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CXL1I

A Limbeck, ce 26 mai 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre lettre du 14 reçue hier des nouvelles de Provence : il est à souhaiter comme vous dites que M, de Chevert (1) agisse de concert avec M. de Bonpas qui passe pour un homme de mérite. Pour nous nous n'avons point de nouvelles à mander, nous sommes ici aussi tranquilles qu'à Paris. On dit que les ennemis ont décidément résolu le siège d'Anvers; M. le Maréchal y a été, il y a deux jours, voir si on avoit exécuté ses ordres et en donner de nouveaux; je crois qu'on parlera longtemps de ce siège,s'il a lieu; car pour, moi je ne puis pas croire que des gens aient perdu le bon sens au point de former une entreprise aussi folle. On a bien réparé la place, elle est munie de tout amplement et défendue par trente bataillons soutenus de toute une armée. Je pense que M. le Maréchal les laissera s'écraser à ce siège où ils peuvent perdre vingt mille hommes aisément, après quoi il pourra bien aller les achever. Enfin l'événement est prochain et alors nous pourrons raisonner à notre aise. Le départ du roi est enfin fixé au 29, je suis charmé de le voir arriver. Je vois, et ma chère mère me

(1) François de Chevert (1695-1769), alors maréchal de camp, lieutenant général en 1748. On lui doit la prise de Prague et la victoire d'Hastenbeck.

l'avoit déjà écrit, que ma cousine est malade; j'espère qu'ayant été saignée et purgée <lc bonne heure, cela ne sera rien. Quant à mes. hémorroïdes, dont vous me parlez, j'en suis entièrement quitte, il y a longtemps, et je croyois vous l'avoir mandé. Je suis charmé do voir que votre santé est fort bonne et que vous voyez souvent vos maçons; je suis persuadé que cet exercice vous fait beaucoup de bien. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de ménager votre santé. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et ma tante, aussi bien que mon oncle l'abbé quand vous lui écrirez. J'embrasse ma sœur, mon frère et ma cousine.

A Limbeck, ce 1« juin 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Enfin le roi est arrivé (1) et vous jugez bien que son arrivée ne fait que donner encore plus d'impatience de savoir ce que notre armée va entreprendre; il n'y a pas d'apparence que nous fassions le siège de Maëstricht dans la position présente des ennemis qui sont venus se poster samedi entre les deux Nèthes, ce qui obligea M. le Maréchal à aller prendre dimanche le camp qu'il avoit marqué quelques jours auparavant dont la droite s'étend du côté de Louvain et la gauche est appuyée à Malines où est le quartier général. Le roi passa hier ici sut

(1) Il était parti le 29 de Versailles, à quatre heures et demie du matin, sans s'être couché, et était arrivé à midi à Compiègne. Le lendemain il gagna Mons tout d'une traite. Il avait expédié un courrier à Senlis pour prier l'évêque de lui réserver une messe et tenait à arriver à Bruxelles le 31 pour assister à la procession de la Fête-Dieu le lendemain.

les trois heures; nous avions trois détachements de deux cents gendarmes chacun pour l'escorter, le premier de Braine-le- Comte à Tubise, le second de Tubise à une lieue par delà Ha! et le troisième le conduisit à Bruxelles, le reste du corps le reçut en bataille près de Hal. J'étois du deuxième détachement; le roi me reconnut et m'appela à sa portière où il me demanda comment je me portois et rit beaucoup de la façon dont nous étions accommodés. En effet il faisoit un temps horrible et nous étions couverts de boue depuis les pieds jusqu'à la tête. On dit qu'il ne restera qu'un jour ou deux à Bruxelles et qu'il ira joindre le Maréchal. Vous avez raison de penser que nous savons assez tard les nouvelles; plusieurs de nos camarades qui alloient passer quelques jours à Bruxelles les savoient à point nommé; mais comme le gîte y étoit fort cher et qu'on ne pouvoit pas s'y passer d'un carrosse de louage, la ville étant fort grande, ce séjour devenoit fort onéreux. Je n'y ai été que deux fois parce que de mes camarades m'y ont mené et ramené le même jour. Je n'ai jamais pu y joindre M. de Mirepoix chez lui; je le vis un jour à la comédie et je ne pus lui parler du cousin; mais vous aurez vu dans ma dernière lettre à mon cher père que j'avois parlé de lui au chevalier de Bon et ce qu'il m'étoit revenu que cela avoit produit; je souhaite que cela se trouve vrai. Je ne puis finir cela que nous n'ayons joint l'armée. M. le comte de Clermont quitte Namur pour aller du côté de Louvain, ce qui découvre tout à fait nos cantonnements. Aussi prend-on la précaution de faire rentrer dans les villages les chambrées qui se trouvoient dans des camps éloignés, surtout de l'autre côté de la petite rivière de Senne, sur laquelle nous avons ici deux ponts où on va mettre des corps de garde. Je suis charmé que ma cousine de Chalabre soit hors d'affaire. C'est M. le chevalier du Châtelet qui commande le corps comme je croyois vous l'avoir mandé. Quant au fourrage que vous avez cru qu'on nous fournissoit selon le nombre de nos chevaux cela est fort différent, et je suis obligé d'en acheter cinq places de dix sols la place qui font cinquante sols par jour, le roi ne nous en donnant qui

six places, neuf aux sous-lieutenants et douze aux capitaines. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus vive reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère, mon oncle l'abbé et toute la maison de Chalabre quand vous leur écrirez. Je vous prie aussi d'embrasser ma cousine, mon frère et ma sœur. Vitalis est hors d'affaire, ce garçon est triste et je le soupçonne d'avoir un peu la maladie du pays.

A Jet, ce 11 juin 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous aurez sans doute déjà appris la fâcheuse nouvelle de la prise de neuf vaisseaux commandés par M. de la Jonquière et qui escortoient une flotte de cent cinquante vaisseaux marchands (1) : les ennemis en ont fait de belles réjouissances. Les ennemis sont toujours ici; dans la même position entre les deux Nèthes; notre armée a sa gauche à Malines et sa droite du côté de Louvain, la Dyle entre elle et les ennemis. Gomme cette rivière fait sur le front de nos armées un coude vers les/ennemis qui demande une quantité de postes pour garder la rivière qui est guéable en bien des endroits, M. le maréchal fait faire un canal sur le front de son camp qui joint la rivière par les deux bouts, au moyen de quoi les gardes de l'armée serviront pour le canal, qui d'ailleurs ue sera pas guéable comme la rivière et cela soulagera les troupes. On ne parle à Bruxelles que de l'affaire «les gardes du corps. Il y a quelques jours que leur commandant ayant tonne mi piquet

(1) Le 14 mai au cap Finistère.

et placé des sentinelles dans leur quartier pour empêcher le tapage, ils ont enlevé la sentinelle qui a été mise en prison et une autre a été replacée. Ils ont couru à la prison, en ont enfoncé les portes, ont maltraité leurs officiers qui sont venus pour les apaiser, ont marché contre le piquet pour le charger, et de là ont été chez M. de Montesson, commandant de la maison [du roi,] pour en enfoncer la porte. Il s'est barricadé chez lui et en a été quitte pour ses vitres cassées. Vous sentez bien la rumeur que cette aventure a causée (1); le roi en est outré; il a commencé par faire camper les quatre compagnies de ses gardes près de Bruxelles pendant que nous sommes cantonnés avec le reste de la maison. On a arrêté une trentaine de gardes du corps du nombre des coupables et le roi n'a pas encore prononcé de leur peine. Au reste je vous ai acheté à Bruxelles un ordre de bataille imprimé et un de l'armée des ennemis; ça fera un fort gros paquet et, l'abbé Dolmières n'étant plus à Paris, je tâcherai de le faire contresigner dans quelque bureau, sinon je vous l'enverrai par le premier'ordinaire. Vous me faites bien plaisir en me mandant que ma sœur se comporte fort bien; elle m'a écrit à peu près ce qui se passoit à Aguts et, quoi qu'elle m'en ait parlé en termes assez doux, je comprends qu'elle y mène une vie fort malheureuse et j'ai bien peur que cela ne tourne mal. J'ai toujours eu mauvaise opinion de Mlle de Montaigu (2), quoique je ne l'aie vu que deux jours. Quant au mari, entre nous, je l'ai connu du premier moment; mais quand les choses sont faites, il n'y a rien à dire et je n'en ai jamais dit que du bien, pour diminuer le dégoût de ma sœur. Mais selon moi un homme qui est d'une avarice aussi sordide que cela ne peut être susceptible d'aucune espèce de sentiment; je crois encore moins qu'il puisse être susceptible d'amour pour quelqu'un; aussi ne crois-je

(1) Cette révolte à laquelle n'avaient pris part que des jeunes gens entrés depuis peu dans le corps, fit grand bruit à Paris. Elle était survenue à la suite d'une chasse du cerf : l'un des jeunes gens faisait le cerf et les autres couraient après lui; ce divertissement qui se passait la nuit, après boire, était toujours l'occasion de désordres et de scandales. L ( ,v.j

(2) Cousine des d' Aguts.

pas un moment qu'il soit amoureux de sa femme. Enfin il faut espérer qu'à la fin elle prendra le dessus. On débite ici la nouvelle d'un avantage que les Génois (1) ont eu sur les ennemis. Quant au marquis de Mirepoix il est parti pour i'armée il y a déjà quelques jours; ainsi je ne puis le voir que nous n'y soyons aussi. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus vive reconnoissance...

Au camp, sous Bruxelles, ce 21 juin 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Nous partons enfin demain pour aller joindre l'armée, le roi part aussi et son quartier sera à l'abbaye du Parc près Louvain; le quartier général sera à Louvain et toute l'armée doit passer la Dyle et aura sa droite vers Tirlemont et sa gauche couvrira Louvain. Bien des gens croient qu'on en veut à Maëstricht; d'autres croient ce siège impossible; cette question sera décidée par les premières manœuvres des ennemis. Vous êtes surpris de mon silence sur M. de Bélesta (2), je ne le connois pas beaucoup et je le crois fort honnête garçon. Je vous suis bien obligé des nouvelles que vous me mandez de Provence; nous avons vu ici M. de Maulévrier (3) et M. de Bezons (4) qui en ont porté de bonnes nouvelles aussi bien que M. de Goas qui arriva ici avant-hier, portant la nouvelle de la prise du château de Villefranche. On dit que les Génois se

(1) L'action de Polsevera où le duc de Bouftlers prit aux ennemis sept cents hommes et leur canon.

(2) François de Baragne ou de Varagne-Gardouch, dit le marquis de Belesta, mestre de camp de cavalerie, né à Toulouse le 10 juin 1725, mort en 1780. Il devait épouser le 11 octobre 1768 Marie-Gabrielle de Loi dut. sœur de notre page.

(3) De Langeron.

(4) Petit-fils du maréchal et neveu de l'évêque de Carcassonuc.

soutiennent fort bien (1) et que les paysans ont toujours la même ardeur. Comme je n'ai reçu votre dernière lettre qu'hier et que nous partons demain grand matin, je n'ai pu faire la commission de mon oncle l'abbé pour les cartes de Friex; si je l'avois su plutôt, je les aurois achetées en même temps que celles que j'ai achetées pour moi et que j'ai fait doubler de toile; l'occasion pourra s'en retrouver ou par moi-même ou par commission. Comme nous allons être rassemblés, je verrai M. de Mirepoix de qui je saurai définitivement à quoi m'en tenir sur le compte du cher cousin que je verrai aussi; je souhaite que ce qui m'en est revenu soit vrai; je vois pourtant par ce qu'il a mandé à ma tante qu'il y a du plus ou du moins. Ce que vous me mandez de ma sœur me fait grand plaisir et je trouve qu'elle a bien fait de prendre un peu le haut ton; son mari est un homme faible et il faut, avec ces gens-là, ou les mener ou se résoudre à les voir mener par des gens qui prennent de l'empire sur eux et peuvent vous donner du chagrin. Je suis charmé que vous ayez M. Barascon et lui suis bien obligé de son souvenir. Vous me demandez des nouvelles de mon équipage; il est en fort bon état. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma

chère mère et mon oncle l'abbé et d'embrasser pour moi ma

ir, mon frère et Gabrielle. Vous devez avoir reçu un paquet

ontresigné contenant l'ordre de bataille des ennemis et le

nôtre.

Au camp, sous Louvain, ce 29 juin 1747.

Je n'ai que le temps de vous écrire deux mots, devant partir demain à la légère. Les ennemis ont marché sur Hasselt et

(1) « Gênes continue à se soutenir toujours parfaitement bien », écrivait Luynes, le même jour.

M. le Maréchal est parti ce soir pour aller joindre M. de Clermont à Tongres. Toute l'armée vient de marcher à dix heures du soir pour arriver demain à Saint-Tron et le roi partira demain avec la réserve. Nous avons ordre de laisser les gros e menus équipages : vous savez que cette situation n'est pas agréable surtout quand elle dure plusieurs jours. On raisonne beaucoup sur tout ceci. Pour moi je crois que les ennemis ne se hasarderont pas à donner une bataille contre toutes nos forces rassemblées, et je suis persuadé que M. le Maréchal ne les suit de si près que pour les obliger à prendre une position stable et savoir à quoi s'en tenir. Ne soyez pas surpris si dans cette position-ci je ne vous donne pas bientôt de mes nouvelles, on peut manquer de facilités pour écrire; mais je vous en donnerai le plus tôt que je pourrai. Peut-être ceci ne durerat-il pas longtemps. J'ai eu aujourd'hui à dîner chez moi M. de Gudanes que je n'avois pas encore vu. Je comptois avoir aussi mon cousin, mais il m'a manqué. J'ai été enchanté de ce petit chevalier; il ressemble à sa mère prodigieusement et pour la figure et pour les façons. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Au camp de la Commanderie, ce 3 juillet 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

On me prête une plume, de l'encre et du papier pour vous écrire qu'il y a eu une grande bataille (1). Je me porte bien; la gendarmerie ni la maison [du roi] n'ont pas chargé.

(1) La victoire de Lawfeld (2 juillet). Ce fut le page Cavanac qui en porta la nouvelle à Versailles, où il arriva le 4 à une heure du matin. La reine lui donna un flacon de chasse d'or, le Dauphin une tabatière d'or, ainsi qm*

M. de Gudanes l'aîné a été blessé, on m'a assuré que c'étoit légèrement; je ne pourrai le voir parce qu'on a emporté les blessés de Tongres. Dès que j'aurai le temps, je vous ferai un petit détail de cette affaire. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

GXLVIII

Au camp de la Commanderie, ce 6 juillet 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vous appris avant-hier le gain d'une bataille et vous donnai de mes nouvelles; aujourd'hui je vais tâcher de vous en donner une idée. Nous arrivâmes le 1er au soir avec le roi après trente heures de marche devant l'ennemi, dont la droite occupoit la Grande Commanderie et dont la gauche s'étendoit jusqu'à Neercan sur le Jaar. Les deux armées qui arrivoient furent tranquilles le reste du jour. Le roi et le maréchal couchèrent à Heerderen. Le lendemain, le maréchal ayant remarqué que les ennemis avoient reculé leur gauche et l'avoient étendue jusque sous le canon de Maëstricht en y portant presque toute leur cavalerie, il porta aussi une grande partie de la sienne de ce côté et appuya sa gauche à Heerderen où il laissa cinquante bataillons au roi avec la réserve. Les ennemis occupoient à leur droite la Grande Commanderie et le village de Groot-Spauwe; la gauche de leur ligne d'infanterie appuyoit à un village nommé Lawfeld, qui est une dépendance

Mesdames; la Dauphine lui fit présent d'une montre d'or. Luynes qui rapporte le fait (t. VIII, p. 257) l'appelle Cabanac selon la prononciation d'alors et se trompe quand il dit qu'il était du Périgord. La lettre du roi à la reine portait en substance qu'il venait de remporter une grande victoire par la protection marquée de la Sainte-Vierge, que la bataille s'était donnée le jour de sa fête, que c'était contre les hérétiques que l'on avait combattu, etc.

de Vlitingen, et leur cavalerie s'étendoit sur Maastricht. M. le Maréchal comprit que, s'il emportoit ce village, il séparoit leur armée en deux et en conséquence il le fit attaquer vivement. Mais les ennemis par les mêmes raisons l'avoient si bien accommodé qu'il paroissoit impossible de l'emporter. Leur canon incommodoit fort notre cavalerie que M. le Maréchal avoit portée fort près du village pour déboucher dès qu'il auroit été emporté et charger celle de l'ennemi; elle fit bonne contenance. Le village fut pris deux fois et repris autant de fois, les ennemis ayant la facilité de rafraîchir les troupes qui le défendoient. Enfin M. le Maréchal fit faire une troisième attaque par la brigade du roi et de la Tour-du-Pin qui l'emportèrent et chargea en même temps en flanc la colonne d'infanterie qui rentroit dans le village. Notre cavalerie s'ébranla en même temps pour charger celle des ennemis et la culbuta malgré la résistance qu'elle fit. Cette gauche des ennemis composée de l'infanterie angloise et de la cavalerie angloise, hessoise et hollandoise fut poussée jusqu'à Maëstricht et se trouva séparée de la droite composée des Autrichiens et commandée par M. de Bathyani (1). Alors M. le Maréchal ordonna à MM. de Clermont-Tonnerre (2) et de Gallerande (3) de pousser en avant avec leur cavalerie pour tourner la droite des ennemis qui commençoient à se retirer et de les charger [dans] leur retraite; après quoi il vint retrouver le roi qui avoit resté pendant l'affaire sur la hauteur de Heerderen et fit avancer cette gauche et la réserve sur les ennemis, comptant que M. de Clermont les arrêteroit et lui donneroit le temps de les joindre. Mais il eut le chagrin de voir qu'il les avoil laissés passer. L'armée coucha dans le camp des ennemis et le roi à la Grande Gommanderie. Le lendemain on travailla à prendre une position pour tenir en échec 1rs ennemis qui

(1) Charles de Bathyani, fameux général hongrois (1697-1772), battit nos troupes à Pfaffenhofcn en 1745.

(2) Gaspard de Clermont-Tonnerre. marquis de Vauvillars, comte d'Epinac (1689-1781), duc, pair et maréchal de France.

(3) Pierre-Gaspard de Clermont-d'Amboise, marquis de Gallerande, lieutenant-général mort en 1758.

avoient repassé la Meuse et pouvoir faire derrière soi le siège de Berg-op-Zoom, Bréda et Lille. La droite est appuyée au Jaar en deçà de Neercan et la gauche s'étend du côté de Bilsen et dépasse la Grande Gommanderie où le roi a resté. M. d'Estrées a été envoyé à Viset sur la Meuse et M. de Clermont prince marchera, à ce qu'on croit, du côté de Stochem de l'autre côté de Maëstricht aussi sur la Meuse. On estime notre perte à six mille hommes au moins tués ou blessés, beaucoup d'officiers particuliers et plusieurs officiers généraux et colonels, entre autres M. le comte de Bavière et M. d'Autichamp tués, MM. de Bérenger, de Froulay (1), de Gernay, de Guerchy, de Bonac (2), de Ségur (3), de Joyeuse (4), d'Aubeterre (5), de Fénelon (6), de Bellefonds, etc., blessés. Nous avons deux mille deux cents blessés aux ennemis et mille prisonniers, parmi lesquels sont le général de Ligonnier, qui commandoit les Anglais sous M. de Cumberland, le comte d'Issembourg, général-major des Hessois et quelques officiers de marque. Ils ont retiré quatre mille quatre cents de leurs blessés à Maëstricht; on ne sait pas le nombre des morts de leur côté, vous pouvez l'évaluer sur celui de leurs blessés. M. de Ligonnier a dit au roi que leur armée étoit de cent mille hommes, le jour de la bataille. M. le Maréchal resta toujours

(1) Fils de l'ambassadeur de France à Venise, neveu du bailli de Froulay, «t de l'évêque du Mans, et frère de la marquise de Créquy-Hémont, dont Coursen, dit de Courchamps, a emprunté le nom pour publier des Souvenirs amusants, mais apocryphes. Il était alors colonel du régiment de Champagne. Transporté à Tongres, il y mourut de ses blessures le 11 juillet.

(2) François-Armand d'Usson, marquis de Bonac (1716-1778), brigadier en 1747,plustardlieutenant-général et ambassadeur comme son père et son oncle.

(3) Philippe-Henri marquis de Ségur, maréchal de France (1724-1801), était alors guidon de gendarmerie. Il eut un bras emporté d'un eoup de l'eu, ce qui ne l'empêcha pas d'être un excellent tireur.

(4) Jean-Armand marquis de Joyeuse (1718-1774), colonel du régiment de Penthièvre-infanterie, brigadier en 1747.

(5) M. d'Aubeterre mourut de ses blessures. Son frère aîné, le marquis de Jonsac, avait épousé une fdle du premier lit du marquis de Colbert Seignelai, dont notre page devait un jour devenir aussi le gendre.

(6) Le marquis de Fénelon, dont le père avait été tué à Raucoux, eut les ■deux cuisses traversées, mais il ne resta pas estropié.

aux attaques et y chargea en personne à la tête de l'infanterie et de la cavalerie. Le roi lui fit l'accueil le plus gracieux quand il lui mena le général de Ligonnier après la prise du village et il l'embrassa en présence de tout le monde. Le roi passera demain toute l'armée en revue. Au reste toute l'armée attend ses équipages avec impatience. Nous en sommes privés depuis le 30 de juin et ils n'arriveront que dans deux ou trois jours. Jusqu'à ce temps je n'ai qu'une peau d'ours pour me coucher et je crois que je reverrai mon lit avec plaisir. Je n'ai pas le temps de répondre à votre dernière dans celle-ci.

Au camp de la Commanderie, ce 11 juillet 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre dernière lettre du 21 que ma sœur a été à Castres voir M. de Ségreville (1) dont elle aura été bien reçue, surtout si, comme vous me marquez qu'on le soupçonne, elle est grosse. Je souhaite fort comme vous qu'elle vienne à bout de se rendre maîtresse chez elle; elle ne sera heureuse que par là avec un homme tel que son mari. Je vois la façon dont vous pensez sur l'affaire des gardes du corps et les exemples que vous me citez de la façon dont on doit traiter ces sortes d'aventures. Je vous ai mandé la punition qu'on en avoit faite qui a paru fort légère à tout le monde. Quant aux cartes que mon oncle l'abbé me demandoit, je vous ai déjà mandé que notre départ précipité d'auprès de Bruxelles m'avoit empoché de les acheter comme je l'aurois l'ait si je l'avois su seulement deux jours plus lût; mais l'occasion

[ (1) Parent des d'Aguts. j.

pourra s'en retrouver avant la fin de la campagne. En tout cas je lui enverrois dans ce temps-là les miennes que j'avois achetées à Bruxelles chez Friex et qui sont doublées de toile. Vous me parlez de la Gazette d'Avignon, je crois que M. de Vauban, officier du corps, l'a fait venir. Je vois assez souvent chez le roi MM. d'Alzau et de Cavanac qui se portent bien; ce dernier arriva avant-hier de Versailles avec de beaux présents. Le petit Gaillac de Béziers est toujours devant d'Alzau. Il est arrivé hier un officier qui a porté la nouvelle de la prise du château de Vintimille; on se flatte ici de la levée du siège de Gênes. Je vois que vos écuries avancent et qu'elles seront couvertes à la fin de la campagne. Au reste j'ai vu le marquis de Lordat qui ne m'a pas parlé de l'affaire dont vous me parlez; son colonel m'a engagé à aller dîner chez lui quelque jour. M. d'Argenson m'a prié pour demain avec les députés des Etats qui doivent haranguer le roi : j'irai à la harangue. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus vive reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père, ma chère mère et mon oncle l'abbé et d'embrasser pour moi ma sœur et Gabrielle. J'oubliois de vous dire qu'il y eut hier un grand fourrage jusque vers les glacis de Maëstricht, d'où l'on tira quelques coups de canon; à cela près il fut tranquille.

Au camp de la Commanderie, ce 19 juillet 1747.

Monsieur mon très cher oncle,

On attend avec impatience des nouvelles de M. de Lowendal qui doit avoir ouvert la tranchée devant Berg-op-Zoom; on espère qu'il s'en rendra maître, malgré M. le prince de Saxe-

Hildburghausen (1), qui peut rafraîchir la place avec un corps d'environ cent quarante mille hommes qu'il a à ses ordres. Quant aux ennemis, ils sont toujours tranquilles aussi bien que nous. On leur a enlevé, il y a deux ou trois jours, un convoi de quatorze mille sacs de farine; je crois que le fourrage va devenir extrêmement rare dans peu de jours. Je vois par votre lettre que mon père a dû aller à Castres voir les oncles de M. d'Aguts; il saura là des nouvelles de la réception qu'on y a faite à ma sœur et si on est content d'elle. J'écrivis avant-hier à M. de Goas et lui recommandai le fils de M. Martin; je lui parlai aussi du petit chevalier de la Roquette et lui demandai s'il en étoit content. Vous me demandez qui est M. de Maulevrier, lieutenant-général, dont nous avons le fils; ce sont, je crois, des Colbert-Croissy et non des Colbert-Langeron (2). Je vous suis bien obligé des nouvelles que vous me mandez d'Italie; nous avons appris ici la nouvelle de la prise du château de Vintimille et la levée du siège de Gênes avec la mort de M. de Boufflers (3). Voilà un grand acheminement à la paix. Le roi a été aujourd'hui se promener sur le champ de bataille de Raucoux; c'est une promenade un peu longue. Je vois que vos écuries vont être un peu interrompues par la coupe des blés, mais l'un presse plus que l'autre. Je vois que M. le prince Charles a passé pour aller à Barèges; M. de Brionne (4) m'avoit déjà dit qu'il devoit y aller pour sa chute de cheval. Vous aurez vu dans ma lettre à mon cher père le détail de la réception des députés. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon chère père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mon frère et Gabrielle.

(1) Ernest-Frédéric duc de Saxe-Hildburghausen, général au servit/.' de l'Empire.

(2) Le page se trompe, M. de Maulevrier était Langeron.

(3) Le duc de Boufllers, fils du Maréchal, était mort le 2 à Gênes, de la petite vérole. Il n'avait que quarante et un ans.

(4) Charles-Louis de Lorraine-Armagnac, comte de Brionne (1725-1761), grand écuyer à la mort du prince Charles, son grand oncle, en 1?.'»;!. avait la survivance de la charge depuis 1744. C'est le père de Charles-Eugène de Lorraine, second prince de Lambesc et dernier duc d'Elbeuf.

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