d'ici, car il nous y en coûte prodigieusement. Je serois bien attrapé si la paix sp faisoit avant que je me fusse servi de ma tente; elle me coûte quatre cent trente livres et je ne la fais faire que de huit pieds en carré; il est vrai qu'elle sera bien faite et fort commode. Enfin nous en saurons davantage dans peu. Au reste nous avons ici quelques maisons où nous allons comme celle de Mme la duchesse de Crouy (2) et celle des dames chanoinesses. Je vous dirai que je suis fort inquiet de mon oncle l'abbé; il y a fort longtemps que je n'ai eu de lettres et par votre dernière vous me mandez qu'il étoit pris de la goutte. Quant à mes hémorroïdes, dans deux ou trois jours ti quitte.

Je n'ai pu encore monter à cheval pour aller voir mes chevaux à leur village qui s'appelle Hion; j'irai dès qu ■ je le pourrai. J'ai

(1) C'est le chevalier de Beauteville qui <'ii porta la nouvelle au roi.

(2) Maximilienne-Thèrèse d'Ognies, Femme de Ferdinand-Gaston-Joseph- Alexandre duc de Croy ou Crouy, comte de Rœul\ el de Haiuaul. prince du Saint-Empire, grand d'Espagne.

l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

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