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XL II

A Versailles, ce 15 avril 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous me marquez dans la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que je n'ai qu'à chercher une occasion sûre pour vous envoyer vos médailles et vous m'indiquez M. le comte d'Albaret en cas qu'il parte bientôt pour le Languedoc. J'ai eu l'honneur de le voir et j'ai pris la liberté de le prier de s'en charger; il m'a dit qu'il ne partiroit que dans le

mois prochain, et que je n'avois qu'à laisser à M. d'Alzau le petit paquet en parlant pour la campagne et qu'il s'en chargèrent volontiers. 11 m'a <lit qu'il ne eomptoit pas passer à Bram, mais qu'il l'enverroit de Narbonne par quelque commodité. L'emploi que vous avez jugé que je comptois faire de mes médailles est juste : j'en ai destiné une à mon cher père et une à mon oncle l'abbé; je vous prierai de garder les deux autres pour vous; vous pourrez en faire présent à quelqu'un de vos amis, comme à M. le baron de Lordat par exemple. J'ai parlé à M. l'abbé Dolmières de votre rescription et lui ai montré l'article de votre lettre où il en est parlé. Je ne sais qui est-ce qui vous a mandé que Mme de Boufllers est exilée, il n'y a pas seulement la moindre apparence. J'ai vu ici M. de Clérac le cadet que je ne reconnoissois en vérité point : il m'a dit qu'il alloit servir d'aide de camp à M. le prince de Conti. Il me dit aussi que M. le marquis de Lordat (1) et M. de Gudanes (2) avoient passé à Paris. Je me suis consolé de ne les avoir pas vus, comptant les voir à l'armée de Flandres où est leur régiment. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc. Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Saint-Quentin, ce 27 avril 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire depuis mon départ de Versailles. Vous savez qu'en route on n'a quelquefois ni

(1) Jean-François, marquis de Lordat, de la branche de la Bastide, épousa cette année même Jeanne-Marie de Montpezat; il était Bis de Joseph! mestre de camp de cavalerie, et d'Honorée de Vbisins-d'Alzau.

(2) De la famille de Salles de Gudanes. Il avait un frère qu'on appelait M. de Châteauverdun. Le château de Gudanes, qui existe encore, est

le temps ni la commodité d'écrire. En arrivant dans une ville, on emploie le peu de temps que les repas et le sommeil n'occupent pas à voir ce qu'il peut y avoir de curieux. Nous sommes arrivés ici ce matin à midi et allons demain à Cambrai attendre le roi ou des ordres pour aller ailleurs. On dit que Tournai est investi : si cela est, nous irons à Lille. Pendant mon séjour à Cambrai, qui ne sera pas, je crois, bien long, j'aurai l'honneur de vous écrire plus souvent. Nous partîmes, mercredi dernier 21 du mois, de Versailles, avec tous les équipages de la Petite Ecurie, à dix heures du matin pour aller coucher au Bourget, à deux lieues de Paris. Nous avons un détachement de notre cuisine qui suit. L'écuyer de main du roi et l'argentier de la Petite Ecurie mangent à notre table. L'écuyer cavalcadour, qui est M. de Briges, viendra nous joindre au premier jour et tous ces messieurs mangeront à notre table jusqu'à ce que le roi soit arrivé. Alors ils auront leur table avec leurs camarades qui viendront avec le roi. Le 22 nous avons été coucher à Senlis, à huit lieues du Bourget. C'est une fort vilaine ville. Il y a un petit collège de Jésuites, où nous allâmes nous promener et on donna congé, à notre considération; cela est magnifique, comme vous voyez. Nous vîmes aussi un calice à une paroisse, qui tient sept pintes : il est de vermeil; vous jugez bien qu'il ne sert qu'à la parade. Le 23 nous avons été à Compiègne, que vous connoissez aussi bien que moi. Les Bénédictins y ont un beau trésor et une belle bibliothèque. Ces deux villes-là sont infâmes pour les bâtiments. Nous avons resté à Compiègne le 24. Le 25 nous avons couché à Noyon, à cinq lieues de Compiègne; la cathédrale est assez belle; il y a aussi une belle abbaye de Bénédictins (1), qui ont une belle église et un beau réfectoire, cela va sans dire. J'y ai vu aussi chez un bourgeois un beau théâtre du fleurs. De là nous vînmes coucher hier à Ham, qui est un misérable trou et où cependant j'ai été le mieux. Nous étions

situé dans l'Ariège, canton des Cabanes. Il ne reste plus que des ruines de celui de Châteauverdun.

(1) L'abbaye de Saint-Eloi Fontaine.

trois logés chez les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, qui nous ont voulu donner à souper : ils nous ont fait une chère de moines. Ce sont en vérité d'aimables gens, surtout le prieur qui paroi t un homme de mérite et qui est en même temps fort gai. Ils ont une belle maison, une belle église et une belle bibliothèque. Nous sommes arrivés ici aujourd'hui où il y a une belle collégiale. La ville est fortifiée à l'antique. Elle pourroit cependant se défendre. Voilà le journal de notre route jusqu'à présent. On m'appelle à souper, ce qui est fort intéressant pour moi. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Cambrai, ce 2 mai 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Quoique je vous eusse promis dans ma dernière lettre de vous écrire dès mon arrivée à Cambrai, je ne vous écris qu'à mon départ qui sera demain au matin. Nous arrivâmes ici mercredi au soir. Le lendemain je dinai et soupai avec 1rs officiers de la compagnie des Cent-Suisses de la garde du roi, que nous avons trouvée ici avec toute la maison. Vendredi nous rendîmes une visite en corps à M. l'archevêque de Cambrai (1), qui me pria de souper avec M. de Briges, écuyer du roi, qui nous est venu joindre. J'y allai. Ce prélat lient une grande maison et est fort aimable. Il y avoit chez lui vingtcinq ou trente personnes. Il me dit que sa maison m'étoit

(1) Charles de Saint- Albin (1698-1764), fils du Régent et de la Florence, comédienne, coadjuteur de Laon (1721), titulaire de ce siège la même année, ordonné prêtre à cette occasion, transféré à Cambrai en 17-J.i, p09te qu'il occupa jusqu'à sa mort.

ouverte pour tout le séjour, aussi bien qu'à mes camarades. Je dois y aller ce soir avec M. de Briges et son neveu qui est second page. Vous savez peut-être la fâcheuse nouvelle de M. de Ségur en Bavière. Les Bavarois et les Hessois l'ont abandonné à la vue des ennemis, disant qu'ils avoient fait leur paix. Il ne lui est plus resté que huit mille hommes contre dix-huit mille; il a été obligé à se battre et a perdu plus de deux mille hommes, et en a tué autant aux ennemis. M. de Rupelmonde (1) a été tué et M. d'Armentières (2) et le prince des Deux-Ponts (3) blessés. On ne sait comment il se retirera. Cela est bien indigne à l'Electeur de Bavière (4). On dit que M. le duc d'Arenberg (5) quitte l'Allemagne pour venir en Flandre, ce qui rendroit les ennemis aussi forts que nous; il a deux jours sur M. le prince de Conti qui le suit; cela pourroit troubler le siège de Tournai, c'est pourquoi on le presse vivement, la tranchée est ouverte d'hier. M. le comte de Saxe a mandé à la maison [du roij de marcher pour joindre l'armée. Nous partons demain pour Douai avec une escorte des troupes qui sont ici parce que les housards viennent jusques auprès de Douai. On compte que le roi partira demain de Versailles avec M. le Dauphin, nous en saurons bientôt la vérité. Cette ville ici est belle et a une bonne citadelle; la cathédrale est très belle. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

(1) Yves-Marie comte de Rupelmonde (1707-1745), d'une ancienne famille des Pays-Bas au service de la France depuis la fin du dix-septième siècle, avait épousé Chrétienne-Christine de Gramont, qui entra au carmel de la rue de Grenelle en 1751 et lui survécut trente ans. Sa mère était d'Alègre. Colonel du régiment d'Angoumois-infanterie, le 9 mars 1734, brigadier le 1er août de la même année* il était maréchal de camp depuis le 20 février 1743.

(2) Louis de Conflans, marquis d'Armentières (1711-1774), maréchal de France en 1768.

(3) Chrétien IV duc de Birkenfeld et des Deux-Ponts (1722-1773), souverain des Deux-Ponts en 1735.

(4) Maximilien-Joseph, fils de l'empereur Charles VIT (1727-1777).

(5) Léopold duc d'Arenberg et d'Arschoot (1690-1754), maréchalgénéral, lieutenant et capitaine des archers de la garde impériale. i

A Rumigny, ce 12 mai 1745.

[ ~~' Monsieur mon très cher oncle,

Quoique depuis mon arrivée ici j'aie eu bien des choses à vous mander, je n'en ai pas trouvé le moment et cela ne sera pas difficile à croire quand je vous dirai que j'ai été trois jours et deux nuits sans dormir, quoique fatiguant beaucoup, et que j'ai été trente-deux heures sans manger. Le roi nous vint joindre le 7 et partit le 8 pour venir à son quartier qui s'appelle Cluin et qui est voisin du nôtre. J'arrivai tout mouillé comme tout le monde de la suite; mais, au lieu de me sécher, dès que j'eus dîné, j'allai à la tranchée passer la nuit avec M. de Meuse. Il y eut quelques bombes de jetées, dont l'une, qui tomba dans notre boyau, nous couvrit de terre sans nous blesser. M. de Biron qui commandoit, au lieu d'attaquer le chemin couvert de vive force, avoit fait dresser des cavaliers sur la crête du chemin couvert pour plonger dedans et pousser la sape à la faveur du feu des cavaliers. On y fit un feu continuel de mousqueterie, auquel les assiégés répondirent par un pareil de leurs remparts quiplongeoit dans nos tranchées. Nous perdîmes assez de monde. Sur les six heures du matin, nos grenadiers, s'étant pris de paroles avec les troupes qui étaient dans le chemin couvert, sautèrent dedans sans ordre et s'en rendirent les maîtres. On s'y est logé et aujourd'hui on bat en brèche. Il n'y a été que moi de pages. Il s'est passé des choses plus intéressantes qui ont fait oublier le siège et on ne recommencera à y aller de la part du roi qu'aujourd'hui que tout esl fini. Le roi, ayant donc su, le jour de son arrivée, que tes ennemis étoient à Leuze, à trois lieues de nous, forts de près de

soixante mille hommes, partit le 9 au soir pour aller les reconnoître, en même temps que M. le maréchal de Saxe, qui avoit fait son ordre de bataille, faisoit sortir nos troupes de leur camp pour les ranger en bataille à la vue des ennemis qui s'étoient avancés jusques à Vezon, village situé dans les bois. Le roi vit dans la plaine housarder nos soldats du régiment des Grassins (1), qui faisoient des merveilles dans ce métier-là, avec les housards ennemis. Le roi ne retourna pas à son quartier mais alla coucher à Calonne, village près de notre armée. Il y coucha aussi bien que M. le Dauphin tout botté et tout habillé. Nous couchâmes sur la paille aussi bien que les aides de camp. Le lendemain 10, le roi alla voir son armée en bataille et attendit toute la journée les ennemis qui paroissoient dans les bois sur la hauteur. Sur le soir ils parurent vouloir attaquer et tirèrent quelques coups de canon. Mais ils se tinrent en notre présence sans s'ébranler. Le lendemain, 11, à cinq heures du matin, le roi alla à son armée et se mit sur une butte pour voir arriver les ennemis qui commencèrent dès lors à déboucher de leurs bois par notre droite qui étoit située entre le village d'Antoin et de Fontenoy; notre gauche s'étendoit le long des bois en allant vers la ville. On commença à se canonner à cinq heures et demie vigoureusement, l'artillerie étant aussi forte des deux côtés. M. le duc de Gramont (2) fut emporté du premier coup. Le roi voyoit le canon labourer la terre autour de lui, aussi bien que M. le Dauphin, avec un sang-froid admirable. Les ennemis attaquèrent ensuite le village de Fontenoy qu'ils ne purent emporter; notre canon leur tuoit beaucoup de monde et les ébranloit beaucoup. Notre cavalerie a été ensuite à la charge, mais elle a été repoussée vigoureusement. On n'a jamais vu un feu aussi terrible que celui de cette infanterie angloise. Le roi avoit envoyé M. de

(1) Le corps des Grassins était une milice de création récente, formée en 1743 par M. de Grassin, capitaine de dragons, qui lui avait donné son nom. Elle comprenait d'abord douze cents hommes, dont trois cents à cheval et neuf cents à pied.

(2) Louis duc de Gramont et pair de France (1689-1745), lieutenantgénéral en 1738, colonel du régiment des Gardes françaises depuis 1741.

Luxembourg (I) et deux d'entre noua autres avec lui pour lui venir apprendre ce qui se passoit. Gomme nous revenions lui dire que les affaires alloient bien, nous le trouvâmes qui s'avançoit lui-même vers sa cavalerie. Quelle fut sa surprise quand il la vit fuir et se replier à toutes jambes sur lui, suivie des ennemis dont le roi se trouva si près qu'un cheval de garde du roi fut blessé d'une balle derrière lui! Il voulut rallier luimême sa cavalerie sans y réussir et fut obligé de se retirer vers la ville, quoique ayant toujours le pas et donnant ses ordres avec un grand sang-froid. Il vouloit, aussi bien que M. le Dauphin, aller lui-même à la charge et avoit mis sa cuirasse. Mais on lui représenta qu'il n'étoit pas nécessaire de le faire. Il envoya M. de Meuse et moi aux carabiniers qui étoient sur la gauche en réserve avec la maison du roi pour les faire avancer, ce qu'ils firent de bonne grâce. Le feu des deux villages retranchés arrêta les ennemis. La maison du roi avança ensuite tout entière, pendant que l'infanterie ralliée attaquoit celle des ennemis et chargea si vivement cette colonne d'infanterie des ennemis qui marchoit avec du canon chargé à cartouche à sa tête, qu'elle la rompit et la mit en fuite. M. de Richelieu et le prince de Soubise (2), aides de camp du roi, que le roi y avoit envoyés et qui y firent des prodiges, vinrent lui apprendre le gain de la bataille décidé par sa maison. Le roi, qui ne s'étoit pas éloigné, revint et trouva les ennemis en fuite et ses troupes maîtresses du champ de bataille qui étoit jonché d'Anglois. Le duc de Cumberland (3) a failli être pris, un des généraux ennemis, cousin du roi d'Angleterre, a été tué. Nous leur avons pris trente et une pièces de canon et un grand nombre de prisonniers. Nous avons perdu assez de monde; on ne sait pas encore jusqu'où la perte se monte, je croirois assez que relu va

(1) Charles-François de Montmorency-Luxembourg, duc de Montmorency puis de Luxembourg (1702-1764), petit-fils du vainqueur de Nerwinde, capitaine des Gardes françaises, maréchal de France en 1757.

(2) Charles de Rohan, prince de Soubise (1715-1787)i capitaine-lieutenant des gendarmes de la Garde, maréchal de France en 1758.

(3) Guillaume-Auguste duc de Cumberland (1721-1765), troisième tils de Georges II, roi d'Angleterre.

à diou douze mille hommes des deux côtés, dont les ennemis ont bien perdu les trois quarts. Ils ont une infinité de blessés selon le rapport des prisonniers; enfin ils se sont retirés tout à fait. On compte que nous aurons, moyennant cela, bientôt Tournai, ce que je souhaite. Vous jugez comme tout le monde est content. Tous les aides de camp du roi m'ont témoigné être contents de la façon avec laquelle j'avois rempli les commissions qu'on m'avoit données. J'ai été plusieurs fois très exposé et j 'ai eu un cheval d'artillerie tué d'un boulet auprès de moi. Enfin je me porte bien. Le roi retourna coucher à Calonne, couvert de gloire, et ce matin est revenu à Cluin, dont je suis fort aise; car, pendant les trois jours que nous avons été à Galonné, nous avons couché tout habillés sur la paille. Je n'ai pu trouver un moment pour vous écrire hier soir; d'ailleurs on ne pouvoit avoir ni papier ni encre. J'ai retrouvé mon portefeuille ici aujourd'hui aussi bien que mon lit. On m'a rendu hier au soir deux lettres de vous à la fois; je n'en a vois pas reçu depuis mon départ. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et mon cher père, à qui j'écrirai au premier jour, et d'embrasser pour moi frères et sœurs. J'aurois bien des choses à vous dire encore, mais en vérité je vais me reposer.

A Rumigny, ce 28 mai 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Voici le premier moment où il m'est permis de vous écrire, depuis plus de huit jours. Je comptois le faire samedi, étant revenu de la tranchée vendredi, où j'avois passé vingt-quatre

heures, et ayant employé le reste de la journée à me reposer. Mais le drapeau arboré ee jour-là me fit rester au château toute cette soirée et jusques à deux heures et demie après midi du dimanche en bottes, attendant d'un moment à l'autre mes ordres du roi pour aller porter à Versailles la nouvelle de la prise, le roi, à qui M. de Richelieu avoit parlé de moi, m'ayant fait dire de me tenir prêt. Le roi et M. le Dauphin me donnèrent leurs dépèches à deux heures et demie le dimanche pour Versailles. J'y arrivai à dix heures et demie du matin (1) le lendemain, ce qu'on trouva d'autant plus fort que le page qui avoit été pour la bataille avoit été vingt-sept heures (2). Je fus reçu de la reine et de Mme la Dauphine et de Mesdames avec beaucoup de bonté. Elles me questionnèrent beaucoup sur la bataille dont le page qui y avoit été avoit rendu fort mauvais compte, à ce que me dirent beaucoup de daines de la cour. Je soupai le soir chez Mme de Chalmazel (3), je dinai le lendemain chez Mme de Saint-Sauveur et je soupai chez Mme de Tallard qui me combla de politesses. La reine voulut pour me laisser reposer que je ne partisse que le mercredi au matin. Pendant tout ce temps à peine ai-je eu le temps de me reposer. Il falloit répondre à toutes les dames qui ont voulu toutes m'entretenir. Je priai d'Alzau de vous écrire, ne pouvant le faire moi-même. J'avois une quantité de lettres à remettre de tous les seigneurs qui sont ici et j'allai prendre des réponses de toute la cour. Enfin j'ai été fort fêté, d'autant mieux qe l'on avoit été fort mécontent du page de la Grande

(1) Luynes (t. VI, p. 458) dit qu'il arriva un peu avant midi et que la reine était sur le point d'aller à la messe. Le page se flatte un peu.

(2) Il s'appelait Boisseuil. Le jeune Lordat lui gardait rancune de ce qu'il lui avait fait, selon lui, un passe-droit en allant porter la nouvelle de la bataille de Fontenoy à la cour. « M. de Boysseulh, dit Luynes, le gagna de la main et s'adressa à M. de Richelieu sur le champ de bataille; M. de Richelieu demanda l'ordre du roi et M. de Boysseulh partit sur-le-champ. M. de Lordat prit la liberté de faire à oc sujet des représentations respectueuses au Roi; le roi lui donna deux petits soufflets avec un air de bonté et de familiarité capable de le dédommager de la préférence. »

(3) Marthe-Marie de Bonneval, mariée à Louis de Talaru, marquis de Chalmazel, premier maître d'hôtel de la reine.

Ecurie qui avoit fait cent sottises qui ont percé jusques ici, si bien que le roi lui a dit que je faisois les commissions plus diligemment et mieux que lui. La reine m'a dit cent choses obligeantes, aussi bien que Mesdames et m'ont fait de fort beaux présents en montres et tabatières (1). Enfin je vous dirai que tout le monde m'a paru content de moi. Je suis parti après avoir reçu mes dépêches et suis arrivé ici hier jeudi où j'ai été fort bien reçu du roi et de M. le Dauphin. Cela est fort agréable, comme vous voyez. J'ai reçu hier votre dernière lettre, où vous me faites plusieurs questions auxquelles je vais répondre. Non seulement il nous est permis de porter nos surtouts, mais on en fait exprès pour la campagne à ceux qui n'en ont pas, et on fait comme celui de M. le Dauphin à ceux qui sont venus avec lui. Le même gentilhomme de la chambre qui est auprès du roi, qui est M. de Richelieu, sert M. le Dauphin pendant la campagne. Nous allons à la tranchée chacun à notre tour sans nous attacher à d'autre aide de camp qu'à celui qui se trouve de jour. Le service est plus égal comme cela, parce qu'il peut en tomber malade quelqu'un. C'est M. le duc d'Aven qui est capitaine des gardes de quartier. M. le maréchal de Noailles n'est ici que pour le conseil. C'est, je crois, Bontemps qui est premier valet de chambre de quartier. Mais ils sont trois ici; je les connois tous. Les aides de camp du roi sont MM. de Meuse, d'Ayen, de Boufïlers (2), de Luxembourg, de Chaulnes (3), de Tingry (4), d'Aumont et de Soubise; M. le Dauphin n'en a pas. M. le chevalier de Beauteville vient d'avoir un régiment nouveau, tiré des milices, sous le nom de grenadiers royaux. M. le maréchal de Saxe est dans un misérable état, ce qui chagrine tous les bons François. Le roi le regrettera beaucoup. Je n'ai pas le temps de vous en dire

(1) Luynes dit que la reine lui donna une tabatière à deux tabacs, la Dauphine une montre d'or et Mesdames une tabatière.

(2) Joseph-Marie duc de Boufïlers (1706-1747), lieutenant-général.

(3) Louis- Auguste d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, maréchal de France.

(4) Charles-François-Christian de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, était alors maréchal de camp; il devint plus tard lieutenant-général et capitaine des gardes du corps.

davantage. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. J'oubliois de vous dire que j'ai vu le marquis de Lordat au quartier du roi. Ne pouvant voir M. l'abbé Dolmières, qui n'étoit pas à Versailles, ni lui écrire, j'ai prié d'Alzau de le faire. M. de Biron a eu le régiment des gardes et M. de Guerchy (i) le régiment du roi.

Au quartier du roi, ce 5 juin 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que vous avez été content du petit détail que je vous ai fait de la bataille de Fontenoy, ce qui me fait grand plaisir. Si je vous l'avois envoyé plus tard, il auroit été plus circonstancié parce que l'on entend dire des choses que l'on n'a pas pu voir. Mais je ne vous ai marqué que ce que j'avois vu; je suis charmé que cela vous ait fait quelque plaisir. Vous me demandez le nom des douze pages qui sont venus avec le roi; les voici : de Condres, Blaru, Tocqueville, la Haye, d'Octeville, Villevrain (2), Montesquieu, de M anse, Courtemanche (3), Rumont (4), de Pernes et moi. Les quatre de M. le

(1) Claude-François Régnier, comte de Guercliy-Nangis (1715-1767), nommé colonel du régiment du roi, qu'avait le duc de Biron, pour sa belle conduite à Fontenoy. Son régiment (royal-vaisseaux), qui c'était couvert dfl gloire à la bataille, fut donné à Al. d'Aubeterre.

(2) Paul-Louis-Emmanuel de Bonot de Villevrain, d'une famille de Languedoc, entré à la Petite Ecurie en 1742.

(3) Alexis-Jean-Baptiste le Maire de Courtemanche, entré à la Petite Ecurie en 17',:-', d'une famille du Maine.

(4) Christian-Antoine-Jean de Rfontliard de Rumont, du Satinais, entra à la Petite Ecurie en 1743.

Dauphin sont Cavanae, du Châtelier, Conseil (I) et la Billarderie. Vous aviez bien jugé que c'étoit le premier page de la Grande qui avoit porté la nouvelle de la bataille; vous en avez vu les raisons dans une de mes lettres. Quoique je vous aie mandé que j'avois été plusieurs fois avec M. de Meuse, ce n'est pas à dire que je fusse attaché à lui. J'ai été pendant la bataille avec plusieurs de ces messieurs et le roi m'a fait l'honneur de m'envoyer deux ou trois fois tout seul porter des ordres. Quant à M. de Richelieu, il n'est pas aide de camp cette année, parce qu'il est gentilhomme de la chambre d'année; ainsi nous n'allons pas avec lui. Cela n'empêche pas que, si j'en avois eu le temps, j'aurois été le trouver un moment. La gendarmerie a chargé, comme vous l'avez jugé, à la gauche de la maison [du roi] sous les ordres du commandant de la maison; elle a fort bien fait en général; je vous dirai entre nous que j'en ai vu quelques-uns parmi les fuyards, mais le gros a fait des merveilles, ce n'est qu'un escadron qui a plié. M. le Dauphin a monté la garde chez le roi à la tête de sa compagnie des gendarmes et a salué le roi, qui est sorti exprès pour cela, de fort bonne grâce. Le lendemain il s'est mis à la tête de ses chevau-légers et les a reconduits aujourd'hui à leur camp, où il les a mis en bataille et les a fait escadronner. C'est en vérité une belle troupe; le major a été chef de brigade des gardes du corps et se nomme Castellane. M. de Richelieu a mené des pages de la chambre qui font auprès du roi le service qu'ils font à Versailles; mais ils ne servent point sous les aides de camp du roi ni ne servent à la table. Quand M. de Richelieu mange avec le roi, c'est un de nous autres qui le sert. Quand je vous ai marqué que j'avois été avec M. de Meuse à la tranchée, c'est-à-dire que nous étions deux de chaque Ecurie; de même, pendant la bataille, quand un aide de camp marchoit il alloit avec lui deux pages de chaque Ecurie; mais cela étoit moins réglé que pour la tranchée à cause du grand mouvement. Roquefort s'est tiré fort heureusement d'affaire dans les

(1) Louis de Conseil, d'Avignon, entré à la Petite Ecurie en 1743.

gardes; je le vois souvent; leur camp est à côté de nous. Le roi a reçu aujourd'hui M. le duc de Biron à la tête du régiment des gardes. On a abîmé la citadelle de bombes; cependant ils font mine de se bien défendre et je ne crois pas qu'on les ait de sitôt. Ils mit fait avant-hier une sortie de deux mille hommes. Mais nos grenadiers les ont repoussés avec perte. Nos batteries de canon ont commencé à tirer aujourd'hui et font taire leur feu. Je n'ai rien à vous dire davantage. Je me flatte que la belle saison va affermir votre santé et que l'hiver prochain vous ne craindrez plus de vous promener. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

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