‹ Un Page de Louis XVChapitre 6 sur 12 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Au camp de Bost, ce 15 juillet 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 4 juillet. Je trouvai l'occasion, hier, au dîner de M. le Dauphin, de lui faire savoir que vous aviez été dans sa compagnie de chevau-légers. Je le dis au duc d'Ayen qui étoit à côté de lui et qui y étoit aussi le jour qu'il m'en fit la question : il trouva à placer cela dans le repas et je dis à M. le Dauphin que j'étois enfant du corps. Ce qu'il y a de singulier c'est qu'il sait qu'on demande pour moi un guidon de gendarmerie, il l'a dit à M. le duc d'Ayen. M. de Richelieu et M. le Premier l'ont apparemment dit par forme de propos; car tout le monde est dans la persuasion que je ne sortirai pas sans

cela. Quand on m'en parle je dis qu'on en sait plus que moi et que je prendrai ce que le roi me donnera. Vous me marquez que j'ai mis trop tôt cette affaire en mouvement parce que la promotion ne se fera que dans l'hiver et qu'il ne falloit faire agir mes protecteurs que lorsqu'il en vaqueroit un par mort. Ne croyez pas que je n'aie pas pensé à cela. J'ai bien dit à M. de Richelieu qu'il m'importoit beaucoup d'avoir cet emploi gratis, que mon cher père avoit beaucoup d'enfants et que cela seroit bien fort pour lui. Il m'a promis d'en faire son possible. Cela ne l'a pas empêché de parler à M. d'Argenson, parce que, en cas qu'il n'en vaque pas par mort, il faut s'y prendre de longue main pour en obtenir un et qu'il y a beaucoup de postulants. Je ne sais pas si le guidon du chevalier de Chevrières a été donné; je m'en informerai. Quant à M.l'abbé Dolmières, je vous dirai franchement ce que je lui avois écrit de cette affaire. Comme je sais l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et qu'il m'avoit déjà écrit, je lui marquai, en lui répondant, que l'on avoit déjà parlé pour moi à M. d'Argenson pour qu'il m'accordât un guidon de gendarmerie, que je pourrois bien ne pas avoir le même bonheur que vous de réussir à l'avoir pour rien et qu'en ce cas peut-être ces démarches seroient inutiles parce que je ne savois pas si mon cher père pourroit faire cet effort-là. Il a écrit, à ce que vous me marquez, à mon cher père sur ce sujet. Mais je puis vous assurer que ça n'a jamais été mon intention de presser et de vouloir exiger qu'on fasse des efforts pour moi; j'ai déjà assez senti des marques de la bonté de mon cher père et de la vôtre pour me flatter que tout ce que vous pourrez faire pour moi vous le ferez. Je suivrai en tout vos ordres et je prendrai le parti que vous, mon cher père et ma chère mère, voudrez •comme le meilleur. Je vais vous dire présentement sans vouloir vous presser sur l'un ou sur l'autre les réflexions que j'ai •faites sur les différents partis que je pourrois prendre en sortant •des pages.

J'ai pris celui d'un guidon parce que c'étoit votre intention •et de mon cher père. Dès qu'elle changera, j'en changerai aussi.

Le parti qui se présente d'abord esl celui d'acheter une compagnie de cavalerie. C'est du temps perdu quand on ne veul pas y croupir. Je crois qu'il vaut mieux entrer tout de suite, quand on le peut, où on doit rester, et que c'est du temps gagné et de l'argent aussi. D'ailleurs on vous oublie à la cour et, quand vous venez demander autre chose, on ne vous connoit plus. Je vois cela arriver à plusieurs personnes qui ont été fort bien dans ce pays ici. J'aimerois bien autant le bâton d'exempt dans les gardes du corps que le guidon de gendarmerie (parce qu'il ne s'achète pas) si je pouvois l'avoir en sortant; mais cela est impraticable. D'abord il faut passer nécessairement par le grade de capitaine de cavalerie ou de dragons et j'ai vu M. de Lugeac, que le roi a aimé plus que personne et qu'il aime beaucoup encore puisqu'il vient de lui donner un régiment, rester, quatre ans après être sorti de pages, capitaine de dragons et de là avoir un bâton d'exempt; encore n'est-ce pas à cause de l'amitié du roi pour lui; car les capitaines des gardes du corps disposent absolument de ces emplois-là, et c'est l'amitié du maréchal de Noailles pour lui qui le lui a procuré et le roi lui auroit donné plutôt un régiment que cela. Je ne suis pas dans ce cas-là. Aucun capitaine des gardes ne me connoit que superficiellement et il n'y a pas un de ces messieurs qui n'ait plus de cinquante personnes inscrites pour ces emplois-là. D'ailleurs qui me répondra que, quand je serai capitaine de cavalerie, ce seigneur me tiendroit parole et qu'il ne me feroit pas passer tout le monde devant moi? Cependant il faut y entrer jeune : le corps est long à percer et tout composé de jeunes gens et on ne vient à la brigade que fort tard. Je vous avouerai que le guidon de gendarmerie est l'emploi qui me flatteroit le plus pour plusieurs raisons. D'abord on y a le brevet de colonel d'assez bonne heure et ce n'est que de là (à ce que j'entends dire aux vieux militaires) qu'il faut compter son entrée dans le service quand on veut faire quelque chose. D'ailleurs, en temps de paix, on a plus de congé que dans les autres corps et cela iue mettroit à même de rester longtemps avec vous ei de venir faire ma

cour do temps en temps à Versailles, ce qui est de grande conséquence. Avec cela c'est un corps que M. le Dauphin aime beaucoup et cela me donneroit plus d'accès auprès de lui quand je serai sorti des pages, surtout si je pouvois entrer dans les dauphins. Je profiterai de ce que vous me dites clans votre lettre, si j'en trouve l'occasion, au sujet d'une certaine somme qu'on pourroit donner à quelque maréchal des logis. Enfin je' ne négligerai rien pour une chose qui m'importe si fort; cela sera difficile; ce n'est pas auprès du roi qu'il faudra plaider, c'est auprès du ministre. Je crois que c'est assez parlé là-dessus. On apprend tous les jours des nouvelles avantageuses : on a su que le roi de Prusse a repris Prague; et on dit aujourd'hui que M. de Gages (1) a eu un avantage considérable en Italie. Le château de Gand n'est pas encore rendu. Il est inconcevable ce qu'on a pris dans cette ville en munitions, c'étoit le magasin des Anglois; il ne nous manque plus que quelque avantage en Allemagne. On dit que les ennemis vont se séparer, leur armée est réduite à peu de chose, on compte qu'ils ont trente mille hommes de moins depuis le commencement de la campagne. Je ne puis pas trouver ici des plans de bataille à vous envoyer, parce que nous sommes dans de misérables villages depuis longtemps. Mais la première ville où j'en trouverai je vous en enverrai. Je crois qu'en voilà assez, d'autant mieux que je n'ai rien à vous mander de plus. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnaissance, etc.

P.- S. — Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère à qui j'ai appris la prise de Gand ces jours-ci, et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

(1) Le comte de Gages commandait en Italie l'armée espagnole, où il soutenait Don Carlos, roi de Naples. Il remporta contre les Autrichiens quelques avantages considérables, entre autres à Velletri, le 11 août.

Au camp de Bost, ce 22 juillet 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous allez être surpris de la nouvelle que je vais vous apprendre et tout le monde l'a été ici : Oudenarde est rendu d'hier au soir et auroit pu tenir encore du temps. Le roi a envoyé ce soir un page de la Petite Ecurie qui se nomme Blaru et dont le père est exempt des gardes du corps, pour en porter la nouvelle à la reine. M. de Vernassales, chef de brigade des gardes du corps, dont le père a commandé la maison [du roi], a été tué, dans la tranchée où il avoit été se promener, deux minutes avant que le drapeau blanc ait été arboré; il est regretté de tout le monde.

Il y a déjà deux jours que Bruges est pris et que l'évêque est venu rendre ses devoirs au roi. Le roi a eu un peu de fièvre cette nuit; ce ne sera rien, c'est un mouvement d'indigestion. Oudenarde étant rendu, cela va accélérer son voyage à Gand. Il me dit l'autre jour à son dîner, qu'il comptoit recevoir les députés des Etats et que M. l'archevêque de Narbonne (1) avoit aussi envie d'y venir pour voir l'armée. Je vois en vérité qu'après cela il ne tardera pas à aller à Versailles. Il n'y a en vérité pas autre chose à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

(1) Jean-Louis Berton des Balbes de Crillon (1684-1751), évoque de Saint-Pons en 1713, transféré à Toulouse en 1727, puis à Narbonne en 1739.

A Gand, ce 31 juillet 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Le roi, qui étoit allé à Bruges jeudi, revient ce soir; je ne l'ai pas suivi à ce voyage parce qu'il m'est survenu un petit mal à la jambe, pour lequel on m'a empêché de mettre des bottes de quelques jours. Comme il n'a été avec le roi que quatre pages de chaque Ecurie et deux pour M. le Dauphin, j'ai laissé aller ceux qui sont après moi et ai attendu le roi ici. Je recommencerai à me botter demain et j'irai au château, où on ne peut aller qu'en bottes, pour voir haranguer le roi par les députés des Etats qui sont arrivés jeudi. J'allai voir hier M. l'archevêque de Narbonne qui est arrivé avec eux, qui me reçut fort bien et me chargea de vous faire ses compliments aussi bien qu'à mon cher père. Je trouvai chez lui M. de Polignac qui me fît bien des politesses. Ils me dirent qu'ils comptoient finir leur affaire dimanche; ils ne purent me dire où logeoient MM. les évêque de Saint-Papoul et archevêque de Toulouse (1); mais je les verrai avant qu'ils partent. C'est en vérité un Paris que celle ville ici et, à moins de savoir l'adresse de quelqu'un, il est impossible de le trouver. Vous me marquez que vous avez vu la sixième édition du poème de Voltaire sur la bataille de Fontenoy : il a beau changer quelque chose dans chaque édition, il ne fera jamais de sa pièce quelque chose de suivi et de bon; il s'excuse sur ce qu'il n'a été que deux jours à la faire, mais jugez si l'excuse est recevable! Il

f (1) Charles-Antoine de la Roche- Aymon (1697-1777), évêque titulaire de Sarepte en 1725, de Tarbes en 1729, archevêque de Toulouse en 1740, de Narbonne en 1751, de Reims en 1762, grand aumônier de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, cardinal Fen" 1771, sacra Louis'XVI en 1775.

n'avoit qu'à y mettre six mois, s'il le falloit, et faire quelque chnsc de bon et de digne de lui; ce n'est pas qu'il n'y ait de beaux morceaux; mais cela ue suffît pas pour un homme comme lui. Je veux vous envoyer la critique que quelqu'un (que je crois être l'abbé des Fontaines (1), du moins est-ce son style) en a faite : elle est fort jolie. Je vous enverrai aussi une pièce que quelqu'un a faite sous le titre de Requête du curé de Fontenoij au Roi, qui est fort bien faite et où Voltaire est drapé. Vous me demandez quel est le capitaine des gardes du quartier : c'est M. de Villeroi. Je savois déjà la mort (2) de M. de Villeneufve, dont j'ai été bien affligé; c'étoit un fort honnête homme, ce qui est bien rare dans ce pays ici et il m'aimoit beaucoup.

Bien des gens croient que le roi va s'en retourner à Versailles, je ne sais qu'en penser, et j'ai vu hier arriver des ingénieurs qui m'ont dit qu'il en venoit deux brigades qu'on avoit mandées en diligence; cela donne à penser à bien du monde.

Vous devez savoir que le prince de Gonti a repassé le Rhin et a perdu quelques équipages. Je finis en vous priant de vouloir bien me conserver toujours votre tendresse et assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et embrasser pour moi mes frères et sœurs.

J'ai l'honneur d'être...

A Alost, ce 6 août 1745.

Je reviens aujourd'hui d'une grande inquiétude par la lettre que je viens de recevoir de mon petit frère. J'avois appris, par celle de ma chère mère du 22, que vous aviez été

(i) Jean-François Guyot des Fontaines plutôt Desfontaines [i 1745), critique, surtout connu par ses démêlés avec Voltaire.

(2) Arrivée à Marseille vers le milieu dr juin. Il fut enterré le 18.

incommodé et que vous aviez été saigné deux fois. Celle du petit chevalier (1) du 25, m'apprend que ce ne sera rien et que vous avez commencé de ce jour à prendre les eaux de Balaruc. Dieu veuille que cela n'ait point de suite! et je ne serai entièrement rassuré que quand vous m'aurez donné vousmême de vos chères nouvelles. J'en attends avec impatience. Pardonnez-moi mon importunité, je suis accoutumé à en recevoir et elles me font tant de plaisir que je ne saurois m'en passer. Dimanche nos députés (2) ont harangué le roi. La harangue fut belle et le roi en parut content. Je fis ma révérence à MM. les archevêques de Narbonne et de Toulouse et à M. l'évêque de Saint-Papoul qui ont suivi le roi pour voir le camp. M. de Richelieu, qui leur donna à dîner, me fit chercher par son écuyer pour y venir dîner. Mais j'étois allé dîner hors la ville au camp avec trois ou quatre officiers des gardes du corps. Je lui en fis mes excuses le lendemain. J'ai vu ici le frère de M. de Murât (3) de Carcassonne, le petit Gavanac me l'a fait connoître. Il y a bien des nouvelles sur le tapis. Le roi partit hier de Gand pour venir à Alost qui est à moitié chemin de Gand à Bruxelles et situé sur la Dendre; quelques troupes l'ont passée pour couvrir le roi, les ennemis n'étant qu'à cinq lieues de nous du côté de Malines. Demain ou après, le reste de l'armée passera la Dendre et s'étendra sur la gauche pour couvrir Dendermondre qu'on va assiéger; le roi restera à Alost. D'un autre côté le général de Lowendal partit avant-hier avec vingt-deux bataillons et je ne sais combien d'escadrons pour

(1) Jean-Pierre-Anne de Lordat, deuxième frère du page, chevalier de l'ordre de Malte, lieutenant de vaisseau, commandant d'une compagnie de marine, périt à la mer au combat de Belle-Isle le 2 novembre 1759. Il montait le vaisseau le Thésée dont trois hommes seulement furent sauvés. Soutenu par un matelot, il était près de terre, quand, sentant les forces du matelot faiblir, il se laissa couler pour ne pas l'entraîner avec lui. (Dueozoi, Annales de Toulouse, t. IV.)

(2) Des Etats de Languedoc.

(3) M. de Murât ou Demurat, capitaine au régiment de Pons en 1741, deuxième fds de Vincent de Murât, juge-mage de Carcassonne, et de Marquise Ducup. Son frère aîné, qui succéda à son père dans la charge de juge-mage, avait épousé en premières noces Claire de Lordat, qui mourut en 1741 après un an et demi de mariage. Il se remaria vingt-trois ans plus tard avec Jeanne-Charlotte de Voisins.

marcher à Ostende, projet qui va attirer l'attention de toute l'Europe. Les ennemis ne peuvent la secourir par terre puisque nous sommes entre cette ville et eux; mais par mer ils peuvent la secourir d'un moment à l'autre, peut-être auront-ils de l'occupation chez eux. On assure ici publiquement que le Prétendant (1) a abordé en Ecosse sur un vaisseau marchand et qu'il est sûr d'un parti considérable. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a passé l'hiver à Paris incognito et que de là il a été à Navarre (2) chez M. de Bouillon (3) son parent, d'où il est parti, il y a peu de temps, disant que son parti est pris, que ses fidèles sujets le rappellent en Ecosse et qu'il lui faut ou sa couronne ou l'échafaud. Voilà de beaux sentiments. Le moment est favorable pour lui; les meilleures troupes angloises en sont dehors, et les Anglois, fort mécontents du gouvernement jusque-là qu'on vient d'apprendre que l'archevêque de Cantorbéry, régent du royaume, ayant voulu faire passer de l'argent à Hanovre, cela a élevé une sédition où il a péri. J'ai dit à M. de Beauteville, que j'ai vu ce matin, que vous étiez malade : il m'a chargé de vous dire qu'il ne peut vous écrire dans ce moment ici et qu'il le fera dès qu'il aura du temps. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

J'envoie à M. l'abbé Dolmières, pour vous, les deux pièces que je vous ai promises.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

(1) Charles-Edouard Stuart, dit le Prétendant (1720-1788), fils de Jacques Stuart, dit le chevalier de Saint-Georges et aussi le Prétendant, qui avait été reconnu par Louis XIV sous le nom de Jacques III. Il échoua dans son entreprise, l'année suivante àJCulloden.

(2) Château près d'Evreux, rebâti par Mansart à la fin du dix-septième siècle, détruit on 1836.

(3) Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon (1706-1771), grand chambellan de France.

i,v •;•>[. Au camp de Mélis, ce 24 août 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je ne vous écris pas aujourd'hui sans vous apprendre une bonne nouvelle. On a porté hier au soir au roi la nouvelle de la prise d'Ostende. Jugez si elle a été bien reçue! Il est parti ce matin un page de la Petite pour l'apprendre à la reine. Je crois que le roi ne tardera pas à le suivre. Je vais vous faire un petit détail d'un détachement où j'ai été avant-hier au soir et dont je suis revenu hier. Le roi avoit dit à M. de Luxembourg d'y aller et d'amener des pages avec lui. Il m'avertit de me trouver chez lui à cinq heures du soir et de ne parler à personne. Nous partîmes donc à cette heure et allâmes prendre, à Buguenotte, M. le comte [de] Danois (1) qui devoit commander le détachement et nous rendîmes avec lui au rendez-vous des troupes qui étoit à Menteine à la droite de l'armée. Le détachement montoit à quinze mille hommes : il étoit composé de dix-neuf bataillons, des piquets de l'armée et d'un gros détachement de dragons et de la maison du roi. MM. de Souvré (2) et de Lorges, maréchaux de camp, y étoient sous les ordres de M. de Danois; il y avoit huit pièces de canon. Nous partîmes à neuf heures du soir. J 'appris, en voyant donner les ordres, qu'on en vouloit au château de Grimberghe que les ennemis occupoient au deçà du canal de Bruxelles. M. de Lorges marchoit le premier avec un gros corps et quatre pièces

(1) François-Louis comte Le Danois ou de Danois, marquis de Cernay (1679-1763), lieutenant-général depuis le 20 février 1743.

(2) François-Louis le Tellier, marquis de Souvré (1704-1767), maître de la garde-robe du roi, maréchal de camp depuis le 20 février 1743, plus tard lieutenant-général.

de campagne; M. de Souvré suivoit avec les piquets de grenadiers et M. [de] Danois marchoit ensuite à la tête des quatre brigades d'infanterie et de la cavalerie. Nous trouvâmes de mauvais chemins, ce qui nous fit arriver à six heures au lieu de trois avec la pluie, le vent et le froid. M. de Lorges, en arrivant, alla se porter entre Vilvorde et le château en deçà du canal pour empêcher les ennemis d'inquiéter M. de Souvré. qui alla attaquer le château et les observer. M. (de) Danois se mit en bataille sur deux lignes entre le village de Beghem et le château. Les ennemis s'aperçurent de notre arrivée et trois de leurs régiments passèrent le canal pour venir à M. de Lorges, qui les fit retirer à coups de canon. Pendant ce temps, M. de Souvré fit sommer le château; un petit poste attenant au château se rendit, on y fit cent-dix prisonniers, mais n'y ayant que des déserteurs dans le grand château, ils dirent qu'ils périroient plutôt que de se rendre. M. de Luxembourg m'envoya informer le roi de ce détail. J'ai vu ce matin que l'on n'avoit pas attaqué le château, parce que les ennemis ayant fait passer les piquets de leur armée en deçà du canal on n'a voulu rien engager, selon les ordres de M. le Maréchal. On s'est retiré après avoir reçu M. de Lorges, dont la situation n'étoit pas trop bonne, ayant un ravin derrière lui. La capitulation d'Ostende est que les troupes assiégées sortiront le 27 avec les honneurs, deux pièces de canon et deux mortiers, et qu'on les remettra sur les terres de la reine de Hongrie. Us ont fort bien défendu le chemin couvert, ils y ont perdu cinq cents hommes et nous quatre cents, et beaucoup d'officiers. J'oubliois de vous dire que, revenant hier au matin de cheas le roi, je trouvai M. d'Argenson qui alloit et je l'arrêtai pour lui faire le détail que je venois de faire au roi, ce qui lui fit plaisir. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

Au camp de Mélis, ce 31 août 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai reçu aujourd'hui la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire du 19 : elle m'a fait beaucoup de plaisir, puisque j'y vois que votre santé se rétablit bien. Croyez que c'est ce que vous pouvez me mander de plus flatteur. Le roi part demain : il va dîner à Dendermondre et coucher à Gand; de là il va à Bruges, de Bruges à Ostende, où il ne couche pas, mais revient coucher à Bruges; de Bruges à Gourtrai, de Courtrai à Lille, et de là il prend la poste pour aller coucher à Roye et de Roye à Paris. Je dois faire la tournée avec lui; mais à Lille je dois le laisser partir et aller avec l'équipage et les autres pages à petites journées à Versailles; mais aujourd'hui je lui ai fait demander par M. de Villeroi de prendre la poste à Lille avec lui, ce qui m'a été accordé. Ainsi j'arriverai au plus tôt à Versailles. J'ai coloré cela du désir de le suivre et c'est bien cela en partie; mais je vous dirai que je suis bien aise d'arriver, parce que la promotion de la gendarmerie pourroit se faire au plus tôt et je veux être sur les lieux pour pousser la chose avec vigueur. Ce matin j'ai été faire ma cour à M. d'Argenson, qui m'a aperçu dans la foule et m'a dit : M. de Lordat, je vous souhaite bien le boujour, vous allez bientôt troquer cet habit-là contre un autre. Je lui ai dit : Monsieur, il ne tient qu'à vous de m'en faire bientôt changer. Cela peut signifier quelque chose, ou bien simplement que je sors de page cette année et que je vais prendre un habit uniforme quelconque. Ce qu'il y a de sûr c'est que je n'y compte pas absolument et que je regarderai cela, aussi bien que tout le monde, comme une grâce signalée et qui doit décider de mon avancement dans le service. Voici une occasion unique :

100 UN l'AGE DE LOUIS XV

en voilà huit de vacants, cela ne se trouvera pas de dix ans. D'ailleurs, outre que je demanderai un brevet de retenue quand je le tiendrai, la dépense sera moindre de l'acheter présentement que dans deux ou trois ans. Car à la fin il faudroit en venir là ou rester capitaine de cavalerie. Après qu'une compagnie m'auroit bien coûté de l'argent à rétablir, il faudroit la vendre à la taxe, sans compter les menus frais en habits et autres choses qui deviennent inutiles en changeant de corps. Enfin j'en sens fort la conséquence et j'y ferai mon possible. Je m'en vais avoir soin qu'on en parle au roi souvent sans faire semblant de rien pour que, quand M. d'Argenson lui en fera la proposition, il sache de quoi il est question. Cela se fera sûrement dans ce mois-ci : on n'a attendu après la campagne que pour donnerlafacilité de trouver de l'argent promptement. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de M. le baron, où il me remercie de la médaille qu'il a reçue de vous; je suis charmé qu'il soit à Bram, je n'ai pas le temps de lui répondre aujourd'hui; je vous prie, en attendant ma lettre, de vouloir bien l'embrasser pour moi. J'ai appris ici que le chevalier de Beauteville est resté malade, je crois, à Bruges. Je marquai dans ma dernière lettre à mon cher père l'arrivée de M. de Belle- Isle. Je finis. Je souhaite que votre santé se rétablisse promptement et vous prie de me croire, avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

A Versailles, ce 11 septembre l

Monsieur mon très cher oncle,

Vous aurez été sans doute fort surpris, après avoir reçu de mes nouvelles assez exactement, d'être huit ou dix. jours sans

en recevoir. Je vous dirai que, pendant ce temps, je n'ai pas eu un moment de temps à moi depuis le départ du roi de Mélis. On n'arrivoit dans les villes que sur les deux ou trois heures de l'après-midi; il falloit servir la table du roi et dîner sur les cinq heures; après quoi la poste se trouvoit partie et on alloit se reposer. A Lille, au lieu de suivre l'équipage comme ceux de mes camarades qui étoient restés avec moi pour faire cette tournée, j'ai demandé la permission au roi de le suivre en poste. Arrivé à Paris, je suis venu à Versailles chercher de quoi m'habiller et je retournai avant-hier à Paris pour en revenir hier avec le roi. Voici le premier jour où je me trouve libre, encore le roi doit-il tirer. Vous devez avoir su la prise de Nieuwport dont le roi a porté la nouvelle lui-même. J'ai reçu aujourd'hui votre lettre du 24 août et je reçus avant-hier celle du 31. C'est qu'on aura envoyé la dernière en droiture ici, au lieu que l'autre aura fait un plus grand tour. J'ai reçu en même temps que votre lettre du 31 celle de ma chère mère dans laquelle je vois, aussi bien que dans la vôtre, de nouvelles marques de bonté, auxquelles je m'attendois à la vérité, connoissant toute votre tendresse pour moi, mais qui ne m'en ont pas été moins sensibles et dont je conserverai une reconnoissance éternelle et sans bornes. Je vais en remercier ma chère mère et mon cher père. D'un autre côté, je n'épargnerai rien pour faire réussir l'affaire. Je n'ai pu voir à Paris le petit abbé, parce que tout le séminaire est à la campagne. J'ai vu M. l'abbé Dolmières qui a été charmé de me revoir. M. et Mme d'Auriac, chez qui j'ai dîné, m'ont chargé de vous faire leurs compliments. M. Gastanier étoit à Madrid (1) et se porte bien. Ce qu'on vous a écrit de celui qui a tué M. de Castelmoron (2) est faux : je le connois fort, il est toujours dans le corps, et il n'y a même pas eu d'information,

(1) Château situé au bois de Boulogne.

(2) Le jeune Castelmoron, enseigna dans la gendarmerie, qui s'était distingué à la bataille de Fontenoy. Il venait d'être tué en duel par le marquis de Montéelair, qui, dit Luynes, « en a usé dans cette affaire avec tout le ménagement possible », se contentant d'abord de parer les coups de son adversaire. . . x, *J*iflft^tMMÉil

il se nomme Montéclair. J'oubliois de vous dire qu'Ostende est fort maltraité; les maisons du côté de l'attaque sont écrasées, c'est une fort vilaine ville, le port est bon et en bon état. M. de Lowendal y vint trouver le roi et lui expliquer son attaque. En vérité, ces gens-là se sont rendus aisément; leurs défenses n'étoient pas encore endommagées et les fossés sont bons, on les a attaqués par les dunes. Vous pouvez juger des réjouissances qu'on a faites à Paris à l'arrivée du roi et quelle joie il y a dans la famille royale. Je finis en vous assurant de toute ma reconnoissance et vous prie de me croire avec le plus profond respect...

A Choisy-le-Roi, le 18 septembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Nous sommes à Choisy depuis avant-hier : le voyage n'est pas nombreux, il y a dix ou douze seigneurs et quatre dames. Le roi s'est ressenti hier d'une fluxion sur toute la partie droite du visage, qui l'a empêché de tirer et aujourd'hui de courir le cerf. Il a eu la fièvre tout ce matin et a été saigné. On pourra bien le saigner encore ce soir; cependant les médecins disent que ce ne sera rien et que c'est l'affaire de quatre ou cinq jours, il faut l'espérer. Nous avons trouvé ici bien du changement : on a abattu une ancienne galerie qui y étoit et on en a élevé une autre à la même place plus largo et plus longue; on doit y peindre les victoires et conquêtes du roi. Je tu* puis pas vous mander d'ici de nouvelles; on n'y en sait pas. On attend de jour en jour l'élection de l'Empereur et il n'est pas douteux que ce ne soit le Grand Duc. J'ai tu à Versailles M. l'abbé Dolmières qui m'a remis une lettre de change di

votre part, dont je vous suis bien obligé, et, quoique je compte sur de plus grands bienfaits de votre part, cela ne m'empêche pas d'être sensible aux autres. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs. — Si mon oncle l'abbé et M. le baron sont à Bram, je vous prie de les assurer de mes respects.

A Choisy, ce 22 septembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 12; on me l'a envoyée de Versailles avec une autre de mon oncle l'abbé. Je commencerai par vous dire que le roi, que je vous avois mandé l'autre jour pour être malade et avoir été saigné deux fois, se porte bien : il sera purgé demain. Nous devions partir lundi; mais le voyage a été prolongé par cette incommodité et on compte que le roi sera en état de partir samedi. La reine, M. et Mme la Dauphine et Mesdames sont venus voir le roi. M. l'abbé Dolmières s'est trompé, apparemment par distraction, quand il vous a écrit que le roi alloit à Compiègne le 1er octobre; il a voulu mettre à Fontainebleau. Roquefort a eu, comme on vous l'a mandé, une enseigne à pique à son rang, il a fort bien pris dans le régiment. Je vous dirai entre nous que d'abord il campoit avec un très mauvais sujet qui a été depuis chassé du régiment. Il était fort fâché de s'être embarqué imprudemment avec cet homme-là, mais il balançoit à s'en séparer par ménagement. Béon (1) et moi, qui le trouvâmes à la comédie

(1) Les Béon étaient du Languedoc et parents des Mauléon.

à Tournai, lui en parlâmes follement et le résolûmes à le faire . Cela lui a fait honneur dans le régiment. Son frère qui est encore page est fort aimable. Ce que vous me dites de la lettre de M. d'Argenson à Roquefort me fait souvenir que j'ai oublié à vous écrire d'Alost que nous en avions eu de pareilles avec la différence que nous reçûmes en même temps les épées au lieu que lui et tous ceux qui firent la campagne dernière ne les auront que cet hiver. On a travaillé d'abord au service actuel. Ce sont des épées de guerre dont la garde s'ouvre en deux : elles peuvent valoir cinquante écus; mais elles ne peuvent servir qu'à l'armée. Les lames viennent d'Allemagne et sont en forme de demi-espadons. Vous devez savoir la nouvelle de la prise de Parme et de Plaisance. Du reste je n'ai pas d'autre nouvelle à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs. Je vous prie d'assurer aussi de mes respects mon oncle l'abbé.

A Choisy, ce 29 septembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre dernière lettre du 19 que vous aviez à Bram grande compagnie, ce qui me fait grand plaisir. Je crois que la dissipation ne peut vous faire que du bien. Je vois que M. le baron est encore à Bram; je vous prie de vouloir bien l'assurer de mes respects aussi bien que tout le peste de la compagnie. Je souhaite que les eaux de Camarès vous tassent du bien. Vous ne m'avez pas mandé si celles de Balaruo vous en avoient fait. Nous arrivâmes hier au soir après l«v tiré que

le roi fit l'après-midi dans son parc. Je vous dirai que le pauvre Roquefort est mort à deux ou trois heures du matin. Tous les secours des médecins n'ont pu le sauver. Je crois qu'il y avoit un dépôt formé dans la tête. Je me chargeai de l'apprendre à son frère qui jeta des hauts cris. Je lui dis ce qu'il falloit pour le consoler, mais il n'y a pas moyen. M. de Joncy l'a envoyé à Ivry prier M. le Premier de demander pour lui l'emploi de son frère. M. le Premier en a écrit sur-le-champ à M. de Biron et Montesquieu est venu par son ordre présenter au roi à son tiré un mémoire à ce sujet. Le roi qui savoit déjà la mort de son frère l'a fort bien reçu et je ne doute pas qu'il ne lui accorde sa demande. Je crois que personne ne l'a encore écrit à son père; je vous l'écris pour que vous le prépariez à apprendre cette nouvelle, si vous le jugez à propos. Enfin ce qui doit le consoler, c'est qu'il est mort dans les plus beaux sentiments du monde. Le jour qu'il reçut les sacrements, je remarquai qu'il étoit inquiet. Je priai notre aumônier, qui est un homme d'esprit et de mérite, de l'aller voir, cela produisit un grand bien. Ce pauvre garçon lui dit qu'il croyoit n'avoir fait rien qui vaille et qu'on lui avoit envoyé pour confesseur une bête. L'abbé Cheffrel, c'est le nom de l'aumônier, le rassura là-dessus et lui envoya chercher un habile homme de sa connoissance qui le tranquillisa absolument; et depuis ce temps-là il a été, jusqu'à sa mort, fort tranquille. Je vous dirai qu'on parle fort ici d'une bataille en Flandre; les ennemis sont au camp de Mélis, où nous étions à notre départ, et M. le Maréchal est en deçà de la Dendre, où il a fait jeter sept ou huit ponts. Il a aussi fait revenir les officiers à qui il avoit donné congé. Tout cela fait croire qu'il veut l'attaquer. Nous partons d'ici samedi pour Fontainebleau. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

106 UN l'AGK DH LOUIS XV

A Fontainebleau, ce 10 octobre 1745.

Monsieur mon très cher oncle.

J'ai reçu aujourd'hui la lettre de mon oncle l'abbé qui me marque que vous avez fini de prendre les eaux de Camarès dont vous vous êtes bien trouvé. Je vois aussi que vous avez bonne compagnie chez vous. Je vous prie de me dire si ce chevalier d'Auger n'est pas le même que j'ai vu à l'armée maréchal de camp et chef de brigade des gardes du corps. Je suis fâché de l'incommodité de M. le baron de Lordat; je vous prie de lui faire bien mes compliments, j'espère que ce ne sera rien. Je ne me suis pas pressé de vous écrire la nouvelle de l'affaire d'Italie (1), parce que je vois que vous êtes aussitôt informés que nous des événements de ce pays-là; c'est M. de Monteynard, colonel du régiment d'Agénois, qui en a porté la nouvelle : il a été fait brigadier. On croit que cet avantage déterminera M. de Maillebois (2) à faire le siège d'Alexandrie et que c'étoit là le but qu'il se proposoit en attaquant les ennemis. On dit que nous avons en Flandre un détachement de trois cents hommes un peu maltraité près d'Enghien. Le siège d'Ath doit être bien avancé. On dit que les affaires du Prétendant vont bien en Ecosse. Les Anglois ont rappelé chez eux quelques troupes de Flandre en conséquence de ces succès. On dit aussi que les Hollandois y ont fait passer six mille hommes. Malgré les représentations de l'abbé de la Mlle (M). à ce suj«t, ce pays là tient tout le monde en suspens. Je n'ai

(1) La bataille de Bassignano, du 27 septembre. Luynes en a donné la relation (t. VII, p. 81).

(2) Jean-Baptiste Desmaretz, marquis de Maillebois (1682-1762), maréchal de France, fils du contrôleur général et petit-neveu de Colli.it.

(3) Jean-Ignace de la Ville (1701-1774), ministre près les Etats-Généraux.

rien de plus à vous dire aujourd'hui. Je finis en vous priant de ménager votre santé cet hiver et de me croire avec le plus profond respect, etc..

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs. Je compte mon oncle l'abbé à Toulouse. Ainsi je lui écrirai là. Ath a été pris avant-hier à onze heures du soir.

A Fontainebleau, ce 19 octobre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens de recevoir votre lettre du 7, par laquelle je vois que vous êtes fort touché par la mort du pauvre Roquefort et que vous avez pris des mesures pour l'apprendre à son père. C'est une grande perte pour lui; mais son frère le consolera de cette perte, c'est un fort bon sujet. Il est arrivé hier un officier du roi de Prusse pour porter au roi le détail de l'affaire qu'il a eue avec le prince Charles. Il assure que le roi de Prusse n'avoit avec lui que dix-neuf mille hommes contre soixante mille : cela me paroît un prodige. Vous devez aussi avoir appris l'avantage que M. de Lautrec a eu en Italie sur un détachement de cinq mille hommes qu'il a surpris dans son camp. M. de Mirepoix a battu aussi un petit corps de barbets des montagnes qu'il a surpris en embuscade. Les nouvelles d'Ecosse sont admirables : le Prétendant a été proclamé à Edimbourg, dont il est maître, régent du royaume au nom de son père qui a été proclamé roi d'Ecosse. Son parti est fort, à ce qu'on dit, de quinze mille hommes. Il a déjà bien battu un général anglois. Il n'est pas encore maître du château d'Edimbourg, faute de canon. On prétend qu'on va faire un gros em-

barquement pour ce pays-là; il faut espérer que tout cela réussira. Voilà assurément de bonnes nouvelles de tous côtés : il faut espérer que cela nous procurera la paix. L'armée de Flandre est séparée, la maison du roi est en marche pour revenir. J'ai vu déjà ici plusieurs officiers de gendarmerie, surtout de ceux qui ont été faits maréchaux de camp; apparemment qu'ils viennent solliciter d'être remplacés au plus tôt pour avoir l'argent de leurs emplois. M. de Richelieu me dit l'autre jour qu'il avoit parlé à M. d'Argenson depuis peu à mon sujet et qu'il paroissoit bien intentionné pour moi. Il me demanda si vous songiez à trouver de l'argent, parce qu'une partie de la réussite dépendoit d'avoir son argent tout prêt. Je lui dis que oui et que vous m'aviez écrit que vous en cherchez àToulouse aussi bien que mon cher père. lime dit là-dessus que vous en trouveriez plutôt là qu'à Paris. Mais, me dit-il, que ne s'adresse-t-il à Lamouroux? (1) Il se reprit ensuite et me dit qu'il se doutoit bien que vous ne voudriez pas emprunter au trésorier de la province. Je vous dis cela de vous à moi. Cela me fit rire, mais je n'y répondis rien. D'Alzau ni le petit Bruyères ne sont pas ici. On dit que le voyage est diminué et qu'au lieu de s'en aller le 22 le roi part le 11. Je n'en serai pas fâché. Le roi chasse ici quatre fois par semaine. Si ce n'étoit cela, on s'y ennuieroit beaucoup. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

A Fontainebleau ce 24 octobre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre lettre du 14, que j'ai reçue ce matin, que mon cher père est allé faire une tournée. Il aura trouvé

(1) Ancien caissier sous Bonnier de la Mosson, Lamouroux venait île succéder à ce dernier dans la charge de trésorier des Etats de Languedoc, grâce à la protection de Richelieu.

M. et Mme de Roquefort dans l'affliction. Quant au congé qu'ils veulent demander pour leur fils, je n'en suis pas d'avis et je crois que vous goûterez mes raisons. Ne vaut-il pas mieux qu'il ne perde pas de vue l'emploi de son frère et que, quand il l'aura obtenu, il demande alors à M. le Premier la permission de quitter tout à fait, qu'il ne peut lui refuser, quoique cela soit quelques mois avant la livrée? Alors il passeroit la fin de l'hiver chez lui, sachant à quoi s'en tenir, et ne viendroit joindre le corps que pour la campagne, ou à Paris s'il étoit du détachement de Versailles. M. de Biron viendra bientôt ici et il est nécessaire qu'il le voie. Si vous trouvez cela raisonnable, il ne vous sera pas difficile d'engager M. de Béon à le faire goûter au père. Son fils est du même avis que moi. Aujourd'hui comme M. d'Argenson sortoit de chez le roi, j'étois avec M. de Blaru, exempt des gardes du corps et beaufrère de notre intendant, à qui M. d'Argenson vient de donner une compagnie de dragons pour son fils qui est page à la Petite et qui a fait la campagne avec le roi : il l'en a remercié devant moi et, comme j'ai fait une révérence à M. d'Argenson, il m'a dit : Pour vous, ce n'est pas une compagnie que vous demandez. Je lui ai répondu qu'il savoit ce que je demandois et que je le priois de vouloir bien s'en souvenir quand il travailleroit avec le roi pour cela. Il m'a répliqué que je pouvois compter sur lui. S'il me tient parole, cela réussira; car assurément le roi n'ira pas contre, s'il le lui propose. Cette promotion ne peut pas aller loin; tous les officiers de gendarmerie qui ont été faits maréchaux de camp sont ici à solliciter qu'on les remplace pour avoir leur argent. On a su ici la prise d'Alexandrie. Il n'y a pas d'autres nouvelles. On dit qu'il y a une promotion d'officiers généraux : elle n'a pas encore transpiré (1). J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et M. le baron et d'embrasser pour moi mes frères

(1) Elle parut le 29 octobre : elle comprenait 18 lieutenants-généraux, 31 maréchaux de camp, 30 brigadiers d'infanterie et 33 brigadiers de cavalerie.

et sœurs. Je vous dirai que, si mon affaire étoit bientôt finie, je pourrois bien trouver dans cet hiver le moment de vous aller voir en le demandant au roi. Vous jugez bien si cela me feroit du plaisir.

•A Fontainebleau, ce 31 octobre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Il vient de paroître une nombreuse promotion d'officiers généraux; j'ai tâché d'en avoir la liste, le jour et le lendemain, pour vous l'envoyer, mais je n'en ai pas pu avoir. Présentement elles sont communes; mais vous l'aurez bientôt par la Gazette et il est inutile d'en charger ma lettre. On parle fort de faire passer des troupes en Ecosse; il n'y a que la difficulté du passage qui retient. On dit que les affaires^vont tout au mieux de ce côté-là. Il seroit bien à souhaiter que cela réussît tant du côté de la religion que de celui de la politique; il n'est pas douteux que cela pourroit décider la paix. L'abbé de la Ville, notre envoyé en Hollande, revient; on n'en sait pas trop les raisons. Voilà l'armée de Flandre tout à fait séparée, tous les officiers généraux et colonels sont de retour. Ce qu'on vous a marqué que les troupes de Flandre ne sont pas fatiguées est bien vrai; mais, pour parler sans prévention, on peut dire, sans rien ôter des grandes qualités de M. le comte de Saxe, que la campagne n'a pas été fatigante pour les troupes, si vous en ôtez quatre ou cinq jours avant la bataille. Il n'y a pas eu des marches longues, les détachements n'ont pas été fréquents puisque la campagne n'a pas été disputée; les soldats n'ont jamais manqué de rien, les fourrages et les vivres on! été en abondance. Ou dit que le Maréchal se porte mieux. Je n'ai plus rien à vous mander, il n'y a rien de nouveau sur u\oi\

affaire. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect... Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et dembrasser pour moi frèress et sœurs.

A Fontainebleau, ce 9 novembre 1745i

Monsieur mon très cher oncle,

M. de Richelieu, qui avoit été quelque temps à Paris, vient d'arriver. Je ne manquerai pas de lui témoigner, quand je le verrai, toute votre reconnoissance de ses bontés pour moi. J'ai vu ce matin M. l'évêque de Viviers au château avec beaucoup de plaisir; je le regarde comme un prélat de grand mérite; je ne manquerai pas, quand j'irai voir le petit abbé à Paris, de lui faire ma révérence. Le roi dit hier, à la chasse, que la ville de Valence étoit prise; voilà assurément bien des succès. On ne dit rien de nouveau du Prétendant. J'ai fait votre commission auprès de M. Tressan; il m'a dit qu'il connoissoit déjà MM. de Sarrieu pour bons gentilshommes et fort honnêtes gens et que d'ailleurs il sufïîsoit que vous vous intéressiez pour eux pour qu'il leur rendît tous les services qui dépendront de lui. Je dois vous faire part d'une proposition qui m'a été faite aujourd'hui et que je n'ai pas négligée. Il y a longtemps que je suis connu de M. et Mme de Chalmazel(l)qui tiennent à la cour une très grosse maison, comme premier

(1) Louis de Talaru, marquis de Chalmazel, premier maître d'hôtel de la reine depuis 1733. Il eut de sa femme, Marie-Marthe de Bonneval, quatre fils : 1° César-Marie, marquis de Talaru, maréchal de camp, maître d'hôtel de la reine, après son père, en 1763; 2° François-Hubert, comte de Talaru, mort en 1757; 3° Ange-François, évêque de Coutances; 4° Louis-François, vicomte de Talaru, qui devint à son tour maître d'hôtel de la reine en 1770 . Le page écrit toujours Charmazel au lieu de Chalmazel.

maître d'hôtel de la reine. Quand je fis ma course pour la prise de Tournai, ils me reçurent on ne peut pas mieux et me donnèrent à souper; ils me prièrent de venir manger chez eux et à mon retour quand cela me feroit plaisir. J'avois négligé d'y aller depuis mon retour de l'armée; Mme de Castries (1) leur Qlle, qui suivoit hier Mesdames à la chasse, m'en fit des reproche* de leur part; j'y ai été aujourd'hui. Mme de Ghalmazel, qui demande pour son second fils qui est de mon âge et qui sert dans le régiment de son frère qui porte le nom de Talaru comme lui et qui eut ce régiment l'année passée, qui demande, dis-je, pour lui un guidon de gendarmerie, m'a dit que, si sa demande et la mienne réussissoient, elle me prioit d'être de chambrée avec son fils et qu'elle prenoit cela si fort à cœur que, la première fois qu'elle verroit M. d'Argenson, qui mange souvent chez elle, elle lui diroit qu'elle souhaite presque également qu'il m'accorde cet emploi qu'à son fils par l'envie qu'elle a qu'il vive avec moi. On ne peut rien de plus obligeant ni de plus avantageux pour moi. Un propos comme celui-là ne peut que me faire honneur auprès de M. d'Argenson. D'ailleurs, quand je viendrai dans ce pays-ci passer quelque temps pour y faire ma cour, c'est une maison ouverte pour moi; c'est une grande ressource ici, on ne tombe pas des nues en arrivant. Le départ du roi est fixé au 20, celui de la reine au 19, celui de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine au 17 et celui de Mesdames au 21. Le roi reste à Ghoisy jusqu'au 26. On veut ici que Mme la Dauphine soit grosse. Voilà la seule nouvelle que j'aie à vous apprendre. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et M. le baron et d'embrasser pour moi mes frères et sœurs.

(1) Marie-Louise-Angélique de Talaru de Chalmazel, née le 20 mars 172;!, avait épousé le 20 juillet 1744 Armand-François de la Cruix, marquis de Castries." .

A Fontainebleau, ce 16 novembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vous suis bien obligé des peines que vous vous donnez pour trouver l'argent nécessaire pour l'emploi que je demande. Je crois que cela ne peut aller loin présentement; je voudrois que chacun sût son sort au plus tôt pour pouvoir prendre mes arrangements pour aller vous voir cet hiver; soyez persuadé que je mets ce plaisir-là au-dessus de tout. M. le Premier est arrivé ici il y a trois jours; je lui ai rappelé la lettre de mon cher père au sujet du petit chevalier, il m'a promis d'en parler à M. de Maurepas (1). Je me garderai bien d'en parler à M. de Richelieu, car il est assez mal avec M. de Maurepas; d'ailleurs il n'est pas ici, plusieurs personnes le croient parti pour l'Angleterre; du moins assure-t-on que c'est lui qui est destiné à commander les troupes qu'on envoie au Prétendant. Je voudrois bien qu'il ne fût pas encore parti et qu'il ne prît congé qu'à Choisy; on prétend que la promotion des emplois vacants doit s'y faire, j'en serois fort aise, je serois à même de parler à M. d'Argenson plutôt qu'à Versailles. Il est vrai, comme vous me mandez, que M. l'abbé Dolmières est fort bien avec Mesdames, il leur fait souvent sa cour et en est fort bien traité. Il vous a mandé vrai que j'avois demandé à la reine son portrait. Enfin il y a trois ou quatre jours elle a dit qu'elle me le donneroit, il ne faudra plus à présent que l'en faire sou-

(1) Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas (1701-1781), ministre d'Etat à dix-sept ans, chargé du département de ia marine en 1723, disgracié à cause d'une chanson contre Mme de Pompadour le 26 avril 1749, rappelé en 1774 par Louis XVI qui le nomma premier ministre.

venir pour qu'elle donne ordre qu'on le fasse. Je vous assure que je suis fort sensible à cette grâce, d'autant plus qu'elle n'est pas commune. Il y a longtemps que je n'ai vu M. Dolmières. L'abbé de Malherbe (1), à qui le roi avoit donné l'évêché de Béziers, l'a refusé. M. le Dauphin part demain avec Mme la Dauphine, le roi et la reine partent vendredi, la reine pour Versailles et le roi pour Choisy, d'où il va le 26 à Versailles pour être au ballet qu'on y donne le 27. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 26 novembre 1745.

Je vous écris en arrivant de Choisy, où j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 11 novembre. J'y vois que vous auriez souhaité apprendre par la mienne du 31 la distribution des emplois vacants et de m'y voir compris, ce ne sera pas de sitôt. Hier M. d'Argenson vint au conseil à Choisy, je lui fis demander comme indifféremment par M. de Meuse, qui a de l'amitié pour moi, s'il y avoit quelque chose de fait pour moi. M. d'Argenson lui répondit que ce ne seroit pas encore de sitôt, mais que je fusse tranquille et que ses intentions pour moi étoient bonnes; ainsi il faut patientor. Je vous suis bien obligé, aussi bien qu'à mon cher père et à ma chère mère, de la diligence que vous avez faite pour trouver de l'argent; elle me prouve de plus en plus toute la tendresse

(1) Jean-Baptiste Antoine de Malherbe, docteur en Sorbonno. né a Ctten, nommé à l'évêché de Béziers, à la mort de M. des Alrics de Rousset» après l'abbé de Ghistelle, refusa comme ce dernier. Il mourut en 1771.

que je vous connoissois déjà à tous pour moi. Vous n'avez pas affaire à un ingrat, mais à quelqu'un qui sait parfaitement de quel prix il est d'avoir des parents tels que vous, qui s'en félicite tous les jours et qui sait bien qu'on leur doit des sentiments bien plus forts que le respect et l'obéissance qu'on doit indifféremment à tous ses parents bons ou mauvais. Il est un empire bien plus fort des parents sur leurs enfants qui est fondé sur la tendresse et sur l'inclination du cœur; vous l'avez bien acquis sur moi et vous le conserverez toute la vie. Je vous prie de me passer cette petite digression, il faut bien laisser parler le cœur quand il le veut. J'ai vu à Choisy M. de Maurepas, j'ai trouvé l'occasion de lui parler du petit chevalier. Il m'a reçu fort obligeamment et m'a promis de songer à lui quand il nommeroit à quelque place de garde-marine au département de Toulon. M. le duc d'Anville, qui étoit avec lui, m'a promis de lui en reparler et m'a conseillé de lui donner un mémoire là-dessus. Je suis bien aise que le maréchal de Saxe ait donné un (1) pendant l'hiver au chevalier de Beauteville. Je lui écrirai pour l'en féliciter; je vous avouerai que j'ai conçu beaucoup d'estime pour lui. Je n'ai plus rien à vous mander. Il y a longtemps que je n'ai vu M. Dolmières, je compte le voir demain. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 3 décembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Je suis tout aussi fâché que vous que les inondations vous aient empêché de recevoir mes lettres, j'espère qu'elles ne seront pas retardées et qu'il n'y en aura pas de perdues. Le roi

(1) Lacune dans le manuscrit.

iifl UN PAGK DK LOUIS XV

a enfin pourvu aux régiments vacants. On prétend même que la promotion des guidons de gendarmerie est faite, mais rien n'a transpiré lu-dessus. Voici la liste des régiments d'infanterie : Lyonnois à M. de Lannion colonel de Médoc; Médoc à M. de I tréhan lieutenant aux gardes françoises, Anjou à M. le chevalier de Rochechouart colonel de Beauce, Beauce à M. de Lévis, mousquetaire, Montmorin à M. de Saint-Hérem capitaine au même régiment, Brancas à M. de Ségur colonel, Ségur à M. de Gensac capitaine de grenadiers du régiment de Bonac, Biron à M. le prince de Rochefort capitaine dans Royal- Pologne, Penthièvre à M. de Saint-Perne capitaine au régiment du Roi-infanterie, Lorraine à M. de Caux capitaine au régiment du Roi-infanterie, Tournesis à M. de Castéja lieutenant au régiment du Roi-infanterie, Bresse au comte de Carcado capitaine au régiment du Soi-infanterie, Foix au chevalier de Groslier, Luxembourg à M. de la Roche-Courbon, Montboissier à M. de la Tour-d'Auvergne. Les régiments de cavalerie sont :Gramont au chevalier de Gramont, d'Andlau à M. de Bourbon-Busset. Ceux de dragons sont celui du Roi à M. d'Ornano, Dauphin à M. de Lescure capitaine au régiment du Roi-infanterie, Surgères à M. de Caraman et Vibraye à M. d'Aubigné. Je crois que la liste des guidons vous intéresseroit davantage. Dès que je saurai mon sort je vous le manderai. Vous me demandez si le roi me continue toujours ses bontés : il m'a parlé quelquefois à Choisy, mais ici les occasions manquent, il y a tant de monde qu'on est heureux quand on est regardé. Les nouvelles d'Ecosse sont bonnes, nous avons déjà quelques troupes de passées, on ne sait pas quand partira le général qui commandera ce corps d'armée, on veut toujours que ce soit M. de Richelieu. On assure que M. le contrôleur général (1) se retire. Je n'ai pas d'autres nouvelles à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect ...

(1) Philibert Orry, comte de Vignori (1689-1747), contrôleur général dea finances depuis 1730. Il se retira en effet le 4 janvier suivant par ordre de Louis XV et à l'instigation de Mme de Pompadour avec 16,000 livres de pension. Il fut remplacé par Machault d'Arnouville.

A Versailles, ce 13 décembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Il est bien singulier qu'il n'y ait encore rien de fait pour le remplacement des emplois vacants dans la gendarmerie; je crois cependant que cela finira ces jours-ci. Depuis que j'ai formé l'espérance d'aller vous voir, cela me paroît bien long; car, la promotion faite, il faut du temps pour recevoir l'argent et avoir sa commission; on ne peut quitter ce pays-ci que quand tout cela est fait; après quoi l'aller et le revenir consomment tout le temps, à moins d'aller en poste sur ses fesses, parti que je pourrai bien prendre s'il arrive, comme je le souhaite, que les circonstances me permettent de faire ce voyage. Ce seroit bien celui que je ferai de ma vie avec le plus de plaisir. Mais je parle là d'une chose dont je n'ose encore me flatter. Il faut d'abord que ce que je demande réussisse; car, si je n'ai pas un guidon à cette promotion, il faudra être peutêtre tout l'hiver à attendre une compagnie de cavalerie. D'ailleurs je ne suis pas sûr du consentement de M. le Premier. Voilà déjà trois pages qui sont sortis avant la fin de l'année, chose qu'il ne leur a accordée qu'avec peine. Montesquieu, qui a assurément de bonnes raisons pour cela, n'a pu l'obtenir qu'aujourd'hui après l'avoir demandé plusieurs fois, et je crois qu'il me l'accorderoit plus difficilement qu'à tout autre. Avant qu'il soit longtemps je serai plus savant sur tout cela et je serai bien content si cela tourne selon mes souhaits. On renouvelle que le roi de Prusse est à Dresde, il transporte tous les ouvriers des manufactures de porcelaine chez lui; il doit tirer des sommes immenses de ce pays-là. Charles XII, roi de

Suède, en pareil cas en tira vingt millions. Le roi de Pologne et toute sa cour se sont enfuis à Prague. D'un autre côté voilà le roi de Sardaigne bien resserré, ayant perdu la citadelle de Casai. Le Prétendant se soutient fort bien en Angleterre. En vérité il faut convenir que les alliés de la reine d'Hongrie ne sont pas bien traités cette année-ci. Il faut espérer que cela durera jusqu'à ce que le roi les ait obligés à faire la paix. Je ne me souviens plus du service que Mme de la Feuillade dit avoir reçu de moi à l'arrivée du roi, elle est bien bonne de s'en être souvenue. Je n'ai plus rien à vous mander. D'Alzau, Cavanac, Chalabre et Montesquieu se portent tous fort bien. Vous verrez sans doute bientôt le dernier et vous en serez content. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 19 décembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai écrit hier à mon cher père pour lui apprendre que j'avois été nommé à un guidon de gendarmerie, je vais vous faire quelques petits détails là-dessus. Je vous dirai d'abord que, le roi allant demain à la Meute et M. le Premier qui en est gouverneur devant s'y rendre à l'arrivée du roi, j'ai remis à remercier là le roi, présenté par M. le Premier, et pour cela je ne me suis pas montré devant ce prince d'aujourd'hui : c'est une attention que je dois à M. le Premier. Je lui ai écrit hier pour le remercier, aussi bien qu'à M. Castanier pour lui

en donner avis; je compte le voir à Paris dès que j'en aurai le temps. J'ai été aussi voir M. de Richelieu pour le remercier, il m'a fait son compliment. M. d'Argenson m'a écrit ce matin une lettre d'avis dans laquelle, après m'avoir fait son compliment, il me presse de faire remettre incessamment entre les mains de M. le Prestre, trésorier général des troupes de la maison du roi et de la gendarmerie, la somme de cinquante mille livres afin, dit-il, que, lui en apportant le récépissé, il puisse me faire expédier mon brevet. Qu'en pensez-vous? Voilà une assignation dans les formes. Votre éloignement m'a un peu inquiété, par rapport à la diligence qu'on demande, mais j'ai pensé qu'on ne pouvoit pas me refuser le temps de faire venir cet argent. J'ai trouvé M. de la Fare chez le roi; il m'a embrassé et m'a fait son compliment. Je lui ai dit ce que je pensois là-dessus. Heureusement il connoît fort M. de Castellane (1) qui doit venir demain au matin ici. Il m'a promis de lui dire que j'étois sûr de mon argent dans le temps qu'il faut pour recevoir des nouvelles de ce pays-là. M. de Castellane peut en cela me rendre des services, d'autant plus que je le connois déjà. De plus M. de la Fare, ayant vu passer M. Lamouroux, l'a arrêté et lui a dit que j'aurois peut-être besoin de lui en cette occasion et l'a prié de me rendre service, ce que l'autre a promis obligeamment. Ces circonstances sont heureuses et M. de la Fare m'a rendu là deux grands services. J'irai voir M. d'Argenson et lui dirai ce que je viens d'exposer par rapport à l'argent, et je serai prêt, à la première nouvelle que j 'aurai, d'aller à Paris faire la remise de cette somme et je presserai ensuite mon départ auquel je penserai même auparavant. Je vous dirai que tous les colonels ont ordre de partir pour leurs régiments qui sont en Flandre. On soupçonne quelque entreprise considérable du Maréchal; si la gendarmerie marchoit je ne me trouverois pas à mon aise sans un cheval ni une marmite, mais je n'en crois rien. En voilà assez pour aujourd'hui. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

(1) Major de la gendarmerie.

A Versailles, ce 27 décembre 1745.

Monsieur mon très cher oncle,

Depuis ma dernière lettre à mon cher père il est arrivé un courrier du roi de Prusse avec de nouvelles particularités de la bataille du roi de Prusse. Les ennemis y ont perdu douze mille hommes, tués, blessés ou prisonniers, et tous leurs canons et bagages; leur armée est totalement dispersée et le roi de Prusse mande qu'il est entré avec dix bataillons dans Dresde. L'armée du prince Charles n'étoit qu'à un quart de lieue de la bataille et n'a jamais voulu approcher; voilà en vérité de grandes nouvelles. M. de Richelieu est parti pour aller conférer avec M. le maréchal de Saxe et de là doit se rendre au rendez-vous pour s'embarquer. Il faut espérer un bon succès de cette entreprise. M. de Maurepas, à qui je voulus donner hier un mémoire au sujet du petit chevalier, comme M. le Premier me l'avoit dit, me répondit que cela étoit inutile, qu'il avoit déjà donné une place à mon frère, mais que ça n'avoit pu être à Toulon, qu'il falloit qu'il se tint prêt à partir pour Rochefort au premier ordre et que de là il le feroit passer au département de Toulon dès qu'il le pourroit. Je l'ai remercié et lui ai dit que je l'écrirois au plus tôt à mon cher père; je crois que cela lui fera plaisir comme à vous. J'irai dans deux ou trois jours à Paris, je verrai M. de Castellane et ferai mes visites de corps, ayant appris que c'étoit une chose nécessaire, à moins que le major ne me dise qu'il faut attendre le paiement. J'ai oublié, je crois, de vous mander les noms de ceux qui ont eu comme moi des emplois de gendarmerie. Ce sont MM. de Breteuil, Wignacourt, Surgères, Talaru ou Chalmaiel,

Dryan et moi. Je ne sais pas le nom du septième. Je profiterai, si j'ai quelque chose à vous mander de conséquence, du courrier de Lyon les vendredis, aussi bien que des leçons que vous me donnez sur le style. On m'a assuré que le chevalier de Beauteville alloit avec M. de Richelieu en Angleterre. C'est M. de Coigny le fils qui faisoit les honneurs à Ghoisy, les deux derniers voyages. En son absence c'est son père qui y supplée. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 1er de l'an 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je ne vous dirai rien de nouveau de mes sentiments pour vous au renouvellement de l'année; je vous assure qu'ils n'ont pas besoin de cette occasion-là pour se réveiller. Jouissez d'une bonne santé : voilà où se réduisent tous mes souhaits pour vous, c'est celui que je sens le plus vivement. Le roi a fait aujourd'hui une promotion de cordons bleus qui sont M. l'archevêque de Tours (1), le prince d'Aldoré, ambassadeur des Deux-Siciles, et MM. de Béranger (2), le chevalier d'Apchier, milord Clare (3), le comte d'Estrées, de Lowendal et du Chaila. J'ai prévenu dans une de mes lettres ce que vous me marquez

(1) Louis-Jacques de Chapt de Rastignac (1684-1750), évêque de Tulle en 1720, transféré à Tours en octobre 1723.

(2) Lieutenant-général depuis le 2 mai 1744.

(3) Charles O'Brien, milord Clare, comte de Thomond (1699-1761), colonel du régiment de son nom en 1718, maréchal de camp, lieutenantgénéral, puis maréchal de France.

au sujet de M. Lamouroux. Il n'aura tenu qu'à mon cher père de se servir de lui à Montpellier par ses corespondants en m'écrivant de l'aller voir à Paris à ce sujet. Il me promit, devant M. de la Fare, de me rendre service dans cette occasion. J'ai prévenu aussi ce que vous me mandez au sujet de M. Castanier, à qui j'écrivis le jour même que le roi m'eut accordé le guidon. Il m'a répondu par une lettre fort obligeante. Je n'ai pas été à Paris comme je le comptois, dans l'incertitude d'y trouver M. de Castellane qui est venu deux ou trois fois ici et s'en est retourné le même jour. Je prendrai le, temps de le voir ou ici ou à Paris dès que je le pourrai. Il sortira au mois d'avril neuf pages, en comptant les trois qui sont sortis et moi. Hors Montesquieu, un nommé d'Octeville et moi, tous les autres demandent des compagnies de cavalerie ou de dragons et M. d'Argenson leur a donné à tous de l'espérance. Il faut convenir que le roi traite bien ses pages cette année. Je ne sais rien de nouveau à vous mander, rien ne l'est moins que les sentiments de respect et de reconnoissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

J'oubliois de vous dire qu'après avoir réfléchi sur la demande d'un brevet de retenue dans ce moment-ci, j'ai pensé qu'il n'étoit pas favorable. D'abord ce n'est pas la coutume qu'on en donne tout en entrant; secondement il ne faut pas demander tant de choses coup sur coup; troisièmement, si on m'en donnoit un, on me le donneroit beaucoup moindre que dans un an, après la campagne, pendant laquelle, servant dans l'armée du roi, je pourrai me remuer à ce sujet. D'ailleurs, s'il m'arrivoit accident cette campagne, je suis persuadé qu'en écrivant à M. le Premier et à M. de Richelieu, ils obtiendraient facilement une indemnisation sur la somme. Je ne fais que vous exposer là mes conjectures, voyes si elles sont justes.

A Versailles, ce 3 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je sors de chez M. l'abbé Dolmières, je vous l'avoue, de fort mauvaise humeur. Je l'avois prié de faire à M. le Premier la demande de me laisser aller vous voir avant le mois d'avril sous le prétexte de faire mon équipage et de me préparer à entrer en campagne. Il n'a jamais voulu l'accorder. Il faut convenir que c'est un homme fort singulier; on diroit que nous sommes enrôlés. Il a pris pour excuse que ce seroit manquer au roi que de le quitter tout de suite après en avoir obtenu une grâce signalée. Jugez un peu si le roi trouveroit mauvois que j'allasse me mettre en état de le servir et voir des parents qu'il y a longtemps que je n'ai vus! Enfin il ne faut pas se brouiller avec cet homme-là. J'irai le voir à Paris, où il est allé aujourd'hui, et je tâcherai de le faire revenir là-dessus, sans l'indisposer contre moi. Je sais comme il faut le prendre et, si je ne réussis pas, ce qui pourra bien arriver, du moins je pourrai en tirer quelque autre chose. Je vous avouerai que ce contre-temps-là me fait de la peine. Car j'avois compté làdessus, j'avois même déjà retenu un domestique excellent qui étoit depuis quatorze ans à M. de Chevrières, guidon de gendarmerie, qui a été tué à Fontenoy. Il m'a été recommandé par tous les gens qui connoissoient son maître : c'est un homme de trente-cinq ans, grand et bien fait, qui m'a paru fort posé et qui se tient propre. Je tâcherai de le conserver malgré ce retardement. Car c'est un trésor pour un jeune homme qu'un domestique sage, fidèle, et qui a été en campagne. J'ai vu aujourd'hui un nommé Miran qui a été voir

iH UN PAGE DE LOUIS XV

aussi M. l'abbé Dolmières; je crois qu'il veut demander ici quelque emploi. Je n'ai rien de nouveau à vous mander, si ce n'est que le voyage de Marly qui devoit être le 7 est remis au 1C. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

A Versailles, ce 9 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai reçu ce matin la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 30. Si je vous avois mandé ce que le ministre m'avoit écrit, ce n'étoit pas pour vous presser, sentant bien l'impossibilité de la chose, mais pour ne vous rien cacher de ce qui se passoit à ce sujet. Les mêmes raisons que vous me mandez, je les sentois si bien que je les ai dites à M. d'Argenson, que vous ne pouviez envoyer de l'argent dans l'incertitude, n'étant pas des financiers. Vous voyez aussi que, comme je l'ai mandé à mon cher père, j'ai eu soin de lui aller dire que j'avois reçu sa lettre et que l'argent seroit bientôt arrivé. Ainsi de ce côté-là tout est fait. Nous allons tout à l'heure à Choisy, je pourrai bien aller de là à Paris voir M. Gastanier et M. Lamouroux. Ce qui m'a empêché d'y aller jusqu'ici c'est que j'ai vu M. de Castellane à Versailles. Il n'est pas réglé encore dans quelle compagnie je suis, mais je crois que je le saurai bientôt. Je verrai M. le Premier à Paris pour faire un dernier effort pour avoir la permission de vous aller voir. Je lui parlerai en même temps de l'affaire du chevalier ef prendrai ses conseils là-dessus. Si vous voulez que je vous dise mon sentiment, et vous verrez si l'événement le justifiera ou non, je ne pense pas que cela soit si aisé. Le roi n'écrira pas sans en parler à l'ambassadeur de Malte, qui, choqué de ce

qu'on ne l'aura pas prévenu, en détournera le roi. C'est comme si j'avois demandé au roi un guidon sans avoir prévenu M. d'Argenson et par un autre canal que lui; assurément je ne l'aurois pas eu, quelque bonne volonté que le roi eût eue pour moi, parce qu'un ministre peut tourner une affaire comme il veut. M. Dolmières a été au bureau pour prier M. le Tourneur de me qualifier de vicomte de Lordat comme vous le souhaitez et je ne doute pas qu'il ne s'en souvienne, s'ils mettent ces sortes de choses-là par écrit. Quant à M. de Verneuil, je le connois, lui et son fils, mais pas particulièrement. Je profiterai de toutes les lumières que vous me donnez par rapport à la recette de l'argent. Quant à ce que vous me dites de me tranquilliser pour marcher en Flandre je suis fort tranquille là-dessus; ce que je vous en ai dit n'étoit que par manière d'acquit, au sujet des mouvements de Flandre; on ne dit pas qu'ils aient eu lieu. Je sais bien qu'un équipage n'est pas fait en un clin d'oeil et qu'il en coûte beaucoup d'argent. Je voudrois bien que vous fussiez persuadé que je ne pense pas comme la plupart des jeunes gens qui croient que le plus qu'ils peuvent tirer d'argent de leurs parents est le mieux. Je vous assure que je serai le premier à ménager votre bourse, persuadé que le nécessaire ne me manquera jamais. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai fait réflexion à tout ce qu'il vous en coûteroit pour me mettre en équipage. Vous ne sauriez croire combien j'ai été sensible à voir que vous avez déjà songé à m'acheter un cheval d'Espagne. Ce sont en vérité les meilleurs chevaux pour la guerre; mais communément ils sont un peu petits pour faire des chevaux d'escadron. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, allant partir pour Choisy. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc. Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

A Versailles, ce 12 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Nous arrivons dans le moment de Choisy. On vient de me remettre en arrivant votre lettre du 2 en même temps qu'une du 5 de mon cher père qui me marque qu'il a envoyé à M. Castanier une rescription de quarante-deux mille livres sur M. Lamouroux avec une lettre de change de quatre mille livres qui, avec les quatre mille livres que vous aviez déjà envoyées à M. Castanier, faisoient la somme de cinquante mille livres pQur mon guidon. Je viens de lui écrire pour l'en remercier et lui en accuser la réception. Je le savois déjà; j'allai hier au soir de Choisy à Paris, où je ne fis que voir M. Castanier qui me montra ces deux pièces, où je mis mon acquit pour qu'il pût faire rentrer cet argent, ne pouvant rester à Paris. J'irai demain sans faute pour finir cette affaire, aussi bien que celle de M. le Premier, qui ne me touche pas moins. Mais si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je désespère qu'il m'accorde mon congé, sachant comme il en a parlé à plusieurs personnes. On m'a remis aussi une lettre de mon oncle l'abbé d'une main étrangère, ce qui ne m'a pas surpris, sachant qu'il avoit la goutte à la main droite, ce qui me fait beaucoup de peine. Je vais lui écrire ce soir pour lui témoigner la part que j'y prends et lui apprendre ce que mon cher père m'a écrit, en le remerciant de la part qu'il a eue à la promptitude du paiement. Il faut convenir que mon cher père a expédié les choses bien vite à Montpellier, j'en ai de surpris; car, quoique je ne sois pas au fait îles affaires, je sais bien quelle peine on a de faire toutes ces opérations-là

par le dérangement du commerce. Je vais de mon côté finir le plus tôt que je pourrai. Je suis bien obligé à tous ceux qui ont pris part à ce qui m'est arrivé; j'en ai reçu une infinité de lettres. Mais je ne suis pas assez sot pour ne pas rapporter cela à la considération que vous avez acquise dans le pays; je suis bien heureux qu'il en rejaillisse quelque chose sur moi. Je vous surprendrai bien quand je vous dirai que l'habit de M. le Dauphin ne m'étoit pas trop court comme vous l'avez cru. M. le Dauphin est plus grand que moi, j'ai cinq pieds cinq pouces et il a au moins cinq pieds six pouces. Je m'étois bien douté que le marquis de Béon seroit reparti pour aller joindre son régiment; je sens bien la peine que cela doit faire à sa famille. On n'a ici aucune nouvelle de l'embarquement. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, car j'ai à répondre ce soir à sept lettres qu'on m'a remises en arrivant de Choisy, tant du pays que de mes anciens camarades avec qui j'entretiens commerce de lettres. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.

A Versailles, ce 15 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'arrive tout à l'heure de Marly, où le roi est allé aujourd'hui après avoir tiré. Toute la cour l'y joindra demain. J'y ai été, après le tiré, lui présenter son gibier. J'arrivai hier au soir de Paris, où j'avois été avant-hier; j'y finis hier au matin toutes mes affaires. M. Martin me fit donner huit mille livres et la rescription de quarante-deux mille livres sur M. Lamouroux, avec quoi j'allai chez lui. Il me reçut fort bien et ne me fit aucune difficulté, quoique la lettre ne fût qu'à douze jours

128 UN l»AGK DE LOUIS XV

de vue. Il ne me donna pas cependant la somme entière en espèces; mais il me dit de prier M. le Prestre de lui donner quelques jours, ce que ce dernier a fait en me donnant son récépissé de cinquante mille livres, que j'ai porté le jour même à M. d'Argenson, qui m'a dit de le donner à M. le Tourneur, ce que j'ai fait ce matin. Ce dernier m'a dit que les affaires de la gendarmerie seroient finies au premier jour et que j'aurois par conséquent mon brevet. C'est la seconde cornette des chevau-légers d'Anjou (1) que j'ai; celui qui la quitte pour acheter l'enseigne se nomme M. de Tracy. J'allai hier à Paris, à l'hôtel de Béringhen, mais M. le Premier étoit reparti pour Versailles et de là aujourd'hui pour Marly. M. de Moussy (2), qui a servi dans la gendarmerie, et que je connois, aussi bien que M. l'abbé Dolmières, s'est chargé de lui parler, et, s'il ne veut pas que j'aille vous voir, comme il s'est déjà expliqué, de lui dire que du moins il doit m'aider à faire mon équipage en me prêtant pour ma première campagne un cheval pour moi et, si cela se peut, un cheval de suite pour un domestique. Je crois que vous approuverez cette idée : il faut en tirer cela faute de mieux. J'ai vu hier à Paris le petit abbé, je l'ai trouvé engraissé et grandi; il est fort bien de figure, son supérieur est content de lui. Je n'ai en vérité rien de nouveau à vous mander. M. Castanier, M. et Mme d'Auriac vous font leurs compliments et à ma chère mère. Je vous prie de vouloir bien me donner dans toutes vos lettres des nouvelles de mon oncle l'abbé. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma hère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs.

(1) Le régiment des chevau-légers d'Anjou avait été créé en 1689 par Louis XIV pour son petit-fils, le duc d'Anjou, plus tard roi d'Espagne. Son étendard était de soie bleue, avec un arbre dans une plaine, accosté d'une étoile et pour devise : Virtutem autore refert, brodé et frangé d'or et d'argent, ainsi que le chiffre des housses qui était couronné île prince du sang.

(2) Le marquis de Moussy avait été capitaine-lieutenant avec rang de mestre de camp en 1738 au régiment des chevau-légers d'Orléans, l.uvins a fait son portrait (t. VII, p. 304 et suiv.).

A Versailles, ce 18 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle.

J'arrive dans le moment de Marly où le roi a tiré. J'ai trouvé le moment de parler à M. le Premier. Je lui ai dit que j'avoisreçu ce matin une lettre de vous où vous me pressiez fort d'aller faire mon équipage en Languedoc, que mon cher père, étant à Montpellier pour les Etats, ne pouvoit y songer et que, comme vous ne sortiez de chez vous, vous ne pouviez guère non plus y veiller. Il a répondu à tout cela que cela ne se pouvoit, que, puisqu'il avoit eu tant de peine à permettre à deux autres pages de sortir, à plus forte raison ne me le permettroit-il pas, étant premier page et ayant besoin de moi, que d'ailleurs c'étoit témoigner de la reconnoissance au roi que de rester jusqu'à la fin et que vous feriez mon équipage mieux que moi, que d'ailleurs il vous avoit écrit là-dessus et qu'il espéroit que vous vous rendriez à ses raisons. Je n'ai pu rien répliquer que ce que j'avois dit d'abord; cela a été inutile et j'ai avalé tout doucement la pilule. Je vous avouerai que cela m'a peu surpris, parce que je m'attendois que ce que je lui dirois ne lui feroit pas changer de sentiment. Quelque peine que cela me fasse, il faudra bien prendre son parti làdessus. Jugez si cela redoublera l'envie que j'aurai de vous embrasser l'hiver prochain! Vous devez avoir vu dans une de mes lettres que j'ai appris au bureau que j'étois second cornette des chevau-légers d'Anjou. Cela étoit déjà fait quand vous m'avez écrit l'importance dont il étoit d'être dans les gendarmes. Je savois bien déjà qu'il y avoit quelque chose de plus d'appointements; mais on m'a dit aussi qu'en temps de guerre les cornettes avoient quelques émoluments de plus que les guidons et j'avois jugé la chose trop petite pour mériter qu'on fatiguât pour cela le ministre, dont j'aurai besoin pour

choses de plus de conséquence. Si j'avois reçu votre lettre plus tôt, j'aurois agi pour cela, puisque vous me marquez que cela est de conséquence. Je suis pénétré de reconnoissance des mouvements que vous vous donnez pour me procurer de bons chevaux et des mulets. Il faut convenir, et j'en ai vu la preuve à Fontenoy, qu'un cheval nerveux et ajusté sauve souvent la vie à celui qui le monte et que la plupart des officiers de cavalerie ne périssent que pour avoir de mauvais chevaux et ne pas savoir s'en servir. D'ailleurs souvent notre honneur en dépend. Je n'ai pas vu M. de Bournonville à Paris, mais je le verrai la première fois que j'irai. Vous me demandez quel emploi a eu M. d'Octeville; il a une enseigne aux Gardes. Le petit Bruyères se trouvera aller en campagne avec le roi l'année prochaine. Le premier page sera un nommé Villevrain qui, entre nous, est une pauvre espèce d'homme. Gavanac sera surtout-Dauphin. Il n'est pas douteux, comme vous le marquez, que les bons traitements qu'on fait aux pages en temps de guerre en procurera (sic) beaucoup à M. le Premier; mais je vous dirai qu'il prend trop de morveux, ce qui fera qu'on ne pourra les placer si bien. Cette année et la précédente c'étoit tous grands garçons; aussi ne s'est-il rien passé que de bien. Il est à souhaiter que quelqu'un lui fasse faire cette réflexion. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, on m'attend à souper chez Mme de Saint-Sauveur. J'ai cependant bien des choses à vous dire que je vous dirai une autre fois. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissanee, etc.

A Versailles, ce 21 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Me voilà, comme vous l'avez vu par ma dernière lettre, déchu de l'espérance d'aller vous embrasser avant la campagne;

je n'y pense qu'avec regret et je puis vous assurer qu'il n'y a que cette raison qui m'y avoit fait penser et qui me l'a fait demander à M. le Premier. Car pour mon équipage je n'ai jamais regardé cette raison que comme un prétexte auprès de M. le Premier. Enfin je vous dirai que j'ai pris mon parti là-dessus. Personne ne pourra m'empêcher de vous aller voir l'hiver prochain et je me réjouis d'avance du plaisir de vous embrasser et toute la famille. Jugez si ce sera de bon cœur! Je me flatte que vous en partagerez la joie avec moi. En attendant j'aurai le plaisir de vous écrire souvent. Je pense quelquefois au temps où je m'attirois des reproches de mon peu d'exactitude à vous écrire. A présent je n'ai pas de plus grand plaisir. Ce n'est pas assurément que je n'eusse alors les mêmes sentiments pour vous; mais la raison fait trouver le plaisir à bien des choses qui n'amusent pas quand on est encore enfant. Je vais présentement vous instruire du petit changement qui est survenu à notre petit ménage. Mme de Chalmazel me dit, quelques jours avant de partir pourMarly, qu'il s'étoit offert un troisième pour vivre avec son fils le comte de Talaru et moi : c'est le chevalier d'Harcourt (1), fils du comte de Eeuvron (2), frère du duc d'Harcourt (3), capitaine des Gardes du corps. Son aîné est colonel de dragons; celui-ci étoit guidon l'année passée et il vient à ce moment d'acheter ici l'enseigne. C'est un garçon sage et que je connois déjà. Mme de Chalmazel n'avoit pas voulu lui donner parole sans m'en parler. Je n'hésitai pas à répondre que j'en serois flatté et qu'elle étoit la maîtresse. Elle me dit qu'au retour de Marly il faudrait nous arranger sur ce que nous aurions chacun, afin de ne rien avoir d'inutile, et qu'il étoit temps d'y songer parce que la gendarmerie pourroit se mettre en marche dès le mois de

(1) Anne-François d'Harcourt, chevalier, puis marquis de Beuvron; il devint brigadier en 1748 à vingt et un ans, puis maréchal de camp en 1761.

(2) Anne-Pierre d'Harcourt, comte de Beuvron, puis duc d'Harcourt à la mort de son frère en 1750, maréchal de camp en 1743, lieutenant-général en 1747.

(3) François d'Harcourt, duc d'Harcourt (1689-1750), capitaine des gardes du corps en 1717, lieutenant-général en 1739, maréchal de France en 1746, le 26 octobre.

mars. Elle me dit que j'avois affaire à deux cadets qui n'étoient pas bien riches et qui n'auroient que ce qu'il falloit pour être! honnêtement. Je lui dis que, quoique aîné, j'étois encore plus dans le cas de ne pas donner dans le superflu, mes parents n'étant pas à beaucoup près si riches et ayant beaucoup de famille. Elle me dit qu'elle comptoit que, pourvu que nous eussions trois mulets chacun, son fils et moi, et le chevalier d'Harcourt une charrette attelée de trois bons chevaux, nous devions être à notre aise. Je le pense de même. De cette façon, en cas que les gros équipages restent, ce qui arrive dans certains cas, cependant moins en Flandre qu'ailleurs, les six mulets suffisent pour porter le nécessaire, tant pour ce qui regarde les particuliers que le commun, et on laisse la charrette chargée de ce qu'on ne peut emporter. D'ailleurs je comprends qu'une charrette est d'une grande ressource pour les domestiques qui vont à pied; ils peuvent se reposer en montant dessus. J'ai vu en campagne qu'on porte sur une charrette bien de petites provisions et qu'outre cela on la charge bien plus commodément que des mulets et plus vite. Vous savez mieux que moi toutes ces choses-là. Je vous avoue que je ne suis pas fâché d'avoir les deux camarades que j'ai : ils sont tous deux raisonnables, de mon âge, et n'aiment pas le jeu ni la dépense,, deux points qui sont poussés à l'excès dans ce corps-là. J'ai revu le domestique que j'avois arrêté pour aller en Languedoc. Comme c'est un excellent sujet et comme j'avois peur qu'il ne m'échappât, ne pouvant le prendre que dans trois mois, j'ai convenu avec lui que je le prendrois le premier de mars. En vérité pour une bagatelle comme cela, il ne faut pas manquer un bon domestique; c'est un trésor. Celui-ci est un homme de trente-cinq ans, grand et de figure convenable, qui servoit depuis quatorze ans le comte de Chevrières. guidon de gendarmerie, qui a été tué à Fontenoy; il avoit soin de tout son équipage à l'armée et tous ceux qui ont connu M. de Chevrières m'en ont dit beaucoup de bien. Un domestique comme celui-là veille sur tous les autres. J'écris à mon cher père aujourd'hui, mais je ne lui fais pas tout ce détail; je juge que

vous lui en ferez part. Mon brevet n'est pas encore expédié, cela ne m'inquiète pas. Je n'ai pas pour le présent de nouvelles à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer ma chère mère de mes respects. Je voulois lui écrire aujourd'hui, mais je n'en ai pas le temps. Je vous prié aussi d'embrasser mes sœurs et mon petit frère

A Versailles, ce 25 janvier 1746.

Je vois par votre lettre du 13 que vous ne désapprouvez pas les raisons que M. le Premier a eues de ne pas me laisser partir. Je crois vous avoir mandé depuis que, de concert avec M. Dolmières, je lui avois fait demander par M. de Moussy un cheval de maître à emprunter, ce qu'il fait pour bien du monde. Il a répondu qu'il ne le pouvoit pas. J'avois bien recommandé à M. de Moussy de parler comme de lui-même, ne voulant pas essuyer de refus; il faudra s'en passer. Ce qui me portoit à faire cette demande est que j'aurai des chevaux que je n'aurai pas eu le temps de monter et de former avant d'aller en campagne, et vous savez mieux que moi qu'un officier de cavalerie court risque de sa vie et de son honneur à avoir des chevaux dont il n'est pas sûr. On dit ici que la gendarmerie va cette année en Allemagne et qu'elle partira de bonne heure. Je vous avoue que cela m'inquiète un peu pour mon équipage, car je sais bien que vous aurez beaucoup de peine à le former; cela ne se jette pas au moule, et nous sommes à la fin de janvier. M. de Saint-Sauveur, à qui je parlois de tout cela et en particulier des deux chevaux que vous aviez la bonté de me destiner et sur. lesquels je comptois beaucoup

venant de votre main, m'a conseillé de vous proposer de me les envoyer, dès que vous en auriez fait l'emplette, avec un bon palefrenier, sans être équipés, pour avoir le temps de les équiper ici, de les emboucher, de les laisser reposer de la route et de les monter avant d'aller en campagne. Il m'a dit que, si cela se pouvoit, il me donneroit deux places dans une écurie qu'il a pour l'équipage de son frère et qu'il monteroit mes chevaux avec plaisir pour m'en dire son sentiment. C'est un des habiles hommes de cheval qu'il y ait dans le royaume, fort honnête homme et fort bien faufilé dans ce pays-ci; je le vois beaucoup. Il m'a dit aussi que le palefrenier que vous m'enverriez apprendroit ici des palefreniers du roi à approprier un cheval et le bien panser et après cela l'apprendroit aux autres. J'ai fort goûté cette idée et je crois que vous l'approuverez; mais il faut savoir si cela se pourra. Je ne saurois trop vous remercier des mouvements que vous vous donnez pour moi; je vous supplie de vous ménager et de ne pas vous trop inquiéter de tout cela. Si cela devoit porter le moindre préjudice à votre santé, j'aimerois mieux faire mon équipage avec rien. Le valet dont vous me parlez sur ce que je vous en avois mandé étoit avec M. de Chevrières sur le pied de valet de chambre, et voici sur quel pied je l'ai arrêté : je lui donne cinquante écus par an et son argent à dépenser quand je serai dans ce pays-ci; je crois que ce n'est pas trop pour un maître? valet; d'ailleurs je ne lui donnerai que le premier habit avec une redingote et il s'habillera ensuite de ma défroque. Son habit sera uni pour qu'il me serve de valet de chambre. Quant aux autres, je n'aurois pas attendu ce que vous me marquez pour vous prier de me les envoyer tous du pays; ils sont plus attachés, ne sont pas si chers et servent mieux parce qu'ils ne sont pas petits-maîtres. Celui que j'ai retenu est un homme fort sage. Je trouve le détail de votre équipage eu eut tant dans la gendarmerie fort bien : il n'y a rien de trop et rien n'y manque non plus. C'est précisément ce que j'avois dessein de vous demander avec la différence que, si les mulets sont chers, je crois, comme je vous l'ai mandé l'autre jour, que je pourrai

passer avec trois. Cependant il n'est pas douteux qu'un quatrième ne me mît plus à mon aise, aussi bien que mes deux camarades. D'ailleurs je pense que la dépense n'en sera guère plus grande parce qu'il faut deux muletiers pour trois mulets comme pour quatre, du moins pour être bien servi. Je vous prie de me mander si vous habillerez mes valets en livrée; je vous dirai que c'est présentement la coutume à l'armée, parce que cela distingue mieux les équipages. Au reste vous savez ce que vous avez à faire là-dessus. Je vais bientôt commander à Paris la broderie de la veste du grand uniforme, parce qu'il faut plus d'un mois pour avoir cela. Pour l'habit je ne le ferai faire que peu de jours avant de sortir; je m'informerai chez le major du dessin. J'ai aussi pensé à une cuirasse, parce que quand on attend au dernier moment on est obligé de partir sans en avoir, ce qui est arrivé à M. de Ghevrières. J'en ai parlé à M. Antoine porte-arquebuse du roi, qui a fait faire celles du roi et de M. le Dauphin : il m'a dit qu'il falloit écrire pour cela à Besançon, et qu'il me prendroit ma mesure et l'y enverroit. Mais je veux attendre votre réponse, parce que, si vous avez la vôtre et que vous croyiez qu'elle puisse m'aller, je serois plus flatté de la porter que toute autre. Quant à M. de Joncy, il est inutile de lui parler du congé pour le temps où il faudra aller en campagne; outre que M. le Premier ne pourra me le refuser alors, c'est que M. de Joncy n'a pas grand crédit; c'est une pauvre espèce d'homme; nous sommes fort bien ensemble, mais je ne lui ai jamais rien demandé par cette raison; je n'en parlerois comme cela à d'autres qu'à vous de peur de lui faire tort. J'ai vu ce matin M. Dolmières, je lui ai dit que vous aviez reçu son Colombat (1) et neuf cahiers de l'Almanach royal; il se porte fort bien, aussi bien que MM. de Chalabre, d'Alzau et de Cavanac, qui vous assurent de leurs respects. J'ai été fâché de voir que votre médecine vous ait affaibli; je vous en prie, mon cher oncle, ménagez-vous bien. Je vais finir de peur de vous fatiguer; pour moi je ne me lasse pas de vous

(1) Almanaeh de la Cour.

écrire de longues lettres. Le roi reviendra le 31 de Marly. Je n'ai pas de nouvelles à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc.

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon petit frère.

A Versailles, ce 30 janvier 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'allai hier à Paris où je vis M. de Castellane : il me dit qu'il me donneroit, à Versailles, la première fois qu'il y viendroit, une liste des officiers pour que je puisse leur rendre visite. Il me dit, sur ce que je lui en parlai, qu'il ne croyoit pas que nous allassions en Allemagne, dont je serai fort aise. Je vous dirai que j'aime mieux être dans l'armée du roi, d'autant mieux que j'y connois tous les officiers généraux. Avec cela nous ne partirons pas d'aussi bonne heure, allant en Flandre, que pour aller en Allemagne. Bien des gens croient cependant que la campagne s'y ouvrira de bonne heure. Ce qu'il y a de sûr c'est que les troupes y sont en mouvement, on ne sait pour quelle entreprise. On attend ici dans huit ou dix jours le maréchal de Saxe qui se porte mieux. Je vois tout ce que vous me mandez au sujet du petit chevalier; dès que M. le Premier sera de retour de Marly, ce qui sera le 1er du mois, je lui en parlerai. Quant à mon brevet, il n'est pas encore expédié. Je passai avant-hier au bureau : on me dit qui" les brevets île la gendarmerie étoient à la signature; ainsi cela sera bientôt fini. Je ne manquerai pas, comme vous me marques, de faire connoissance avec M. de Livry (1). Je tire tout ceci des deux

(1) Paul Sanguin, marquis de Livry (1700-1758), premier maître d'hâte] \i roi.

lettres qu'on m'a remises ce matin, l'une du 18, l'autre du 20. Vous me faites grand plaisir de me dire que le cheval que vous avez chez vous est de la taille convenable; je suis sûr, puisque vous en êtes content, qu'il me servira bien. J'allai voir hier M. de Bernage (1). On ne voulut pas me laisser monter chez lui parce qu'il avoit fort la goutte et que personne ne le voyoit; je me fis écrire. M. de Bournonville a, comme on vous l'a mandé, son petit-fils ici; il est fort aimable, c'est encore un enfant. Je suis bien aise qu'il en ait un aussi dans la gendarmerie; je prierai M. de Bournonville de lui demander son amitié pour moi. Je croyois vous avoir envoyé les noms des nouveaux guidons, les voici : MM. de Talaru, de Surgères, de Breteuil, de Wignacourt, de Riant et moi. Le septième a été nommé séparément et s'appelle Graville (2). Quoique M. d'Alzau ne vous ait rien dit sur le guidon, je vous assure qu'il y a pris beaucoup part. Pour le petit Chalabre, c'est un enfant; il ne conviendroit pas que je le fisse apercevoir de la faute qu'il a faite de ne pas vous écrire, ma tante lui en aura sûrement écrit. Je crois vous avoir déjà mandé ce que vous me demandez au sujet de la livrée prochaine, ainsi je passe à autre chose. Vous me demandez si ce que je vous avois mandé au sujet de Mme de Chalmazel a toujours lieu; je vous dirai que oui, comme vous avez pu le voir par mes dernières. Je vous assure qu'il n'y a sorte de politesses que je n'ai reçues d'elle, de son mari et de ses enfants qui sont mes amis. Celui qui a le guidon est le comte de Talaru, qui est le deuxième; il a fait deux campagnes dans le régiment du roi avec son frère qui, ayant eu l'année passée un régiment, l'a pris avec lui pendant la dernière campagne. Ce sont tous les deux de bons sujets, l'aîné a encore plus de mérite que le second. Us ont un frère abbé (3) et un autre dans la marine au départe-

(1) Louis de Bernage, conseiller d'Etat, intendant de Languedoc après Basville.

(2) Probablement un fils de Louis-Robert Malet, d'abord marquis de Valsemé puis comte de Graville (1698-1776), lieutenant-général et commandant de la province de Roussillon.

(3) Ange-François de Talaru de Chalmazel (1725-1798), chanoine et vi-

138 UiN PAGE DE LOUIS XV

ment de Brest. Je vous ai parlé dans mes dernières du valet de chambre de M. de Chevrières et vous ai dit sur quel pied je le prenois. Ce n'est pas un valet de grand air. Sur ce que je lui ai dit que je le prendrois comme valet de chambre, il me dit que cela lui étoit égal et qu'il ne tenoit qu'à moi de lui faire porter la livrée ou non. Mais il me paroît plus décent qu'il s'habille comme il voudra en lui donnant toute ma défroque et un habit seulement en entrant. Ça me paroît un domestique à garder toute sa vie, il m'en revient du bien de tous côtés. Quant aux palefreniers, aux muletiers et aux laquais, étant choisis de votre main, je suis sûr qu'ils seront fort bons. Je vous dirai que j'ai commandé à Paris la broderie de ma veste du grand uniforme; elle sera faite le mois prochain. La broderie coûtera deux cent cinquante livres et mon tailleur, qui est un fort honnête homme et bon tailleur, m'a dit qu'à peu près l'habit reviendra à cinq cent cinquante livres ou six cents livres au plus avec le drap et la façon de la veste, ce qui fait bien huit cents livres ou huit cent cinquante comme on m'avoit dit que le tout me coûteroit. Je ne ferai faire l'habit que peu de jours avant de sortir. Je vous suis bien obligé des soins que vous vous donnez pour avoir des mulets. Mais je vous le répète encore, mon cher oncle, que tout cela ne vous inquiète pas. Si cela devoit préjudicier à votre santé, j'aimerois mieux faire ma campagne avec un cheval. Quant à M. d'Auriac, ce qui l'a empêché de vous écrire, c'est qu'ayant fait l'exercice de président au Grand Conseil, il a eu beaucoup d'occupation. Du reste il me fait beaucoup de politesses et m'a chargé hier de vous faire ses compliments aussi bien que M. Castanier et Mme d'Auriac. J'ai l'honneur d'être ave» [à plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

caire général de Sens en 1753, sacré évêque de Coutances le 10 mars L765J émigra à la Révolution et mourut à' Londres.

A Versailles, ce 2 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 23 que vous avez reçu celle où je vous mandois dans quelle compagnie j'étois. Vous me demandez les noms des officiers : c'est M. d'Entragues qui est capitaine lieutenant, je ne me souviens pas du nom du sous-lieutenant. Le premier cornette est M. de Montéclair et le deuxième étoit M. de Tracy, dont j'ai eu la place. Dès que je pourrai avoir un état de tous les officiers du corps je vous l'enverrai. La gendarmerie est en quartier en Champagne, du moins suis-je sûr qu'il y en a une partie à Soissons. Quant à l'uniforme de M. le Dauphin dont on me demandoit six cents livres, la housse et les fourneaux des pistolets n'y étoient pas compris. Aussi ai -je mieux aimé le faire faire neuf, ce qui me coûtera, comme je vous l'ai marqué dans ma dernière, huit cents livres à huit cent cinquante livres. Plusieurs officiers du corps m'ont dit que les leurs leur coûtoient cela. D'ailleurs cet habit est fait pour durer dix ou douze ans et j'ai l'agrément, pour deux cents livres de plus, ce qui ne fait pas vingt livres par an, de le faire faire à ma fantaisie long et large et propre à être élargi si mon ventre le requiert par la suite. J'écrirai tout cela à mon cher père. Je tâcherai de trouver quelque tente de hasard et qui soit bonne à acheter. Je vous assure, mon cher oncle, que je me propose bien de suivre le précepte que vous me donnez de m'attacher au solide et non au brillant. Je sais mieux que personne tout ce que mon cher père, ma chère mère et vous avez fait pour moi. Croyez aussi que j'en suis pénétré de re-

connoissance et que je serai toujours le premier à ménager leur bourse. Pour vous, mon cher oncle, vous m'avez donné tant de marques de bonté et de générosité que je serois bien misérable si je les oubliois. Je suis fort sensible assurément aux attentions de mon oncle l'abbé; ce que vous me marquez me prouve de plus en plus son amitié pour moi; mais il m'a déjà donné tant de marques de~ tendresse et en tant d'occasions que je ne suis plus surpris de rien. Je vois que la proposition faite à M. le Premier de me prêter un cheval vous a fait rire. Vous jugez bien que je ne l'aurois pas faite sans raisons. Toutes les campagnes il en prête plus de trente. Le chevalier de Saint- Sauveur en eut deux de blessés sous lui à Fontenoy, tous les deux de l'Ecurie. Je lui en ai vu prêter et même donner à des pages en sortant. M. le prince Charles en prête trois ou quatre cette campagne à Boisseuil (1), premier page de la Grande Ecurie qui doit sortir au 1er d'avril. Vous voyez que j'étois fondé. D'ailleurs, ne voulant pas essuyer de refus pour choses comme celles-là, j'avois prié M. de Moussy de lâcher cela comme de lui, qui, ayant été page à la Grande Ecurie, on avoit eu de cette façon pendant plusieurs campagnes. En lin M. le Premier a dit qu'il étoit trop court de chevaux et que cela nesepouvoit; il faudra s'en passer. Je trouve comme vous que le cheval que vous avez chez vous est bien jeune; il pourra jeter en campagne; en tout cas si l'autre est un cheval de six ans, comme vous l'espérez, je pourrai ménager le premier et attendre que la force lui soit venue. Je juge que vous aurez commandé à celui qui le monte de ne pas trop lui en demander et même, s'il le faut, de ne faire que le trotter en bridon, d'abord, pour le débourrer. C'est ainsi qu'on le pratique chez le roi. Tout cela vous donne bien de l'embarras; je suis for! fâché de n'être pas auprès de vous pour vous l'épargner. Je vous promets, la première fois que j'irai à Paris, d'aller voir M. de Kochepierre et M. de Bournonville. Outre qu'ils sont de vos amis, je vous assure que je les respecte infiniment, l'on» les

(1) Théophile de Boisseuil et François de Boisseuil de la Borie, du Limousin, entrèrent en 1740 à la Grande EScurie.

colonels sont revenus de Flandre où vous savez qu'on les avoit mandés. On leur a permis de revenir, et, dès le moment qu'ils ont été partis, on a donné ordre aux troupes de marcher. On a voulu par là rendre l'entreprise secrète et donner le change aux ennemis; on prétend que c'est à Bruxelles qu'on en veut. M. de Lowendal, qui est ici pour la cérémonie des cordons bleus où il a été reçu ce matin, avec ceux dont je vous envoyai les noms dans le temps de la nomination, doit partir demain pour aller joindre le Maréchal. Le roi travailla hier avec le prince de Gonti. Voilà toutes les nouvelles que j'ai à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon petit frère.

Choisy, ce 7 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Il y a du temps que je n'ai reçu de vos lettres. J'espère qu'en arrivant à Versailles on m'en remettra quelqu'une. Nous sommes ici depuis avant-hier et nous devons retourner à Versailles après-demain, le roi devant assister jeudi à la représentation de l'opéra d'Armide. Il reviendra ici samedi pour retourner à Versailles le mercredi suivant. Ce sera, je crois, le dernier voyage que j'y ferai. Il y a beaucoup de monde à celui-ci. Les dames qui y sont sont Mme de Pompadour (1),

(1) Jeanne-Antoinette Poisson (1722-1764), mariée au sous-fermier Le Normand d'Etiolés, marquise de Pompadour en 1745, duchesse en 1752, dame du palais de la reine en 1756.

142 UN PÀGK DK LOUIS XV

Mme d'Estrades (1), Mme du Roure (2), Aline d'Antin et Mme de Rubempré. M. le duc de Chartres et M. le comte de Clermont y sont aussi avec beaucoup de seigneurs qui sont à peu près les mêmes qui y viennent pour l'ordinaire. M. de la Fare y est : il m'a chargé de vous faire ses compliments. On n'a encore aucune nouvelle de l'affaire de Bruxelles, ce qui est assez singulier. Du reste on ne parle guère ici de nouvelles; ainsi je n'en ai pas à vous mander, ce qui me fait finir cette lettre. Je ne tarirois pas si je voulois vous entretenir de tous mes sentiments pour vous; mais je crois que vous en êtes assez persuadé. Rendez-moi toujours cette justice et faites-moi la grâce de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Versailles, ce 9 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'arrive dans le moment de Ghoisy et on vient de me remettre une de vos lettres. On m'en renvoya encore une hier d'ici à Ghoisy. Je suis flatté au delà de ce qu'on peut s'imaginer de voir que vous voulez bien vous donner la peine de m'écrire souvent. Je n'ai pas de plus grand plaisir que de recevoir de vos nouvelles et je répondrai toujours à vos bontés par mon exactitude à vous donner des miennes. Vous vous plaignez dans la première de vos deux lettres de ce que je n'ai pas répondu à plusieurs questions que vous m'avez faites. Je crois avoir répondu à la plupart dans mes dernières lelhvs qui ne pouvoient être arrivées quand la vôtre a été écrite, par exemple au sujet du cheval que j'avois fait demander à M. If

(1) Elisabeth-Charlotte Huguet de Semonville, veuve de Charles- Jean comte d'Estrades, cousin germain du mari de Mme de Pompadour. Bile passait pour être la maîtresse du comte d'Argenson, ministre de la guerre, qu'elle suivit dans sa disgrâce aux Ormes, et avait une grande influence sur la favorite.

(2) La comtesse du Roure, fille du duc de Bii'on, était dame de la Oaupliine.

Premier, ce qui n'a plus lieu. Quant au portrait de la reine, je vous dirai que j'y ai renoncé. Elle avoit en quelque façon déjà accordé ma demande; mais quand je lui en ai fait parler par le comte de Noailles, qui est fort bien auprès d'elle, elle a encore tourné la chose en plaisanterie et j'ai dit à ce dernier de ne lui en plus parler, de peur de l'importuner. Il faut savoir renoncer aux choses que l'on a souhaitées quand on voit qu'il est à propos de ne les pas pousser plus loin. Cette princesse me traite toujours avec bonté : quand elle me voit, elle ne manque pas, en passant, à me donner un coup de tête en riant comme c'est sa coutume. Je vois par votre dernière lettre que vous avez trouvé dans le pays un valet de chambre. Vous aurez vu dans mes lettres ce que je vous ai marqué de celui-ci : quoiqu'il soit arrêté pour le 1er de mars et que je sois persuadé que c'est un excellent domestique, fort sage et fort fidèle, pour peu que vous incliniez pour l'autre, dès que vous m'aurez fait réponse là-dessus, je suivrai vos ordres et je trouverai un prétexte pour me dégager d'avec Mme de Ghalmazel et Mme de Gastries qui me l'ont donné et qui savent que je l'ai retenu. Je vous ai marqué quels gages je lui avois promis et sur quel pied je l'avois arrêté; voyez si cela vous convient; j'attends votre réponse là-dessus. Quand je vous ai marqué que Cavanac seroit page de M. le Dauphin, c'est le premier que j'ai entendu, cela s'appelle parmi nous surtout de M. le Dauphin, comme j'étois l'année passée, les autres trois sont pris dans les habits de livrée. M. d'Alzau sera du nombre de ces derniers, ce qui est fort joli pour lui à sa deuxième année, supposé que M. le Dauphin fasse la campagne. Pour le petit Chalabre il sera le onze ou douzième de ceux qui feront la campagne avec le roi; je lui parlerai de son peu d'exactitude à écrire à sa famille. Je vous dirai que j'allai jeudi chez M. le Premier, qui est parti vendredi pour Armainvilliers, dans le dessein de lui parler de l'affaire du petit chevalier. J'attendis une bonne demiheure dans la salle où l'on se tient comme c'est l'ordinaire chez lui. Après quoi Mme de Béringhen arriva, avec trois dames, de chez la reine; elle me fit beaucoup de politesses. Enfin M. le

Premier arriva qui, sans me parler, et, me regardant fort brusquement, se met à parler avec ces dames qui lui firent la guerre sur son humeur. Gomme je vis qu'il n'étoit pas d'humeur à me parler, je m'en allai. M. de Saint-Sauveur, qui y a dîné ce jour-là, m'a dit que Mme de Béringhen lui dit, quand je fus sorti, qu'à ma place elle auroit fait autant que moi et qu'on n'avoit jamais vu recevoir quelqu'un comme cela, et il ajouta que M. le Premier s'en étoit fort mal tiré. Cet homme-là s'est mis dans la tête qu'il ne doit parler que par monosyllabes ou avec les yeux à ceux qui lui sont subordonnés et ne jamais rire en leur présence. Cela empêche qu'on ne lui parle et cause quelquefois des scènes plaisantes. Le roi m'a demandé à Choisy si j'avois fini pour mon emploi; je lui ai répondu que oui et que je n'attendois plus que mon brevet. Il m'a demandé aussi si j'avois été déjà au bal cette année; je lui ai dit que non, comme c'est vrai. S'il y en a au château, ce carnaval, j'irai. Les nouvelles de Flandre disent que la tranchée est ouverte devant Bruxelles. On dit aussi que le Maréchal est incommodé. D'autres nouvelles disent que la plupart des troupes qui étoient avec M. de Richelieu sont embarquées partie à Boulogne, partie à Dunkerque et que le reste n'attend que l'occasion pour en faire autant. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur.

A Versailles, ce'13 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je commencerai ma lettre par vous dire que j'ai eu hier mon brevet de cornette des chevau-légers d'Anjou. ( ta me dit au bureau que nos commissions de lieutenant-colonel De lai-

deroient pas à être expédiées. Quant à la qualification de vicomte, que vous souhaitiez qu'on me donnât, le premier commis sous M. le Tourneur, qui me remit mon brevet, me dit que quand M. l'abbé Dolmières lui avoit parlé de cela, les brevets étoient écrits. J'ai reconnu aisément que c'étoit un mensonge, parce qu'il m'a dit ensuite que d'ailleurs, comme un tel brevet étoit un titre du roi, on ne pouvoit y donner ces sortes de qualifications sans qu'on en produisît les preuves. Je lui répondis que ma famille ne me le donneroit pas si je ne le pouvois porter et que d'ailleurs cela étoit assez égal qu'il fût dans le brevet ou qu'il n'y fût pas; j'en reste là. On a reçu ici une grande nouvelle d'Ecosse. J'entendis au tiré le roi dire que le Prétendant, faisant le siège du château de Sterling, avoit appris que le général Halley marchoit à lui avec six mille hommes; que là-dessus il avoit quitté son camp, s'étoit avancé à lui et l'avoit surpris dans le sien, lui avoit tué deux mille hommes, pris beaucoup de prisonniers, des drapeaux, étendards, canons, poudre et bagages et mangé son dîner qui étoit tout prêt; qu'après cela il étoit revenu à son siège qui devoit être fini présentement. On regarde cela comme une très grande nouvelle. Le roi me parla beaucoup hier à son tiré du bal où il me trouva jeudi dans la ville et où je le reconnus et m'attachai à le tourmenter. Il m'avoit reconnu aussi et me demanda si je l'avois reconnu. Je lui dis que non, il me répondit qu'il n'en étoit pas la dupe et qu'il étoit persuadé que je l'avois reconnu. Je lui dis que, si je l'eusse reconnu, je n'aurois pas pris les libertés que je pouvois avoir prises avec lui. Il se mit à rire et me dit encore une fois qu'il étoit persuadé que je l'avois connu. Je suivrai tout ce que vous me marquez dans votre dernière lettre du 3, remplie de si bons conseils. Je chercherai ici, à l'aide de M. de Saint-Sauveur, un cheval tel que vous me le marquez. J'avois déjà senti l'utilité de cette démarche, persuadé que, pour un cheval de cette espèce, je le trouverai aussi aisément ici que dans le pays. Je vous dirai que je compte beaucoup sur les deux chevaux que vous me destinez. Je parlerai, au retour de Choisy,

à M. Antoine pour ma cuirasse. Quant à mon valet do chambre, je suis bion aise que vous approuviez ce que je vous en ai mandé. Ce que je vous marquoisdans ma dernière lettre à ce sujet devient inutile; puisque vous jugez nécessaire qu'il aille chez vous chercher mon équipage, je serois d'avis qu'il partit avant le 1er de mars. Il n'y auroit pas de mal quand il ivsteroit quelques jours chez vous et d'ailleurs il peut devenir nécessaire que mon équipage arrive plus tôt qu'on ne l'auroit compté, puisqu'on prétend qu'on entrera en campagne de très bonne heure et, en ce cas, il seroit tout rendu. Notre canon doit avoir tiré le onzième devant Bruxelles. Le prince de Waldeck assemble les troupes des ennemis près de Malines. Quant au petit chevalier, je suis charmé que ses accès ne soient pas considérables. Mon cher père m'écrivit l'autre jour qu'on croyoit que l'armement de Rochefort devoit aller joindre l'escadre de Brest et qu'on n'envoyoit tous les nouveaux gardes de la marine de Toulon à Rochefort que pour s'y embarquer. En ce cas il est bien fâcheux que le chevalier ne puisse aller joindre. Outre que "c^est une campagne qu'il manque, ce qui est très important dans ce service-là, il auroit été sous les ordres de M. le duc d'Anville qui commande cette escadre et je suis sûr qu'il auroit eu des bontés pour lui. Vous sentirez mieux que moi tout cela. M. le Major, que je n'ai pas pu voir le jour qu'il est venu ici, m'a envoyé la liste des officiers du corps résidant actuellement à Paris pour les aller voir : je n'ai pas voulu vous l'envoyer que je ne l'aie tout entière. Il est faux que M. de Richelieu soit de retour ici. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de mon oncle de Bruyères qui est outré contre son fils; je lui ai fait sentir aujourd'hui tous ses toris; j'espère que tout cela se raccommodera et je vous prie de vous y employer; il faut excuser les enfants. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, allant partir pour Ghoisy dans le moment; nous en revenons jeudi. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Versailles, ce 17 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,,

J'arrive dans le moment de Choisy et je trouve ici une de vos lettres et une de mon cher père, ce qui me fait grand plaisir. Vous me demandez si M. de Gra ville, qui a été nommé séparément de nous, est notre ancien ou s'il est après nous. Tous nos brevets sont datés du 1er décembre, quoique nous n'ayons été nommés que le 18, et il est aussi du même jour. Reste à savoir quel rang on nous donnera entre nous; ce sera l'ancienneté de service qui en décidera... Gomme vous me parlez de l'uniforme, je vais vous expliquer ce que j'entends par grand et petit, parce que, depuis que vous êtes sorti de ce corps, il peut y avoir du changement. Le grand uniforme est, apparemment comme il Ta toujours été, du drap écarlate galonné en argent sur toutes les coutures et en brandebourgs jusques en bas, devant, derrière et sur les manches. La veste est de drap couleur de chamois avec une broderie d'argent, dans laquelle il y a un peu de noir. Cet habit-là ne se met que très rarement, comme par exemple quand on monte la garde chez le roi. Les officiers de ce corps ont, outre cela, un petit uniforme pour porter tous les jours : on le fait faire comme on veut pourvu qu'il soit rouge avec de l'argent dessus. Les uns l'ont galonné, les autres brodé; le plus grand nombre présentement le font broder, parce que cela ne coûte pas davantage, la broderie étant fort étroite, et qu'il dure deux campagnes fort bien, au lieu que ceux qui sont galonnés n'en peuvent durer qu'une parce que le galon s'arrache et se déchire plus vite que la broderie. Mme de Chalmazel a déjà donné à broder celui de son fils; il lui coûtera dix louis, ce n'est pas cher, et je penche fort pour la broderie pour toutes ces raisons, quoique je pense qu'en fait d'uniforme un bordé

est plus parant que la broderie, j'entends broderie étroite comme celle dont il s'agit. Outre ces deux uniformes, on a pour l'ordinaire un volant de camelot rouge sans poches qui n'est pas cher et devient fort utile quand il fait bien chaud et ne laisse pas de ménager le deuxième uniforme. J'aurai soin de faire faire tout cela à Paris à meilleur marché que faire se pourra, aussi bien que pour la tente et le lit. Je vais chercher un cheval tel que vous me l'avez mandé, conjointement avec M. de Saint-Sauveur. Je vais songer aussi à envoyer à Bram mon valet de chambre. Je suis fort d'avis, si cela se peut, d'acheter un cheval pour lui et de l'envoyer comme cela par le messager, la dépense en sera moindre puisqu'il nous faut déjà des chevaux : il est vrai qu'ils sont fort rares et fort chers ici. Je manderai tous ces détails à mon cher père. Il me mande aujourd'hui que je puis demander à M. 1 abbé Dolmières ce dont j'aurois besoin; il peut compter que je n'en abuserai pas. Je dois me faire prendre mesure par M. Antoine d'une cuirasse ces jours-ci. Il me la fera faire à Besançon, où se font les bonnes; je sais que cela sera cher, mais je l'ai prié d'écrire à ses ouvriers que c'étoit pour un de ses amis et non pour le roi, qu'ainsi ils ne dévoient pas la vendre si cher que celles qu'ils lui avoient fournies l'année passée pour le roi et pour M. le Dauphin. Le duc de Villeroi, qui a des bontés pour moi et qui arrive de son gouvernement de Lyon, m'a proposé d'écrire à Saint-Etienne pour me faire faire une bonne paire de pistolets d'arçon; il m'a dit qu'ils y étoient fort bons et à bon marché. Je voudrois bien en avoir une deuxième paire de plus petits, mais tout cela coûte fort cher. Si par hasard vous ou mon cher père en aviez qui vous fussent inutiles, je vous les demanderois. Je suis charmé que la santé du chevalier aille mieux; il faut espérer qu'il sera bientôt en état d'aller à Rochefort. Le voyage de Choisy a été fort gai : les dames étoient Mme de Pompadour, Mme de Chevreuse (1), Mme de RulViv {'!),

(1) Henriette-Nicole d'Egmont Pignatelli, femme de Marie-Clurles- Louis d'Albert, duc de Chevreuse.

(2) Catherine-Charlotte-Thérèse de Gramont, veuve en premières noces

Mme de Bellefonds (1) et Mme d'Estrades. Le roi a dansé •deux fois après le souper dans le salon du jeu avec les seigneurs et les dames; il m'y a fait danser avec eux deux ou trois contredanses. J'y vis hier M. d'Argenson qui me demanda quand je quitterois l'habit : je lui dis que ce seroit le 1er d'avril, à moins que la gendarmerie n'eût ordre de marcher avant ce temps-là. Il me dit qu'il comptoit que nous serions tranquilles jusques à ce temps-là, ce qui me faire croire que nous irons en Flandre. Le roi s'approcha qui me demanda dans quelle compagnie j'étois, je lui dis que c'étoit dans les chevau-légers d'Anjou. Sur quoi il me dit : Nous vous donnerons l'année prochaine un capitaine. On est maître du chemin couvert de Bruxelles. La garnison demande à sortir de la place, mais on les veut prisonniers. Il y a douze mille hommes et beaucoup d'officiers généraux dans la place. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer ma chère mère de mes respects et d'embrasser pour moi ma sœur et mon frère le chevalier qui, selon ce que vous me marquez, doit être à Bram à présent.

Vous savez apparemment que, le lendemain de ma dernière lettre, il arriva ici un officier du Prétendant portant le détail de l'action (2) qui s"est passée en Ecosse; c'est la même chose que je vous l'avois mandé, avec la différence que les ennemis avoient quinze mille hommes au lieu de six que je vous avois d'abord écrit.

de Philippe- Alexandre duc et prince de Bournonville, son cousin, remariée, le 26 mars 1727, avec Jacques-Louis de Saint-Simon, duc de Rufïec, fils de l'auteur des Mémoires. Veuve une seconde fois le 16 juillet 1746, elle mourut le 21 mars 1755.

(1) Dame de la Dauphine.

(2) La bataille de Falkirk.

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