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XL1X

Au camp, sous Tournai, ce 25 juin 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Enfin voilà le roi maître de la ville et citadelle de Tournai. La garnison sortit hier au matin avec tous les honneurs de la guerre. Le roi les vit défiler à l'entrée de la ville et s'entretint longtemps avec M. de Braskel, commandant de la place, qui lui demanda par grâce deux obusiers outre les quatre pièces de canon qu'ils ont emmenées; le roi les lui accorda. On dit qu'ils ont eu deux mortiers, mais je ne les ai pas vus passer; apparemment qu'ils les ont mis sur des grands bateauxqu'on leur a accordés. On prit quelques déserteurs qui se cachoient avec les bagages, dont quelques-uns étoient déguisés en femmes. Le roi alla voir de là la cathédrale de Tournai, où l'évêque (1) lui prêta serment. Après cela il alla voir sauter la branche droite de l'ouvrage à cornes de Lille (on l'appelle comme cela parce qu'il est situé proche la porte de Lille); par l'invention d'un officier de mineurs, on a fait sauter toute la branche à la fois, et voici comment : on fait plusieurs fourneaux tout du long de l'ouvrage, chaque fourneau a une soupape qui donne dans le fossé; au bout de la branche de l'ouvrage un homme tient une corde qui répond à toutes les soupapes; au signal donné un mineur met la mèche allumée à chacune de ces soupapes et, en tirant la corde, quand tout le monde est retiré du fossé, la mèche de chaque soupape tombe dans son fourneau et toute la brandie de l'ouvrage se culbute à la fois dans le fossé et le comble. On prétend que le roi veut, faire sauter tous les ouvrages de la ville, hors la vieille enceinte, aussi bien que la citadelle. Après cela le roi alla dîner à

(1) François-Ernest île Salm-Reiffenscheid.

Pévêché où M. le prince de Tingry le régala, en qualité de lieutenant de roi de Flandre, le gouverneur qui est M. de Boufflers étant absent. Nous y eûmes une table servie aussi (1). Après diner le roi et M. le Dauphin allèrent à la procession de la Fête-Dieu, qui se fit comme à Versailles; ils revinrent après cela à leur quartier. Je vous aurois envoyé un plan de la bataille gravé; mais, comme on a fait des planches à Paris, j'ai cru que M. l'abbé Dolmières vous les enverroit, aussi bien que la pièce de vers de Voltaire. Quant à un ordre de bataille, je vous avouerai que, quand j'ai vu M. de Beauteville, j'ai oublié de le lui demander; mais je réparerai cela; je le prierai aussi de me faire connoître de M. de Vaudreuil, major général de l'armée. On avoit fait de bonnes lignes en cas que les ennemis entreprissent de secourir la citadelle; mais présentement je ne crois pas qu'ils viennent nous attaquer. D'ailleurs peutêtre le roi décampera-t-il bientôt d'ici. M. de Richelieu et M. le Premier ont parlé tous deux à M. d'Argenson pour moi au sujet d'un guidon de gendarmerie. M. de Richelieu m'a dit qu'il espéroit que cela auroit lieu; il m'a promis d'en parler au roi. D'ailleurs il est ami particulier de M. d'Argenson; je ne saurois que me louer de son attention, car il en avoit déjà parlé à M. d'Argenson avant que je l'en eusse prié, parce qu'il avoit appris que vous songiez à cela. Aujourd'hui, au diner du roi, M. de Langeron, lieutenant -général, qui m'a entendu appeler par le roi, m'a demandé si c'étoit mon père qu'il avoit connu dans la gendarmerie; le roi lui a répondu que non, que je lui a vois dit que mon père avoit servi dans la marine. Je lui dis là-dessus que cela étoit vrai, mais que c'étoit vous qui aviez été dans la gendarmerie, et j'ai pris de là occasion de lui dire que le feu roi vous avoit donné un guidon en sortant des pages. M. le Dauphin m'a demandé si vous étiez dans l'escadron Dauphin; M. de Langeron lui a dit que non et que vous étiez dans la gendarmerie de la Reine et qu'il se souvenoit, en

(1) Luynes dit qu'il y avait une table de vingt-quatre couverts pour le roi, six de vingt-cinq couverts pour les courtisans, et quatre cents rts pour la garde et la suite du roi.

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entrant dans le corps, d'avoir été pour la première fois de piquet sous vous et qu'on lui disoit de bien prendre garde à lui parce que vous étiez fort exact. Je vous dirai que M. le Dauphin aime beaucoup ce corps-là depuis qu'il s'est mis à la tête de son escadron. Les officiers de ce corps mangent avec le roi, j'y en ai vu plusieurs. Si j'ai mis Cavanac le premier des quatre qui sont venus avec M. le Dauphin, c'est par distraction, c'est du Châtelier qui est premier page de M. le Dauphin, Cavanac est le premier des trois autres; il se porte et se comporte fort bien, aussi bien que le petit Montesquieu. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. H Je n'ai pas entendu dire que M. de Clermont fût devenu dévot, il vient dans ce pays-ci, je crois que c'est pour prendre les eaux.

Au camp de Leuze, ce 3 juillet 17'i5.

Monsieur mon très cher oncle,

i" Nous sommes partis de notre camp sous Tournai le 1er de ce mois. Le roi a marché à la tête d'une des colonnes de l'armée qui marchoit sur cinq. La marche fut très rude pour les troupes à cause de la chaleur excessive qu'il a fait. Le roi alla hier se promener dans son camp et vit en passant le champ de bataille de Leuze. Nous devons décamper d'ici demain au matin. On dit que c'est pour marcher aux ennemis qui ont marché hier pour se rapprocher de Ninove. Personne ne pense que ces gens-là nous attendent, nous sommes plus forts qu'eux di trente-cinq mille hommes. Jugez s'ils auroient beau jeul Enfin nous allons voir ce qu'on entreprendra. Nos gros kigages ont resté à Tournai, de sorte que nous couchons sur la

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paille. Nous sommes dans une maison où il y avoit des Anglois blessés après la bataille de Fontenoy. Hier je pris le parti de coucher dans une chaise de poste de M. le Premier, qui étoit dans notre cour. Mais, à trois heures du matin, on vint y atteler les chevaux et je ne m'éveillai que lorsqu'elle fut prête à partir : elle alloit à Tournai. Je levai le store et je fus fort surpris. Cela a fait rire le roi, à qui je l'ai conté sur ce qu'il me demandoit comment j'étois couché. Je n'ai rien autre chose à vous mander. Il y a un temps infini que je n'ai pu parler au chevalier de Beauteville; je l'ai salué ici en passant. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc..

Du camp de la Chartreuse de Saint-Martin-de-Bois,ce 7 juillet 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre lettre du 22 que je vous ai appris à temps la nouvelle de la victoire du roi de Prusse. Ce n'est pas un adjudant du roi qui en a porté la nouvelle, mais un adjudant de l'armée, qui va monter au grade d'adjudant du roi. Il a mangé à la table du roi deux fois, et le roi lui a donné son portrait enrichi de diamants. Nous sommes partis le 4 de Leuze et vînmes coucher à Rebec. La chaleur fut horrible et nous perdîmes des soldats qui moururent en chemin. Le 5 nous touchâmes à Vaudebec et le 6 nous vînmes ici où nous séjournons aujourd'hui et d'où nous partons demain. Le roi fait porter une halte qu'on mange en chemin et on soupe le soir après être arrivés. Hier on ne soupa pas, les chemins étant trop coupés et trop mauvais pour que les équipages pussent arriver. Le pain est fort rare et hier au soir on a vendu un pain jusqu'à six livres. Les vivres sont arrivés aujourd'hui.

Nous sommes à une petite lioue de Grammont, où sont les ennemis et d'où ils ont tiré hier quelques coups de canon sur nos détachements qui s'avançoient jusqu'à la Dendre; il y a eu quelques escarmouches de housards où les nôtres ont eu du dessus. Le rwi les examine tous les jours; on voit leur camp sur la hauteur; ils doivent voir ici une belle armée, nous avons soixante-trois mille hommes d'infanterie et trente mille hommes de cavalerie. Cette marche est assez rude parce qu'on manque de toute commodité. Il y a huit jours que je ne me suis déshabillé et que je couche sur la paille dans des granges. Le roi, dont le lit n'avoit pu arriver hier, y a couché aussi. Au reste je me porte bien et ne suis même pas fatigué. Le roi va, à ce qu'on dit, se rapprocher un peu d'Oudenarde et observer les ennemis, pendant qu'on en fera le siège. Il enverra sans doute de ses aides de camp à la tranchée passer les nuits pour lui en donner des nouvelles. M. le Maréchal se porte fort bien et on espère qu'il en reviendra. Je vous écris ceci à la hâte chez un de mes amis qui m'a prêté du papier et de l'encre, car on n'a rien ici. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

LU

Au camp de Bost, ce 10 juillet 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai une bonne nouvelle et toute fraîche à vous mander. On avoit envoyé M. du Chaila, lieutenant-général, avec un corps de sept mille hommes, dont il y avoil deux brigades d'infanterie, Normandie et Grillon, et le reste de cavalerie a\ eo

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vingt pièces de canon pour jeter des ponts sur l'Escaut à Quatrect ou Watrect; il y avoit en avant le régiment de Grassins qui a trouvé quelques troupes des ennemis sorties d'Alost; ils se sont battus auprès de Westrem et les Grassins ayant eu du dessous se sont retirés à Melsem, où les ennemis, au nombre de six mille hommes, les ont investis. Ces troupes étoient sorties d'Alost pour se jeter dans Gand, M. du Chaila étant fort près de là, à Melle, et les ennemis s'en étant aperçus ont quitté les Grassins pour aller à lui. Il a été surpris et les ennemis s'étoient même emparés d'une partie de son canon. Mais il a si bien pris ses mesures et a été si bien secondé par son infanterie et par un capitaine du régiment du Roi-cavalerie, qui a tenu ferme contre l'infanterie ennemie avec sa grand' garde, qu'il a défait entièrement ce détachement. Les Grassins, sortis de leur retraite, les ont suivis si vivement qu'ils ont fait mille quatre cents prisonniers, dont un milord et soixantecinq officiers. Ils ont passé ce soir ici et leurs officiers ont dit qu'ils avoient perdu plus de trois mille hommes, que leur détachement étoit tout composé d'Angiois et que sûrement nos troupes avoient encore fait des prisonniers depuis leur départ; on les mène à Lille. Comme on étoit inquiet hier soir sur les premières nouvelles qui arrivèrent, le roi envoya M. de Duras, l'un de ses aides de camp, chez le Maréchal pour savoir ce qui se passeroit et partir avec un détachement de mille chevaux et deux brigades d'infanterie que devoit commander M. de Richelieu pour aller secourir M. du Chaila en cas qu'on reçut de mauvaises nouvelles; j'allai avec lui et, comme nous étions chez le Maréchal, il vint un officier de la part de M. du Chaila, qui rapporta qu'il avoit repoussé les ennemis, repris son canon et fait quatre cents prisonniers et que les Grassins poursuivoient le reste. Les autres prisonniers ont été pris pendant la nuit. Cette affaire s'est passée à sept heures du soir à Melle et à une heure après minuit on apprit l'événement. On étoit fort inquiet ici, mais le Maréchal étoit tranquille. Quand on lui dit qu'on avoit pris notre canon, il répondit : Eh bien! on I reprendra. Il savoit qu'il n'étoit

sorti d'Alost que cinq ou six mille hommes et que, si M. du Chaila avoit du dessous, il lui enverroit dire. Cette affaire-là vaudra, à ce qu'on dit, le cordon bleu à M. du Chaila. On la regarde comme très importante par l'épouvante qu'elle a donnée aux ennemis et le courage qu'elle a inspiré à nos troupes qui sont ravies d'avoir battu l'infanterie angloise. D'ailleurs nous avons déconcerté les projets des ennemis et suivi les nôtres. On dit qu'on va faire le siège d'Oudenarde : il n'y a dedans que six cents hommes et treize housards : c'est le roi à qui je l'ai ouï dire. En vérité voilà une campagne bien brillante. Ce n'est que de tout à l'heure qu'on sait ce détail, je vous l'écris à l'instant de chez le roi. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

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