‹ Un Page de Louis XVChapitre 7 sur 12 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A Versailles, ce 21 février 1746

Monsieur mon très cher oncle,

Je vous dirai que depuis quelques jours je mène une vie fort singulière : il y a eu ici plusieurs bals et, après y avoir passé la nuit, il faut de toute nécessité dormir le jour. Vendredi Mesdames en donnèrent un chez elles et elles en donneront encore un demain pour finir le carnaval. Vous avez vu ce que je marquois à ma chère mère avant-hier au sujet de mon domestique; je vous prie de vouloir bien m'en trouver un; vous savez mieux que moi ce qu'il me faut. Je vous avoue que j'ai été très fâché de la perte de celui-ci. Les nouvelles de Bruxelles disent que les ennemis ont attaqué le chemin couvert que nous avions emporté et y ont été repoussés. En revanche l'attaque de l'ouvrage à cornes ne nous a pas réussi, nous ne l'avons pu emporter et y avons perdu beaucoup de monde. On dit M. d'Hérouville, maréchal de camp, blessé. Cet événement ici tient tout le monde en suspens. Les ennemis assemblent leurs troupes sous le commandement de M. de Waldeek; mais on prétend qu'ils ne peuvent en assembler un assez grand nombre pour nous inquiéter. D'ailleurs M. le Maréchal a envoyé M. de Lowendal se saisir d'un poste qui doit nous couvrir. Dès qu'il y aura quelque chose à vous mander là-dessus je n'y manquerai pas. Vous me demandez quel emploi a eu M. de Boisseuil, premier page de la Grande Ecurie : il a une commission de capitaine réformé dans le régiment de Brionne-cavalerie. Il n'a pas voulu acheter de compagnie, n'étant pas fort à son aise, et cadet; d'ailleurs je oroia que M. le prince Charles veut l'attacher à la Grande Eourie et

que ce n'est qu'en attendant. Dès que, après ce carnaval, je verrai à Paris M. de Castellane, je lui demanderai où est en quartier la compagnie dans laquelle j'entre. Je tâcherai de faire connoissance avec M. d'Entragues et, si je trouvois l'occasion de mettre à profit l'ouverture que vous me donnez au sujet de la route, je n'y manquerois pas. Mais je crois que vous ne comptez pas beaucoup là-dessus. Je n'ai pas encore vu M. d'Ossun (1); il faut qu'il ne vienne pas à la cour aussi souvent qu'on vous l'a dit; mais tôt ou tard je ferai connoissance avec lui. Je finis en vous priant de me conserver toujours votre tendresse et de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Versailles, ce 22 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous allez dire que je radote et dis tantôt une chose tantôt une autre. Je vous dirai que le domestique que j'avois retenu et qu'on avoit séduit pour le faire entrer ailleurs m'est revenu trouver aujourd'hui, me disant qu'il étoit très fâché de ce qu'il avoit fait, qu'il avoit fait ses réflexions et qu'il ne souhaitoit rien tant que de rester avec moi, qu'il me demandoit seulement jusqu'à demain pour se dégager d'avec celui qui lui avoit parlé de la part de M. le duc de Chartres. Je lui ai dit d'aller taouver Mme de Chalmazel qui le confirmera dans ses résolutions et je vous écris au plus tôt pour vous prier de ne rien faire pour en chercher un que je n'aie eu l'honneur de vous écrire. Je n'en ferois pas autant pour tout autre, mais c'est un

(1) Pierre-Paul marquis d'Ossun, ami du duc de Choiseul, ambassadeur à Madrid, maréchal de camp en 1761, mort en 1788.

homme sûr et on trouve rarement des domestiques comme celui-là. D'ailleurs Mme de Chalmazel, qui le connoit depuis longtemps, a beaucoup de confiance en lui et souhaite que ce soit lui qui soit chargé du ménage de son fils et du mien. Je crois que nous ne serons que nous deux. Je vous dirai que je trouve très embarrassant d'être trois par rapport aux domestiques, au lieu que n'étant que deux on peut les nourrir ensemble de la desserte, ce qui coûte moins. Mon camarade est assez de cet avis-là aussi. D'ailleurs Talaru est mon ami et je connois peu l'autre; on dit que c'est un fort bon sujet, mais je crois que moins on est, mieux on s'accorde. Ce que je vous mandai hier de l'attaque de l'ouvrage à cornes de Bruxelles ne se confirme pas. M. d'Hérouville a été blessé dans la tranchée et non à cette attaque que l'on avoit supposée. M. d'Aubeterre, colonel du régiment des Vaisseaux, a été aussi blessé à mort. On dit que nous perdons du monde. Il n'y a rien autre à vous mander. Il y a ce soir un bal chez Mesdames. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer ma chère mère de mes respects et d'embrasser ma sœur et mon frère le chevalier.

., '; A Versailles, ce 23 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Quoique j'aie eu l'honneur de vous écrire hier, c'est avec bien du plaisir que je mets aujourd'hui la main à la plume pour vous apprendre la reddition de Bruxelles. M. de Vaux (1),

[ (1) Le r»i le fit brigadier sur le champ.

colonel du régiment d'Angoumois, vient d'arriver pour en porter la nouvelle au roi. La garnison est prisonnière de guerre aussi bien que les officiers généraux qui étoient dans la place. Voilà en vérité un furieux coup pour les alliés : il faut convenir que ces gens-là entendent bien peu à défendre les places. Je vous dirai, mon cher oncle, que mon domestique, qui m'avoit demandé jusqu'à aujourd'hui pour se décider, s'est rengagé tout de bon avec Mme de Boufïïers. Ainsi je vous assure que je ne vous en parlerai plus; ce seroit trop abuser de votre bonté. Si celui qui avoit servi M. d'Alzau et dont vous m'aviez parlé n'est pas arrêté quelque part, je vous prie de vouloir bien le prendre. Enfin voilà le carnaval fini. Il y eut hier un bal masqué chez Mesdames; j'y allai, le roi me parla beaucoup. Je vous remercie bien, mon cher oncle, des deux équipages que vous voulez bien me destiner. Je crois très fermement à présent que nous irons en Flandre; tout le monde le pense de même. Aussi je juge que vous enverrez l'équipage par ici, puisque c'est le plus court chemin. D'ailleurs cela sera fort commode; nous les joindrons ensemble, M. de Talaru et moi, et nous partirons avec nos chevaux. Sans cela je serois fort embarrassé pour emporter la tente, le lit et plusieurs autres choses que j'aurai, comme la cuirasse, etc. Il est venu se présenter à moi depuis quelques jours sept ou huit domestiques, je les ai tous refusés. J'espère que vous m'enverrez un bon valet de chambre; je suis revenu de ceux de ce pays-ci. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance, etc.

Je vous prie d'assurer ma chère mère de mes respects et d'embrasser ma sœur et mon frère le chevalier. MM. d'Alzau, de Chalabre et Cavanac vous assurent de leurs respects. J'oubliois de répondre à ce que vous me demandez au sujet de Mme de Ghalmazel dans votre lettre que j'ai reçue ce matin. Elle est de la maison de Bonneval; son père, qui vit encore, s'appelle de ce nom et son frère avoit, il y a un an, le régiment de Poitou. Elle possède la terre de Chamarande auprès d'Etampes.

A Versailles, ce 27 février 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens de recevoir la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire du 15, où vous avez la bonté de me marquer quelques-uns des jours que vous m'aviez écrit sur tout ce que je vous mandois de Choisy qu'il y avoit longtemps que je n'avois reçu de vos nouvelles. Quand je disois longtemps cela doit s'entendre de six ou sept jours, ce qui n'étoit pas étonnant puisque, à mon retour de Choisy, j'en trouvai deux à Versailles. C'est la seule crainte que j'avois que vous ne fussiez incommodé qui me faisoit prendre cette liberté; j'espère que vous me la pardonnerez en faveur du motif. Le roi a donné audience aujourd'hui après la messe, à M. de Wassenaër, ambassadeur extraordinaire d'Hollande, qui vient ici négocier la paix. C'est un homme de beaucoup d'esprit et qui a beaucoup de crédit dans les Etats. Bien des gens regardent cet ouvrage comme bien avancé. On assure publiquement le traité fait avec le roi de Sardaigne et le mariage du prince de Piémont avec une princesse d'Espagne ou de France. Si cela est, voilà un grand acheminement de la paix. La prise de Bruxelles a étonné les alliés ou, pour mieux dire, toute l'Europe; il faut convenir qu'il faut que ces gens-là soient de grands coquins pour se laisser prendre au nombre de quatorze mille hommes et plusieurs officiers généraux prisonniers de guerre, sans presque se défendre. Malgré tous ces pourparlers dv paix il n'est pas douteux que le roi fera encore une campagne et qu'on ne s'en tiendra pas à Bruxelles. Je suis charmé que vous

ayez vu M. de Montesquieu; je ne suis pas surpris que vous ayez trouvé qu'il ne se tient pas trop bien. Entre nous, il est un peu indolent et timide, au reste fort honnête garçon. J'ai vu aujourd'hui M. de Béon avec grand plaisir; je ne le trouve pas changé, quoi qu'il soit un peu marqué. Je vois que vous avez trouvé encore deux mulets pour sept cents livres; cela fait quatorze cents livres pour les quatre, sans compter les bâts qui ne laissent pas de coûter cher. On voit bien qu'ils sont rares; je suis persuadé que vous avez trouvé cela fort cher comme moi; ils le sont plus encore dans ce pays-ci. J'espère trouver ici, comme vous me l'avez marqué, un cheval de fatigue. M. Antoine m'a promis demain de me prendre la mesure de ma cuirasse pour l'envoyer à Besançon. Il m'a dit que je l'aurois pour le 1er d'avril. Je vous prie de me dire si les mulets que vous m'avez achetés sont hongres ou entiers. J'ai vu ici M. de Castellane, il m'a dit que la gendarmerie étoit en Champagne et que. quant au quartier de la compagnie où je suis, il me diroit cela à Paris. Comme je dois y aller quelqu'un de ces jours faire mes visites de corps, je le verrai et le lui demanderai aussi bien qu'un état des officiers. Ce matin, comme je causois avec M. de l'Hôpital (1), à qui, par parenthèse, le roi de Naples a donné l'ordre de Saint- Janvier, M. d'Entragues a passé et M. de l'Hôpital m'a présenté à lui comme à un officier du corps. Je lui ai dit que j'avois l'honneur d'être dans sa compagnie et que je lui rendrois mes devoirs chez lui au premier jour. Il m'a paru fort poli. On m'a montré aujourd'hui M. d'Ossun. Je l'avois vu souvent; mais je ne savois pas que ce fût lui qui portât ce nom; je chercherai à faire connoissance avec lui. Il court ici un bruit que le Prétendant a remporté encore une victoire sur le duc de Cumberland; mais cela ne se confirme pas. On ne doute plus maintenant que nous ne servions en Flandre, ce qui me fait grand plaisir. Je finis en vous priant de me conserver votre tendresse et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

(1) Ambassadeur de France à Naples, auprès du roi des Deux-Siciles, alors en congé.

r A Versailles, ce 3 mars 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 19 que vous attendez mon domestique à Bram. Vous avez vu par mes dernières la façon dont il m'a quitté. J'espère que vous aurez encore trouvé celui dont vous m'aviez parlé ou un autre bon et entendu. Cela m'empêche de vous envoyer un cuir pour passer les rasoirs que vous me demandez, dont je suis bien fâché. A propos de valet, j'ai fait une réflexion que je suis bien aise de vous mander. Vraisemblablement, mon équipage ne sera pas arrivé ici au 1er d'avril exactement. En attendant je sortirai de pages et je me trouverai sans un valet, ce qui n'est guère possible dans ce pays-ci, comme vous savez mieux que moi. Ne pensez-vous pas que, puisque le laquais n'a rien à faire à l'équipage, moi n'y étant pas, on pourroit l'envoyer ici avec son cheval en avant, le faisant partir vers le 15 ou même le 12 du mois si cela se pouvoit? Enfin je vous prie de me marquer la façon dont vous arrangerez cela. Vous jugerez comme moi que dans ce tempslà je ne pourrai me passer d'undomestique. J'ai toujours compté acheter ici les deux selles pour les deux chevaux de maître que vous m'enverrez; je vous prie de me dire encore là-dessus votre sentiment. On m'a donné avis aujourd'hui d'un cheval que je verrai demain; si M. de Saint-Sauveur le trouve convenable et que le prix en soit raisonnable je l'achèterai. Je souhaite fort que le cheval que vous avez envoyé visiter à Caudiès se trouve convenable. Je juge que les bons chevaux sont rares partout et fort chers comme ici. Vous me demandez

si M. de Cavanac a de l'esprit; je vous assure qu'il en a et qu'il est fort aimable. Quant à M. d'Alzau il devoit par son ancienneté être des quatre qui seroient allés avec M. le Dauphin en campagne, mais il est décidé que ce prince n'ira pas, et, à moins qu'on ne le fasse passer sur le corps à ses anciens, il n'ira pas avec le roi. Quant au petit Gailhac, dont vous me parlez, je ne sais s'il ira, je n'ai pas encore entendu parler de cela. Je n'ai pas vu M. l'abbé Dolmières depuis que j'ai reçu votre lettre; je compte le voir demain matin. Je n'ai pas de nouvelles à vous mander. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer ma chère mère de mes respects et d'embrasser pour moi ma chère sœur et mon cher frère le chevalier s'il y est.

XGIII

A Versailles, ce 8 mars 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'ai enfin fait hier connoissance avec M. d'Ossun. Comme je le vis causer chez le roi avec M. de Vaubecourt, colonel du régiment de Dauphiné, que je connois, je m'approchai pour parler à ce dernier qui me présenta à lui comme à un officier du corps. Je lui dis que je cherchois depuis longtemps l'occasion de faire connoissance avec lui et que j'étois fort fâché de ne l'avoir pas trouvé plus tôt. Il me dit qu'il étoit dans le même cas et il s'offrit fort obligeamment de m'accompagner pour faire mes visites de corps, ce que j'acceptai en le remerciant de la bonté qu'il vouloit bien avoir pour moi et le priant de me la continuer. Je compte prendre deux jours dans cette semaine

pour faire cela. J'ai d'autres affaires à Paris, j'irai lever du drap écarlate pour mon petit uniforme et le donner au brodeur. M. de Bernage, que j'ai vu cette semaine, m'a fait promettre d'aller dîner chez lui. J'irai voir aussi M. de Bournonville et M. de Rochepierre, qui sont fort vos amis et que je respecte beaucoup. Je vois, mon très cher oncle, par votre dernière que j'ai reçue aujourd'hui, que vous avez trouvé un cheval de fatigue. Comme vous m'aviez mandé d'en chercher un ici, cela me fait cesser mes poursuites. Je souhaite que l'on puisse vous procurer celui qui est auprès de Barcelone. Si j'avois trouvé une cuirasse de hasard, je l'aurois prise assurément; mais les officiers qui ont quitté le corps ne s'en défont pas, espérant toujours d'être employés comme maréchaux de camp. Quant aux pistolets il y a déjà cinq ou six jours que M. de Villeroi me communiqua la réponse de Saint- Etienne pour le prix. Sur ce que j'ai vu qu'ils ne coûteroient que soixante livres ou tout au plus soixante-quinze, tandis que les pareils à Paris coûtent cinquante écus, je l'ai prié d'écrire pour qu'on m'en fît une paire. Mon cher père m'a marqué depuis qu'il en avoit une paire. Je ne puis pas honnêtement me dédire avec M. de Villeroi qui s'en est chargé pour me rendre service. Je n'aurai pas de peine à m'en défaire puisqu'ils sont à bon marché. D'ailleurs vous conviendrez que, si on a son cheval blessé dans une affaire, on est bien aise de retrouver des pistolets sur son cheval de main; et je crois que, quand on a soin de les faire mettre toujours dans sa tente en arrivant, il est difficile de les perdre. Je vous prie de me mander lequel de ces deux partis vous choisissez, de les garder ou de se défaire de ceux-ci. J'en parlerai à mon cher père dans ma première pour qu'il me donne ses ordres là-dessus. Je vois que vous avez fait marché pour les bâts des mulets; j'ai ouï dire qu'on les faisoit fort bien dans la province et cela est de conséquence. Je vois que vous avez la tête pleine de mon équipage, il me tarde bien que vous soyez hors de tout ee fracas; j'ai peur que tout cela ne nuise à votre santé. Je vois que vous êtes fort content du cheval que vous avez eu par le moyen

de M. d'Albaret; j'espère qu'il réussira de même pour le second. Quant à MM. Berthon et Galy il suffît que vous vous y intéressiez pour que je leur fasse le meilleur accueil qu'il me sera possible. J'ai vu M. l'abbé Dolmières aujourd'hui, il m'a fait beaucoup de peine en me disant la façon dont étudie mon frère l'abbé. Je le verrai ces jours-ci à Paris et je m'apprête à le secouer d'importance. Il faut espérer que cela reviendra, mais en vérité cela est bien fâcheux. C'est la seconde année de philosophie et il est moins avancé que ceux qui sont à leur première. Je suis bien fâché de l'état du chevalier. Outre le désagrément de la maladie, il se ressentira toute sa vie du tort que cela lui fera. Quant aux nouvelles, elles ne sont pas bien considérables. Il est sûr que M. de Fimarcon (1) est embarqué pour l'Ecosse avec le régiment de Fitz-James-cavalerie et un autre d'infanterie. Le second arrivera à propos, si tant est qu'il arrive, car le Prétendant n'est pas bien dans ses affaires. Le Maréchal a mis ses troupes en quartier en Flandre. Voilà tout ce que je sais. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon frère.

A Versailles, ce 13 mars 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens de recevoir votre lettre du 3, par laquelle je vois que vous avez arrêté le valet de chambre qui avoit servi M. d'Alzau. J'en suis charmé et j'en conçois une fort bonne opinion sur ce

(1) Le marquis de Fimarcon, colonel du régiment de Charolais, fils de Jacques de Castagnet-Tilladet-Narbonne, lieutenant-général, et de Madeleine d'Aubais.

que vous me marquez de lui. Je suis fort aise aussi que vous ayez un palfrenier et un muletier qui aient fait campagne. Ce que vous me marquez par rapport au laquais s'accorde avec ce que je vous marquai ces jours-ci. Il sera encore plus commode de le prendre ici que de le faire venir en avant comme je vous le proposois. Je tâcherai d'en trouver un bon. Moyennant cela, au 1er d'avril, je ne me trouverai pas sans valet et je le ferai habiller dès que j'aurai reçu le drap et le galon qui viendront apparemment avec l'équipage. M. de Castellane que je vis hier, m'a dit, sur ce que je m'informai à lui, que c'étoit à moi à aller faire le mois de mai au quartier qui est à Soissons. Il m'a dit que le reste du corps étoit répandu dans la Thiérache aux environs de Soissons. Il m'a dit qu'il alloit faire faire des livrets où seroit le nom de chaque officier du corps par ancienneté et m'en a promis un. Je pense que comme mon équipage arrivera vers le 12 ou le 15 d'avril et que je partirai au 1er mai, on pourroit le laisser reposer pendant ce temps que j'emploierois à ajuster mes chevaux. Je ménerois ici, où les fourrages sont à grand marché, mes chevaux de mon ture et les ferois voir aux écuyers; M. de Saint-Sauveur me les feroit emboucher, chose très difficile et que les éperonniers ne font que machinalement; après quoi je ménerois moi-même mon équipage à Soissons. Voilà un mois de mai qui tombe mal à propos. Il faudra faire la conduite du corps à l'armée et cela est fort cher à ce que l'on m'a dit, parce qu'il convient de donner à manger. Je souhaite que M. d'Albaret réussisse à vous procurer un cheval, car ils sont fort rares et fort chers ici. Je pense bien comme vous sur la façon de chambrer. Mais M. et Mme de Chalmazel sont d'avis que nous vivions ensemble et que nos valets mangent notre desserte ensemble, ce qui, à la vérité, devient praticable n'étant plus que deux; car M. le chevalier d'Harcourt convint l'autre jour avec nous que oela seroit embarrassant d'être trois et il s'est arrangé d'un autre côté, moj'ennant quoi nous nous trouverons plus à noire aise. J'oubliois de vous dire que j'ai trouvé hier, en arrivant de Paris, ma commission de lieutenant-colonel, que M. de

Talaru avoit retirée avec la sienne, elle est datée du 1er décembre comme les brevets. Je vous dirai encore que M. de Talaru, le colonel et l'aîné du gendarme, vient d'avoir la survivance de la charge de premier maître d'hôtel de la reine. Je mande à mon cher père l'arrivée du Maréchal. J'ai été deux fois dans mon voyage à Paris chez M.deBournonville et une chez M. de Rochepierre sans les trouver. J'ai bien recommandé qu'on le leur dît. Je prendrai mieux mon temps un autre voyage. Je ne sais si je vous ai mandé que M. de la Fare avoit eu le commandement de Bretagne dont il tiendra les Etats à la place de M. de Brancas (1), qui quitte cette place ne pouvant la remplir. Je trouvai avant-hier M. Gastanier malade : il alloit mieux cependant et se leva ce jour-là. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie de faire bien mes compliments à M. le baron s'il y est encore et de l'embrasser pour moi.

XGV

A Versailles, ce 17 mars 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je reçois dans le moment deux de vos lettres à la fois, l'une du 6 l'autre du 8. Je vois que vous ne comptez plus sur le cheval que M. d'Albaret vous faisoit espérer et que vous lui avez écrit pour le remercier de ses soins, et le prier de ne plus s'en donner à ce sujet. Je vous dirai qu'on m'a parlé aujourd'hui d'un fort beau cheval d'escadron que je verrai peut-être demain avec M. de Saint-Sauveur. S'il répond à ce qu'on m'en a dit et que le prix en soit convenable eu égard à la qualité du

(1) Le maréchal de Brancas-Villars. Cf. Luynes (t. VII, p. 248).

oheval, je ne ferai pas de difficulté de l'acheter, pour ne pas laisser perdre cette occasion. Car, sur ce que vous me marquez, je juge l'affaire du cheval d'Espagne manquée. Le marquis de Béon vient d'arriver et m'a appris qu'il avoit obtenu une route qui étoit partie d'hier pour Carcassonne. Cela s'accorde parfaitement avec ce que vous me mandez. Je vous dirai que c'est lui qui m'en a parlé le premier, l'autre jour, à Paris, comme nous raisonnions d'équipage; je saisis cette idée et je priai d'en accélérer l'expédition, parce que vous m'aviez écrit que mon équipage devoit partir le 20 ou à peu près; je ne vous en écrivis rien l'autre jour parce que je voulois en attendre le succès pour vous marquer le oui ou le non. Je juge que, sur cette attente, vous aurez retardé le départ de mon équipage de quelques jours. M. de Béon m'a dit qu'elle étoit pour six chevaux, mais il a fait mettre aussi deux officiers, ce qui fait encore six places de plus, moyennant quoi trois bêtes à M. de Béon et neuf à moi seront nourries toute la route jusqu'à Montreuil, c'est-à-dire les miens jusqu'à Paris seulement; car c'est leur chemin pour aller en Picardie. C'est bien obligeant à M. de Béon d'avoir songé à cela de lui-même et il a été servi à point nommé. C'est une épargne considérable qu'il nous ocasionne. Je me doute qu'il y a quelques précautions à prendre en passant dans les villes à cause des commissaires et subdélégués; mais je juge que vous en instruirez mon valet de chambre qui, par parenthèse, sera fier de passer pour un officier. Il s'est présenté déjà plusieurs laquais pour entrer à moi, mais ils ne m'ont pas convenu. J'en veux un bon et j'en aurai sûrement un d'ici au 1er d'avril qui avance furieusement. Je vais aller à Paris au premier jour pour me choisir un habit pour quitter la livrée. Je vois que vous faites travailler aux mors pour mes deux chevaux de maître et les trois de valet où il n'y aura pas de bossettes, parce que j'en trouverois à Paris de convenables. Je n'entends pas si c'est aux mors des chevaux de suite seulement qu'il n'y aura pas de bossettes on si c'esl aux cinq. Quant aux selles je suivrai ce que vous me marquez; je suis bien aise que celle que vous m'envowz soit du

sellier de la Petite Ecurie; on ne travaille nulle part comme chez le roi par rapport à tout ce qui regarde l'équipage d'un cheval. Je ne manquerai pas d'acheter une peau d'ours; outre qu'elle couvrira mon troisième cheval, elle me servira dans bien des occasions. Je vois que Mme d'Alzau vous a écrit que mon cher père étoit arrivé à Perpignan le 3 et qu'il doit en partir le 10. Je compte qu'il est présentement arrivé à Bram en bonne santé. Son arrivée va vous soulager un peu dans les soins que vous voulez bien vous donner pour mon équipage, vous en avez la tête pleine et rien ne vous échappe; mais en vérité, mon cher oncle, je crains que tout cela ne vous fatigue. Vous avez bien jugé que le père de Mme de Ghalmazel étoit frère de celui qui est en Turquie (1) et père de celui qui étoit colonel du régiment de Poitou. Il n'y a d'autres nouvelles ici que l'échec de nos troupes en Italie (2). On dit que cela n'est pas considérable et que tout le malheur consiste à avoir deux escadrons enlevés, c'est toujours fort fâcheux. Je n'en sais pas davantage pour aujourd'hui. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie de vouloir bien assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser ma sœur et mon frère; je suis bien charmé que ses accès de fièvre diminuent. Je vous prie aussi de me rappeler dans le souvenir de M. le baron de Lordat et de lui faire bien mes compliments.

XGVI

A Versailles, ce 23 mars 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je comptois écrire aujourd'hui à mon cher père, ayant eu l'honneur de vous écrire le dernier; mais, comme hier, en ren-

(1) Claude-Alexandre comte de Bonneval, dit Bonneval-Pacha(l 675-1 747).

(2) A Asti et à Casai.

trant de Paris on m'en remit une de votre part et que je n'en eus pas de mon cher père, je vais vous répondre; d'autant mieux que j'ai à vous remercier des 1,200 livres que vous m'envoyez pour acheter un cheval. C'est inutile, mon cher oncle, que je m'étende sur ce sujet, je me flatte que vous êtes persuadé de ma reconnoissance. Je vois que mon cher père est arrivé en bonne santé et qu'il a été fort fêté à Perpignan. Je vois aussi qu'il vous apport: une lettre de M. le comte d'Albaret pour vous dire qu'il ne se donnera plus de mouvements pour vous procurer un second cheval d'Espagne et qu'en conséquence vous m'envoyez une lettre de change de 1,200 livres pour en acheter un. J'avois déjà su l'envoi de cette lettre de change, à Paris, chez M. Castanier qui en a reçu la lettre d'avis, et je dis à M. Martin que j'enverrois retirer cet argent au premier jour. J'ai demandé ausssi à M. Castanier mille livres à compte sur le premier argent que mon cher père m'enverra. M. l'abbé Dolmières n'a pas pu fournir cette somme et elle pressoit parce que, sortant dans huit jours de page, il a fallu me faire habiller. J'ai fini, grâce à Dieu, tout cela à Paris, c'est-à-dire pour le choix de tout ce qu'il me faut. Car, pour le paiement, je n'ai payé que le galon du grand uniforme et l'étoffe pour mon habit bourgeois (je me sers de ce terme pour les distinguer). Quant au drap et doublures, mon tailleur avance tout cela et je paierai tout à la fois. Je vouloia me faire faire un habit uni : on m'a représenté et j'ai senti moi-même que cela ne seroit pas décent pour paroitre à la cour, surtout n'en ayant qu'un. J'ai donc pris un habit d'un beau drap sans galon avec des boutons d'or et j'ai choisi une belle étoffe or et argent pour faire la veste et les parements, ce qui fera un habit fort propre et qui sera aussi étoffé et même plus de goût qu'un habit galonné en or avec la veste de même, qui cependant auroit coûté sept cents livres, au lieu que celuici ne passera pas, à ce que je crois, quatre cent-vingt ou quatre cent-trente livres. J'ai fait faire aussi un surtout de drap gris tout uni pour monter ici à cheval, car je compte toujours continuer, et pour porter 1rs matins quand je n'irai pas au

château. Je n'y ai pas fait faire de veste, parce que j'en ai une fort bonne rouge avec un bordé d'or qui ira fort bien dessous. Mon tailleur m'a porté ce surtout aujourd'hui. J'ai été bien aise qu'il me fit celui-là le premier pour qu'il ne me gâtât pas les autres. Il a fort bien réussi pour le premier. Il coupera demain mon petit uniforme qu'il portera chez le brodeur avec qui Mme de Chalmazel a fait prix à cent écus chacun pour son fils et moi. Aussi ce sera une broderie forte et qui durera trois campagnes. J'aurai ici mercredi prochain mon habit propre et j'aurai mon grand uniforme vendredi 1er du mois d'avril; j'en ai vu à Paris la veste toute faite. Je n'ai pas encore payé les dix louis au brodeur. Personne ne la trouve cher tant la broderie en est belle et solide. Mon tailleur a vu ici aujourd'hui l'habit uniforme de M. de Talaru, pour s'y conformer en tout. J'en ai fait la supputation et il ne passera pas huit cents livres. Vous voyez que je pourrai le porter au 1er avril pour me faire présenter au roi avec. On doit me présenter un valet dont on m'a dit beaucoup de bien; je compte l'arrêter. Je ferai aussi chercher une chambre qui ne soit pas loin du château et au meilleur marché qu'il se pourra. J'ai déjà essayé deux chevaux, tous deux bons. Le premier est de taille et a huit ans; c'est un cheval fait, mais il a un peu peur du feu, à ce qu'on m'a dit; je ferai tirer devant lui, et, si je vois que cela ne soit pas considérable, je tâcherai de l'avoir, car c'est un fort bon cheval. Le second, que j'ai monté aujourd'hui, a plus d'agrément encore; mais il est trop petit pour moi, il n'a guère que quatre pieds et demi. Selon ce que vous me marquez, je me déferai des pistolets de M. de Villeroi dès que je les aurai, je n'aurai pas de peine à m'en défaire. Je vois que le temps rude qu'il fait empêche les ouvriers d'aller aussi vite qu'ils le voudroient et que le valet de chambre que vous m'avez arrêté est malade. Comme votre lettre est du 12 et que je ne compte pas que mon équipage parte avant les premiers jours d'avril, vu le retardement qu'aura produit la route de M. de Béon, j'espère qu'il sera guéri dans ce temps-là. M. de Béon m'a montré à Paris les lieux marqués par sa route avec

les séjours et j'ai compté que depuis Garcassonne jusqu'à Chartres où je compte que mon équipage séjournera pour que je puisse le voir et y joindre ce que j'ai à acheter ici, la route porto trente-huit jours. Or j'ai pensé que devant partir pour Soissons le 1er mai, même quelques jours auparavant, il étoit à propos que mon équipage arrivât ici quelques jours avant aussi pour que je pusse le laisser reposer et le mener moi-même à Soissons. M. de Béon a convenu que mon embarras étoit fondé, parce qu'il convenoit que je visse mon équipage ici, puisqu'il devoit me porter bien des choses que j'achèterois ici. Ainsi il m'a dit qu'il dépendoit de celui qui menoit l'équipage d'arranger les journées autrement et de brûler des séjours, pourvu qu'il arrivât toujours dans des endroits marqués par la route. En effet, dès que cela ne souffre pas d'inconvénient, je crois que, les chevaux et mulets n'étant pas fort chargés, on pourroit abréger le temps du voyage, en sorte que l'équipage arrivât à Chartres vers le 20 d'avril. Je crois que vous penserez-là-dessus comme moi; car si je ne l'ai pas ici pour aller à Soissons, je n'ai pas un porte-manteau ni un cheval pour mon laquais ni de quoi l'habiller. Enfin je suis persuadé que vous ferez tout pour le mieux. Je vois toujours, mon cher oncle, que vous êtes d'avis que nous fassions par semaine pour nous nourrir en campagne. Je sens bien que c'est la meilleure façon; mais je n'ai pas pu faire revenir là-dessus M. et Mme de Chalmazel, qui m'ont dit que leurs enfants étoient ensemble l'année passée et que leurs gens avoient vécu en commun, qu'il n'y avoit qu'à régler l'ordinaire à tant de viande par jour par valet et tant pour chaque maître et que, moyennant tria, il en coûteroit moins et que nous n'aurions que faire d'avoil chacun un ménage chez nous pour nos gens. Quelque* officiera du corps les ont confirmés dans cette opinion et il ne m'a pal été possible de les en tirer. Ils m'ont dit que c*étoi1 à nous à empêcher les querelles parmi nos gens. Enfin il faudra bien y acquiescer. Je vois bien que cela ne Bera pas si commode. Je vous prie de vouloir bien communiquer tous ces détails à mon cher père, cela m'épargnera de les répéter dans ma première,

Je lui enverrai l'emploi de l'argent que j'aurai pris à compte. Il n'y a pas de nouvelles : on dit qu'il y a eu des ordres de presser les équipages du roi; bien des gens s'imaginent qu'il partira avant le mois de mai. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

J'ai vu à Paris M. de Rochepierre qui vous fait bien ses compliments et à mon cher père. J'ai vu ici M. de Montesquieu, qui m'a dit avoir quelque chose à me remettre de la part de ma chère mère, il se porte bien. J'ai oublié de vous dire qu'il y a déjà quelque temps que M. de Champignel (1), avec qui j'ai dîné chez Mme de Chalmazel, m'a chargé de vous faire ses compliments et de le rappeler dans votre souvenir. Vous pouvez dire aussi à mon cher père que j'ai vu, chez M. Castanier, M. Duquesne qui m'a chargé de lui faire ses compliments. Je vous prie de l'assurer de mes respects aussi bien que ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon frère le chevalier.

XGVIÏ

A Versailles, ce 29 mars 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre lettre du 17 que vous me conseillez de faire ma cour le premier jour de la livrée avec mon grand uniforme. Je compte aussi l'avoir ce jour-là et suivre ce que vous me marquez. Après quoi je porterai mon habit uni. Mon projet est de rester à Versailles jusqu'à mon départ pour l'armée. J'y ferai ma cour et y verrai des amis. Quant à mes lettres je crois que la manière la plus sûre de les adresser maintenant seroit de les mettre sous l'enveloppe de M. Dolmières, qui me les feroit remettre, comme il me le dit ce matin, ou, si vous l'aimez mieux, aux écuries de M. le duc de Chartres (2),

(1) Officier d'état-major qui fut blessé à Fontenoy.

(2) Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres, puis duc d'Orléans (1725-1785), petit-fils du Régent et père de Philippe-Egalité.

rue de la Surintendance à Versailles. Je ne vous parle plus de la route, car je compte que tout cela est ou sera bientôt arrangé. Je vois que vous m'envoyez du drap pour faire une roquelaure (1); je suis bien aise de n'en avoir pas acheté. Je suivrai de point en point tout ce que vous me marquez au sujet des selles et housses. Je m'étonne tous les jours que, depuis le temps que vous êtes hors de ce train-là, vous ayez tous ces détails présents à l'esprit, car (et ce n'est pas par flatterie que je le dis) je n'ai jamais entendu mieux raisonner équipage. Voilà la ressource des gens qui font tout par eux-mêmes et qui entrent dans tous les détails, cela ne sort plus de leur tête. Je ne manquerai pas, quand j'irai à Paris, de voir M. d'Albaret au collège des Jésuites, non plus que M. le chevalier d'Auger, dès que je le saurai arrivé. Vous avez bien raison, mon cher oncle, de me faire sentir tout ce que mon cher père fait pour moi; je vous assure que j'y pense tous les jours et je puis dire •que ma reconnoissance égale tout ce que vous faites tous pour moi. Je vois que tout mon équipage est prêt et qu'il ne tient qu'à la guérison du conducteur qu'il ne parte. J'espère que les arrangements qu'il aura fallu prendre pour cette route lui auront donné le temps de guérir. Je parlai hier à M. Antoine de ma cuirasse; il me dit qu'il alloit faire un voyage à Besançon de la part du roi pour des armes et qu'il comptoit la rapporter; il m'a promis de ménager ma bourse tant pour la cuirasse que pour la garniture. Je suis fort aise de ce que vous me marquez du second cheval que vous m'avez acheté. J'en cherche un ici de tous côtés; en vérité les bons sont bien rares. Je crois vous avoir déjà mandé que, si j'avois reçu votre lettre deux jours plus tôt, j'en aurois un admirable qui s'est vendu quand je me suis trouvé en avoir besoin. J'ai vu ici M. d'Ossun avec qui j'irai faire quelqu'un de ces jours mes visites de corps. A présent que j'ai quitté la livrée cela sera plus décent. M. d'Ossun loge toujours chez Mme Bertin, vieille rue du Temple. Je l'ai prié, s'il trouvoit quelqu'un des offioiers du

[ (1) Espèce de redingote dont l'invention était attribuée an due de Ro* quelaure.

corps qui ont été faits maréchaux de camp qui ne fût pas employé et qui voulût se défaire de sa tente ou de quelque cheval d'escadron, de m'en donner avis. Quant à M. de Bernage je ne sais si je vous ai mandé que j'avois été pour dîner chez lui, mais que, n'y étant pas et n'y ayant que ses filles, je n'osai pas entrer ne les connaissant pas et je m'en allai. M. le Premier qui est ici doit me présenter demain au roi pour lui donner la liste du gibier qu'il a tué dans l'année. Je le lui ai demandé ainsi parce qu'il part demain au soir et que, n'ayant pas été présenté, je n'aurois pas pu sortir vendredi 1er d'avril. Je compte vendredi me faire présenter par le premier gentilhomme de la chambre comme guidon, aussi bien qu'à la reine, à M. le Dauphin, etc.. J'ai l'honneur d'être avec la plus sincère reconnoissance et le plus profond respect...

A Versailles, ce 3 avril 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 22 que le valet de chambre qu'on m'avoit arrêté ayant la fièvre et ne pouvant partir, vous aviez en vue un homme de la Cité (1), qui se charge de conduire mon équipage et d'en avoir soin pendant la campagne. Je vous suis bien obligé de prévoir comme cela toutes les difficultés. Je vous dirai que je suis fort inquiet pour l'arrivée de mon équipage : on dit ici que nous partirons pour l'armée à la fin du mois et je prévois qu'à moins que le conducteur n'abrège la route en

(1) La cité de Carcassonne, dont le comte de Lordat était gouverneur.

170 UN l'AGJi DE LOUIS XV

brûlant des séjours et en faisant des journées plus longues, il sera difficile qu'il arrive avant ce temps. En ce cas je serois fort embarrassé pour emporter ma tente, mon lit, ma cuirasse et mes hardes, aussi bien que pour faire la route, n'ayant pas de cheval de valet. Je juge que vous aurez remédié à tout cela. Je n'ai pas encore été à Paris retirer la lettre de change de douze cents livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer, n'ayant pas encore pu trouver un cheval. J'en ai essayé un l'autre jour, dont on veut cinquante louis et qui n'en vaut pas plus de trente. Avec de la patience, cela se trouvera. J'irai à Paris ces jours-ci pour faire mes visites et toucher cet argent avec la lettre de mille écus que mon cher père m'a envoyée, sur laquelle je rembourserai les mille livres que j'ai empruntées à M. Castanier. Ma sortie de pages est un point assez intéressant pour que je vous en fasse le détail. Après avoir été présenté par M. le Premier au roi mercredi pour lui donner la liste du gibier, j'arborai le vendredi 1er avril le grand uniforme complet avec lequel je me présentai au roi qui me reçut fort bien. Je lui fis le soir ma cour au grand couvert où il me demanda quand je servirois. Je lui dis que je devois servir le mois de mai. Sur quoi il me répondit que je pourrois bien servir plus tôt, ce qui me confirme que nous partirons de bonne heure. Je lui fis aussi ma cour à son coucher. Je me suis fait présenter aujourd'hui à Mme la Dauphine et hier à la reine qui me reçut fort bien. Je pris hier mon habit de ville que tout le monde a trouvé fort joli. Je me suis fait présenter aujourd'hui à Mme de Pompadour qui me connoissoit déjà, mais je n'avois été jamais chez elle, c'est M. le duc de Luxembourg qui m'y a mené; elle m'a fait beaucoup de politesses. J'ai aussi été voir M. d'Argenson aujourd'hui. J'ai demandé à M. Chariot, premier commis sous M. le Tourneur, que je connois, s'il me faudroit un relief pour être payé de nus appointements depuis le 1er de décembre. Il m'a dit que oui et qu'il faudroit m'adresser à M. de Castellane qui arrangerait tout cela. J'ai vu ici M. de Richelieu qui m'a l'ait son compliment en me voyant avec l'uniforme. Je n'ai pas la moindre

nouvelle à vous mander. Je finis en vous priant de me conserver toute votre tendresse et de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Versailles, ce 7 avril 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

M. l'abbé Dolmières m'a remis vos deux feuilles des 26 et 27 avec un mémoire de tout ce que vous m'envoyez avec mon équipage. Je suivrai de point en point tout ce que vous me marquez et je vais acheter tout ce qu'il me faut pour que cela soit prêt quand l'équipage arrivera. Je souhaite bien n'être pas parti dans ce temps-là. Les colonels ont reçu leurs ordres aujourd'hui pour être rendus le 20 à leurs régiments. Les nôtres pourront bien suivre de près. D'ailleurs cela m'est assez égal puisque je dois partir d'ici le 25 ou le 26 pour être rendu à Soissons le 1er du mois de mai. Ainsi, si mon équipage n'arrive pas le 20, je me trouverai fort embarrassé de tout ce que j'aurai acheté ici; j'espère que cela n'aura pas lieu. Je vous dirai que j'ai beaucoup de peine à trouver un cheval qui me convienne; j'espère cependant que cela n'ira pas loin. Je m'en vais faire faire à Paris un bois de lit avec des rideaux; je choisirai la façon la plus commode et la plus portative. Vous ne me marquez pas de quelle grandeur il faut faire faire le bois par rapport aux matelas; je le ferai faire de trois pieds et demi de large sur six de long : c'est la taille ordinaire. Je vais faire un recueil de tout ce que vous me marquez dans vos dernières sur ce que je dois faire faire et je finirai cela avant que l'équipage arrive. Il est tout décidé que nous allons servir sur la Moselle sous M. le prince de Conti; les deux armées ne seront pas éloignées l'une de l'autre et agiront de concert. J'ai

communiqué à Mme de Chalmazel le mémoire que vous m'avez envoyé pour qu'elle s'arrangeât sur ce qu'elle doit acheter aussi. Vous me marquez d'écrire à Orléans le 9 ou le 10 à M. Pinazel qui y doit passer le 13 ou le 14. Je souhaite bien qu'il y passe en effet dans ce temps-là, mais je doute que cette route n'ait retardé le départ que de deux ou trois jours. Je compte apprendre bientôt quelque chose de positif du jour de départ et de celui qu'il doit arriver; j'attends pour cela la première de vos lettres; en attendant je ferai tous mes arrangements. Il me tarde de savoir l'équipage parti pour deux raisons : la première de vous savoir débarrassé de tout cela, car en vérité vous vous êtes donné un tourment étonnant pour que tout allât bien, la deuxième de voir le temps où il pourra arriver. Je n'ai pas la moindre nouvelle à vous mander. J'ai fait acheter à Paris les Mémoires de M. de Feuquières en quatre tomes avec les cartes. Je l'ai déjà lu, il y a du temps, mais, comme vous dites, c'est un livre nécessaire à l'armée pour apprendre son métier. M. de Montesquieu m'a remis une bourse fort belle de la part de mes tantes de Prouille (1). Je vous prie de vouloir bien les en remercier et les assurer de mes respects. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance....

J'oubliois de vous dire que M. de Gastellane que j'ai vu aujourd'hui m'a dit que sans un relief je devois payer de mes appointements depuis le mois de janvier, en datant du premier; nous perdrons le mois de décembre, parce que, les paiements n'ayant pu être faits dans ce mois, ceux qui avoient les emplois et qui ont quitté doivent jouir des appointements.

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon frère.

F(l) Françoise et Marguerite de Lordat, filles du baron Jacques de Lordat de Bram et d'Anne-Marguerite de Roux d'Alzonne. La seconde entra au royal monastère de Notre-Dame de Prouille, au diocèse de Saint-Papoul, le 24 mars 1691 et mourut le 3 février 1751. Quant à Françoise elle vivait encore en 1755 et, d'après les chroniques du monastère, était alors âgée de quatre-vingt-neuf ans. Toutes deux étaient conseillères. Leur père leur avait constitué une rente de 200 livres comme dot. (Archives du monastère de Prouille.)

A Versailles, ce 12 avril 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'avois vu par votre lettre du 29 le retardement qu'avoit causé l'attente des routes de M. de Béon. Je vois avec plaisir par celle du 3 que M. l'abbé Dolmières vient de me remettre et par celle du 3 aussi que je reçois aujourd'hui par Lyon que mon équipage est parti le 1er du mois sans route pour arriver le 20 au Bourg-la- Reine. Vous devez sentir combien cela me fait plaisir par la crainte que j'avois de ne le point voir arriver assez tôt pour faire mes arrangements. J'écrirai demain au sieur Pinazel à Orléans pour lui donner de mes nouvelles et le 20 j'irai au Bourg-la- Reine le recevoir. Je vais ce soir à Paris et je tiendrai tout prêt pour ce temps-là. J'ai acheté ici un cheval qui étoit à M. de Polastron (1); il a sept ans et n'est pas avec tous ses crins, ce qui est indifférent; j'ai vu à l'armée beaucoup d'officiers du corps et autres à la tête de leurs troupes avec des anglois. Ce cheval a quatre pieds neuf pouces et est bien étoffé, il est alezan, d'une jolie figure, a les jambes larges et bien saines et la bouche très belle. M. de Saint-Sauveur m'a conseillé de le prendre, en ayant déjà un avec tous ses crins.. D'ailleurs je vous dirai qu'on n'en trouve pas présentement et que le temps presse. Si j'avois su deux jours plus tôt que je devois en acheter un ici, M. de Saint-Sauveur m'en auroit fait avoir un admirable avec tous ses crins pour trente-cinq louis, dont M. de Froulay (2) qui l'a acheté en refuse à présent cin-

(1) Colonel de l'armée de Flandre.

(2) Maréchal de camp, de la famille de Tessé. Cf. p. 259.

ijuaate-cinq. Celui-ci m'en coûte trente-cinq aussi; c'est un joli cheval et de bon service; mais en vérité cela seroit cher dans un autre temps. J'avois déjà songé à trouver une bonne selle de velours de hasard; je compte que le sellier de l'Ecurie fera mon affaire. M. l'abbé Dolmières m'a remis les mémoires et la route que vous lui avez adressés : on peut dire qu'il ne manque rien à tous vos arrangements. Je suis fort aise que vous ayez approuvé le projet que j'ai fait de rester à Versailles après ma sortie des pages. Outre que j'y fais encore ma cour, je serois plus désœuvré à Paris où je commis peu de monde, au lieu qu'ici je n'ai pas mangé trois fois chez moi. J'aurois dû me faire présenter à Mme de Livry (1); mais je vous dirai que, devant partir bientôt, j'ai négligé de faire de nouvelles connoissances; ce sera pour la première fois que je reviendrai dans ce pays-ci. Aussi bien je ne joue pas et, dans ces maisons où on joue fort gros jeu, on regarde un homme qui ne joue pas comme un homme bon à rien. Je vous suis bien obligé, mon cher oncle, des conseils que vous me donnez pour me conduire quand j'aurai joint la troupe, je les suivrai de point en point. Vous me marquez que les gendarmes de Flandre et nous sommes du même escadron; cela est fort commode pour moi, puisque M. de Talaru est dans une compagnie. Je n'ai pu vous envoyer jusqu'ici l'état des officiers du corps. M. de Gastellane m'avoit dit qu'il feroit faire des livrets pour cela et qu'il m'en donneroit un. Je ne crois pas qu'ils soient encore faits; je lui en parlerai dès que je le verrai. M. le Premier n'est pas venu ici au 1er d'avril et est resté à Ivry avec la goutte, ce qui fait que je ne l'ai pas vu depuis que je suis sorti des pages. Vous me marquez que vous allez m'écrire ici à mon adresse telle que je vous l'ai envoyée; vous n'aurez pas longtemps à y écrire, dès cette lettre reçue, puisque je compte partir le 25 ou le 26 pour Soissons. Ainsi, passé le 20, vous pourrez me les adresser à

(1) Marie-Christine de Maniban, mariée en 1741 au marquis de I.ivry. premier maître d'hôtel du roi, était fille du premier président du Parlement de Toulouse. Dufort de Cheverny dit que « leur goût dominant à tous deux était le jeu ». (T. I, p. 65.)

Soissons. Vous me demandez où logent les officiers de M. le cardinal de Tencin : c'est à l'hôtel de Pontchartrain, dans la rue de la Chancellerie, à Versailles, et à Paris c'est à l'hôtel de Tencin proche la porte Saint-Honoré. Vous me demandez comment est le grand et le petit uniforme que j'ai fait faire. Le grand est galonné sur toutes les coutures et en brandebourg devant et derrière jusqu'en bas. La veste est couleur de chamois, brodée en argent. Mon petit uniforme sera brodé en agréments. Ce M. de Montchenu dont vous me parlez est en effet le père des deux pages (1) qui sont sortis de la Grande Ecurie, il y a un an, dont l'un fut tué d'un coup de canon à Fontenoy et l'autre a eu un bâton d'exempt. Il est encore vrai qu'il a un frère établi à Paris où son fils loge, mais il n'est pas vrai que ce soit le frère de celui qui est écuyer du roi; mais ils sont fils des deux frères. Il a eu en quelque façon la place d'écuyer de M. de Salvaire, mais c'est M. de Lubersac qui l'exerce et M. de Montchenu va à la chasse avec le roi comme étant aux coureurs et non au manège. Je ne manquerai pas de remettre à M. Castanier la boîte de cachets que vous m'envoyez; cela lui fera plaisir. Quant à M. et Mme d'Auriac, ils me traitent fort bien, cela ne m'empêche pas de sentir la façon dont il en agit avec vous (2). Je n'ai pas de nouvelles à vous mander si ce n'est que l'on parle du départ du roi. Nous comptons, M. de Talaru et moi, partir ensemble pour Soissons. Son aîné va joindre son régiment en Allemagne au premier jour. Je finis en vous priant de me continuer votre tendresse et de croire que je suis pénétré des marques que vous m'en donnez tous les jours. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

(1) Laurent et Adrien de Montchenu de Châteauneuf entrèrent à la Grande Ecurie en 1742. Ils étaient du Dauphiné.

(2) M. d'Auriac n'avait pas félicité le comte de Lordat lors de la promotion de son neveu.

A Versailles, ce 20 avril 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

J'arrive dans le moment de Bourg-la-Reirv oy j'ai vu arriver mon équipage, dont je suis fort content, quoique je ne l'aie pas examiné de près. J'ai dit au sieur Pinazel de l'amener demain à Versailles où je lui tiens une écurie prête dans l'hôtel de M. le duc de Chartres. Comme l'équipage de ce prince est parti avant-hier et que les écuries sont demeurées vides j'ai prié Bosandray, son écuyer, que j'ai vu page de M. le duc d'Orléans (1), de me prêter une écurie pour six ou sept jours, ce qu'il a fait fort obligeamment, moyennant quoi je serai auprès de mes chevaux et serai à portée de les équiper. J'ai prié le délivreur de cet hôtel de me fournir de fourrage, ce qu'il fera. Tout cela s'est trouvé fort heureusement. Cela fera que j'aurai mon équipage tout rassemblé et qu'il sera en bon état pour partir le 28 au matin pour Soissons. J'ai trouvé les chevaux en bon état pour avoir fait une route si longue. Demain je verrai le tout de plus près. Je n'avois pas reçu de lettre du sieur Pinazel, quoiqu'il m'ait écrit d'Orléans dès la mienne reçue le 18 : je lui avois envoyé mon adresse à Versailles; sa lettre arrivera demain. Comme vous m'aviez marqué que l'équipage arriveroit le 20 à Bourg-la-Reine, j'ai pris ce matin un cheval des écuries et j'y ai été. Mon équipage y est arrivé à quatre heures et demie du soir. Je m'étois établi dans une auberge dont les fenêtres donnoient sur le grand chemin et je n'ai pas ôté les yeux de dessus, je vous assure, que je ad l'aie vu arriver. Je n'ai pas oublié le livret que M. le major m'a promis, mais je ne l'ai pas encore; il y a longtemps que.

(1) Louis duc d'Orléans (1703-1752), fds du Régent; il avait épousé, en 1724, Auguste-Marie-Jeanne de Bade, et s'était retiré depuis 1743 à

l'abbaye de Sainte-Genevirvi .

je ne l'ai vu, il a fait un voyage à Soissons, je ne sais s'il est revenu. Vous me demandez quels sont les officiers qui doivent servir le mois de mai avec moi : c'est M. de Kérohent, souslieutenant de la compagnie où je suis et M. de Crèvecœur, enseigne, je ne sais de quelle compagnie. Je me suis informé chez M. Antoine quand il devoit revenir de Besançon; on m'a dit qu'il devoit arriver samedi ou dimanche; j'espère qu'il ne m'aura pas oublié. On dit que M. le Premier va mieux et qu'il revient d'Ivry vendredi. Cela m'épargnera la peine d'aller prendre congé de lui à Ivry. Le roi est à Choisy, il en revient vendredi, on dit qu'il part le 2 mai pour l'armée; il est parti aujourd'hui un détachement des écuries. M. le duc de Villeroi m'a remis mes pistolets qui sont arrivés de Saint- Etienne, il m'a dit qu'il ne savoit pas encore le prix au juste; ils sont fort bien faits. Je n'ai pas de nouvelles à vous mander. Je vois quelquefois MM. d'Alzau, de Bruyères et Cavanac; ils se portent bien, cependant ce dernier est un peu incommodé. Je finis en vous priant de me continuer votre tendresse et de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Versailles, ce 24 avril 1746.

Monsieur mon très cher onclc5

Mon équipage est ici depuis jeudi. Les chevaux s'étoient bien portés jusqu'à aujourd'hui que je me suis aperçu que le cheval d'Espagne ne mangeoit pas et avoit l'air triste et la bouche fort échauffée. J'ai fait venir un maréchal des Ecuries qui l'a saigné ce soir et les a fait mettre tous au son pour les soigner demain matin. Il m'a dit que j'avois mal fait de ne pas faire cela en arrivant, les chevaux ayant les jambes gorgées de

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la route. J'espère que tout cela ne sera rien. Vous avez bien raison de me dire dans votre dernière lettre que je ferois bien de prendre un valet de plus pour aller au fourrage, n'en ayant que quatre. Je vais vous dire ce que je voudrois trouver : ce seroit un homme un peu fort qui iroit à pied et sauroit panser les chevaux; car, si un de mes deux palefreniers tomboit malade, l'autre se trouvcroit six chevaux sur les bras. Le sieur Pinazel n'étant pas en état de rien faire, je vous dirai que, moi y étant, c'est un homme et un cheval qui me deviennent totalement inutiles. Mais il falloit bien quelqu'un pour conduire cet équipage ici. Si ce n'eût été cela j'aurois trouvé ici quelque palefrenier entendu des Ecuries du roi qui auroit su proprement ajuster mes chevaux, ce qui est bien essentiel et que les miens ne savent pas; enfin ils s'y feront avec le temps et j'en serai quitte pour avoir d'abord plus de peine. Une chose qui me dérange est que le sieur Pinazel aime mieux monter un cheval de suite que le petit limousin, moyennant quoi je serai obligé de le faire monter à mon laquais, et il faudra que ce cheval porte dans le besoin un porte-manteau. D'ailleurs tout cheval qui est entre les mains des valets est un cheval perdu et je vous assure que si je trouvois en campagne un criquet qui ne me coûtât que deux ou trois louis je le prendrois pour monter mon valet. Enfin, mon cher oncle, je vais partir pour Soissons et je vais débuter par commander une division pour aller à l'armée. On compte que la gendarmerie partira vers le 10 ou le 12 pour arriver le 18 près de Verdun. Je me suis informé de plusieurs officiers de ce corps, gens sensés et point petits-maîtres, de ce que j'avois à faire en pareil cas : ils m'ont dit que je ne pouvois me dispenser de donner tous les jours à manger à sept ou huit maréchaux de logis, ce qui emporte une furieuse dépense, quelque petite chère qu'on fasse. Je serai seul; mon camarade de chambrée ne partira que pour joindre sur la frontière comme les autres; cela n'empêchera pas que je ne prenne toute la batterie avec le linge <!•> table et les couverts, il en a six avec deux cuillers à ragoût, aussi bien que le cuisinier.Car je suis persuadé

qu'il m'en coûtera moins comme cela qu'en prenant clans les auberges. Vous jugez bien que l'argent que mon cher père m'a envoyé, dont je devois déjà mille livres à M. Castanier, est bien avancé et que c'est le tout s'il me mène au départ. Car voici le moment de la débâcle : quand on est prêt à partir, tous les ouvriers vous tombent sur le corps et on a cent petites emplettes à faire. Je vous dirai que je ne veux pas devoir aux ouvriers, ils seront tous payés. Quant à ce qu'il me faudra pour la subsistance à Soissons et pour traiter pendant la route je puis, avant de partir, l'emprunter à M. Castanier. A propos de lui, j'allai hier à Paris et lui portai la boîte des cachets, dont il fut charmé; il vous fait bien ses compliments aussi bien que M. et Mme d'Auriac. Je rapportai de Paris mon lit qui est des plus portatifs et aisé à tendre, j'en rapportai aussi ma peau d'ours. J'y commandai un étui pour mon plat à barbe où tiennent les deux étuis à savonnette et pour l'éponge, avec deux flacons, les rasoirs, des peignes, le cuir à repasser et de quoi se nettoyer les dents. L'étui entier ne sera pas plus large que celui que j'ai pour le plat à barbe seul et ne sera pas d'un pouce plus épais; il faut convenir qu'on travaille à présent bien adroitement; vous sentez la commodité de cet étui. J'ai pris cela sur le reste des douze cents livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer, sur lesquelles j'ai pris aussi une belle selle de velours et deux paires de bossettes d'argent, voulant coûter le moins que je pourrai à mon cher père. Il faut convenir que, cette année, toutes les circonstances se rencontrent pour lui coûter de l'argent; je n'y pourrai mieux faire que de ménager sa bourse le mieux que je pourrai. L'arrivée de cet envoyé d'Hollande (1) a fait grand bruit; cela marque bien de la fermentation dans les esprits; il faut espérer que cela tournera à bien. Je ne sais en vérité nulle nouvelle. A propos je me souviens à présent que M. de Saint-Sauveur (2) m'a dit qu'il vous avoit vu, lui étant page, en 25 ou 26, venir voir M. de

(1) Gils, greffier des États Généraux, ami de M. de Wassenaër.

(2) M. de Saint-Sauveur, écuyer du Dauphin, et M. de Montlezun-Carapagne étaient entrés tous les deux à la Petite Ecurie en 1721.

Mqntlezun, page aussi, que vous trouvâtes en prison et à qui vous fîtes la mercuriale : il m'a dit qu'il vous remettoit fort bien. Je finis, mon cher oncle, vous ne sauriez croire combien je suis dans les embarras, devant partir au premier jour. M. Antoine est arrivé hier de Besançon, avec ma cuirasse où il faudra faire des paniers. Trois jours plus tard, je partois sans cuirasse. Conservez-moi toujours votre tendresse. Pour moi vous ne pouvez douter du respect et de la reconnoissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être...

cm

A Nanteuil, ce 3 mai 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Vous aurez été surpris de ne pas recevoir de mes nouvelles depuis quelques jours : je vous assure que cela ne m'a pas été possible et que, les derniers jours avant mon départ, je n'ai pas eu un moment à moi. J'ai même été obligé de prier M. de Castellane de demander à M. d'Argenson trois ou quatre jours sur mon mois, ce qui ne se refuse guère, surtout la troupe ne devant partir de ses quartiers que le 10 ou le 11 du mois. Mon cheval d'Espagne a eu, pendant ce temps-là, le temps de se guérir et, comme il n'étoit pas en état de partir encore et que j'ai craint que la route ne le fit retomber, j'ai prié M. le Premier de le garder pendant la campagne à la Petite Ecurie et de m'en prêter un autre pour faire la campagne. Il m'a accordé les deux et j'ai laissé mon cheval à la Petite Ecurie à M. de Saint-Sauveur qui m a promis d'en avoir grand soin et de le faire monter à son frère. Celui qu'on m'a prêté à la place est bon et en état de faire la campagne. Sans parler de la maladie, il n'est |«;is douteux que cela fera beaucoup de bien à ce cheval, qui n'a que cinq ans, do ne pas faire la campagne; d'ailleurs je le

trouverai à moitié dressé pour cet hiver. Je vous dirai que M. le Premier a fort bien fait cela. J'ai vu M. l'abbé Dolmières, comme vous croyez bien, avant de partir. Je lui ai laissé mon brevet de guidon et ma commission de lieutenant-colonel, après avoir fait tirer la copie du brevet par un notaire, parce que je puis en avoir besoin. Je lui ai laissé aussi ma boîte d'or pour qu'il ait la bonté de la faire tenir par la première occasion à mon cher père. Quant à la montre (1), que je destine à ma chère mère, je la lui porterai moi-même après la campagne; car c'est un meuble nécessaire à la guerre et je n'avois pas de l'argent de reste pour en faire faire une autre. Ne vous impatientez pas, je vous prie, sur la liste des officiers du corps. Je vous promets que, si le major ne m'en donne pas une comme il me l'a promis, j'en ferai une dès que je serai au corps pour vous l'envoyer; mais je compte qu'il me l'enverra quand il prendra le corps. J'ai été, avant de partir de Versailles, prendre congé du roi, de la reine, de M. le Dauphin et Mme la Dauphine et de Mesdames, après quoi je n'ai songé qu'à faire mes arrangements pour partir, aussi bien que mon camarade, qui ne vient pas avec moi à Soissons; mais il a joint son équipage au mien. Je le mènerai à Soissons et de là je l'enverrai à sa brigade. Je suis parti enfin de Versailles le 2 au matin, le même jour que le roi en est parti aussi pour l'armée. Je couchai hier au Bourget et je suis venu aujourd'hui coucher à Nanteuil qui est à huit lieues du Bourget, demain je coucherai à Villers-Goterets, qui n'est qu'à cinq lieues d'ici, et aprèsdemain à Soissons. M. de Moussy, qui a été dans la gendarmerie, m'a donné une lettre pour un sous-aide major du corps qu'il avoit autrefois fait entrer dans sa brigade, qu'il dit un homme de mérite, où il le prie de me rendre service en ce qu'il dépendra de lui. On compte que la gendarmerie arrivera à Verdun le 18. Je vous donnerai à présent souvent de mes nouvelles, aussi bien qu'à mon cher père. J'ai eu si peu de temps à moi

(1) La boîte d'or et la montre qui lui avaient été offertes par la reine et par la Dauphine, lorsqu'il était venu leur apprendre la nouvelle de la prise de Tournai.

18i UN [»AGK l>K LOUIS XV

; i ant do partir de Versailles que je n'ai eu que celui de payer et de prendre les mémoires. Je n'ai pu trouver un moment de temps pour arranger tout cela et en envoyer le mémoire à mon cher père. Mais j'ai emporté tous les mémoires avec moi et, dès que j'aurai un peu de temps, je mettrai cela au net. Je vous dirai que j'ai acheté à Versailles un cheval propre à porter mon laquais et aller au fourrage, qui ne me coûte que deux louis. 11 est un peu malade ce soir, il a tremblé en arrivant et n'a pas voulu manger; je lui ai fait donner un breuvage de vin chaud avec du sucre, et j'espère que cela ne sera rien. Du reste tout se porte bien. Je vous dirai que je suis fort content du petit limousin et je compte en faire quelque chose s'il prend un peu plus de nerf; il ne sait encore rien et je l'aime encore mieux comme cela que s'il avoit été mal ajusté; moyennant le cheval que j'ai acheté, on le mène en main et les valets ne le montent pas. J'ai aussi pris un palefrenier à pied comme vous me l'aviez conseillé, à qui je donne les mêmes gages qu'aux autres; je ne l'habille ni ne le monte; je lui donnerai seulement à Soissons une paire de guêtres de cuir. Je n'ai plus rien à vous mander pour le présent. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance... Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon frère.

A Soissons, ce 7 mai 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je viens de recevoir votre lettre du 21 qui m'a l'ait un plaisir sensible, puisque o'est la première que je reçois depuis mon départ de Versailles. Vous aurez vu par mes précédentes tout ce que j'ai fait par rapport à mon équipage, qui est à

présent en fort bon état. Je suis fort heureux d'avoir eu mon cheval d'Espagne à Versailles quand il est tombé malade; je suis persuadé qu'ailleurs il n'en seroit pas revenu; je crois (jue vous approuverez que je l'aie laissé à Versailles aux Ecuries du roi. Je compte, si le cheval a de quoi, ce qu'on ne peut savoir qu'après l'avoir monté, que je le trouverai bien changé pour la campagne prochaine. Quant à ce que M. d'Albaret vous avoit mandé des deux glandes qu'il avoit encore, je vous dirai qu'il n'a point jeté tout le temps que je l'ai vu. En tout cas il est en bonnes mains et je n'en suis pas embarrassé. M. de Talaru, comme vous aurez vu, n'est pas parti avec moi; je me suis chargé de mener son équipage ici, et je l'ai envoyé à sa brigade, qui n'est pas de ma colonne pendant la marche. Je partirai d'ici lundi pour aller à Laon et de là à Marie où je la trouverai assemblée. Je ne sais pas encore i nom du lieu où je dois passer; je vous l'enverrai, dès que je le saurai. Les officiers de chevau-léerers d'Anjou sont M. d'Entragues, capitaine, M. de Kérohent, sous-lieutenant, M. de Montéclair et moi. Les deux brigades de cette compagnie sont morveuses et restent dans leurs quartiers : ainsi nous n'aurons pas de troupes en campagne, mais ferons notre service au corps tout de même. Les officiers de Flandre sont M. de Montchal, capitaine, M. de Chevreuse, sous-lieutenant M. de (1) et M. de Talaru; je ne sais pas le nom d(

l'enseigne. Vous aurez vu que j'ai pris congé de toute la cour avant de partir. Je suis surpris de ce que vous me marquez au sujet de M. de Béon. Il me dit, avant de partir de Paris, qu'il avoit été au bureau s'informer de ses routes et qu'on l' avoit assuré qu'elles étoient parties; cela me paroît fort singulier. Quant à sa dissipation, je puis vous assurer que, bien loin d'avoir remarqué cela, je l'ai vu fort appliqué aux affaires du régiment dont on ne le chargeroit pas si on le connoissoit dissipé; bien loin de là, tout le régiment seroit fort fâché qu'ih ne voulût pas s'en charger. Nous arriverons le 18 à Verdun

(1) En blanc dans le manuscrit. . . :

et nous y resterons jusqu'au 5, à ce qu'on dit. Je ne puis, mon cher oncle, vous en dire davantage pour aujourd'hui; on m'attend chez Mme l'Intendante pour une partie de promenade. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi frères et sœurs. Je vous prie de me mander comment va la santé du chevalier.

Aubenton, ce 12 mai 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Il y a plusieurs jours que je ne vous ai donhé de mes nouvelles, mais en vérité je ne l'ai pas pu. Je suis parti de Soissons lundi pour aller coucher à Laon, mardi à Marie et mercredi, qui étoit hier, à Vervins. C'est laque j'ai pris ma colonne composée de deux escadrons, dont le premier, composé des gendarmes anglois et des chevau-légers de Bretagne, avoit passé l'hiver à Vervins; le deuxième composé des gendarmes bourguignons et des gendarmes d'Anjou arriva hier à Vervins. J'ai trouvé à Laon la colonne de M. de Kérohent : il me donna à souper avec les maréchaux de logis et brigadiers de sa brigade qui Pétoient venus voir, à son passage, de leurs quartiers où ils restent, la brigade étant morveuse. Il avoit aussi à souper plusieurs maréchaux de logis des escadrons avec lesquels il alloit marcher. A Marie, le lendemain, j'ai trouve 1rs Ecossois et les chevau-légers de la reine qui alloient à Reims attendre M. de Martel, aide-major, qui doit commander ta colonne où ils marchent. Les maréchaux de logis de ces deux compagnies voulurent me donner à souper et me surent fort bon gré de l'accepter. J'ai trouvé quantité de ces messieurs

qui vous ont vu dans la gendarmerie et votre nom est parmi eux en grande considération. J'arrivai hier enfin à Vervins, où j'ai trouvé mes deux escadrons; le subdélégué de l'intendant de Soissons, à qui l'intendant avoit écrit le jour de mon arrivée, m'a forcé de prendre un lit chez lui; il a voulu me retenir à souper avec M. de Veray, sous-aide major de la gendarmerie, qui est avec moi; mais je ne pus l'accepter, ayant prié à souper chez moi les maréchaux de logis de ma colonne. En récompense, j'y ai déjeuné ce matin, avant de partir, et je l'ai prié d'assurer l'intendant et sa femme de mes respects. Je suis parti ce matin de Vervins pour venir à Aubenton avec le premier escadron; le second m'a quitté à moitié chemin pour aller à Hirson. Demain 13 j'irai à Maubert-Fontaine et le second escadron à Aubigny. Le 14 nous nous rejoindrons à un quart de lieue de Mézières, où nous entrerons ensemble; après quoi j'y laisserai le second escadron et m'en irai coucher avec le premier à Charleville. Le 15 nous séjournons dans ces deux endroits; le 16 nous allons à Chémery et la Neuville; le 17 nous nous rassemblons tous à Stenay et le 18 nous arrivons à Damvillers, où ces deux escadrons resteront; le 19 j'irai à Verdun, où je trouverai tous les officiers de la gendarmerie rassemblés; voilà ma route. Je vais vous dire l'ordre de marche que je donne tous les jours pour le lendemain. M. de Veray avec les fourriers part à cinq heures du matin pour aller faire le logement. A six heures les équipages partent : il y a un gendarme par brigade avec un brigadier pour les escorter; à cette même heure on sonne le boute-selle. A huit heures je vais me mettre à la tête du premier escadron qui doit être aussi bien que l'autre en bataille ou dans la place s'il y en a une ou dehors de la place. Un quart d'heure avant mon départ, les trompettes viennent sonner devant ma porte. Une heure après l'arrivée, le premier brigadier de chaque brigade m'apporte le contrôle de sa brigade avec le nom de l'hôte qui loge chaque gendarme, afin qu'en cas de plainte on sache à qui s'en prendre. Un maréchal des logis nommé pour cela vient aussi me rendre compte des fournitures de l'étapier et de la

o don1 la distribution s'est faite. Après tout cela je donn< l'ordre pour le lendemain et je dîne avec les maréchaux de logis, que je prie tous les jours au nombre de sept ou huit. J'ai tous les jours aussi M. de Veray à dîner, j'ai fait tout cet arrangement avec lui; je m'étois aussi informé à Soissons de M. de Kérohent et de M. de Martel de la façon dont il falloit se conduire. La première colonne, que commande M. de Kérohent arrivera le 16 à Verdun et prend sa route pour Reims. La deuxième que commande M. de Martel arrivera à Verdun le 18 et passe aussi par Reims. On dit que nous resterons à Verdun jusqu'au 5 du mois prochain. J'oubliois de vous dire que M. de Crèvecœur, qui étoit de service ce mois-ci, a un congé, sans quoi je n'aurois pas eu de colonne à mener et j'aurois été avec M. de Kérohent; vous jugez bien que j'en aurois été fort aise; il faut convenir que cette année je n'évita aucune aubaine. M. Bouton, brigadier dans la deuxième brigade des chevau-légers d'Anjou, qui est chargé du détail de cette brigade, est venu hier à Vervins m'apporter mon décompte pour mes appointements de décembre, janvier, février, mars et avril jusqu'au 1er de mai à quarante-cinq sols par jour, ce qui fait trois cent trente-sept livres dix sols. Il m'a donné aussi le décompte de mes fourrages à raison de trois places à dix-sept sols la place, pendant cent-cinquante jouis de quartier depuis le 26 février, ce qui monte à trois cent deux livres dix sols. Le total se monte à sept cent vingt livres. sur quoi il y a treize livres, cinq sols, deux deniers à rabattre pour bien des petites gratifications d'usage comme au fourrier, et reste à sept cent six livres, quatorze sols, dix deniers, que j'ai reçus de lui et dont je lui ai donné quittance. Mes fourrages me sont dus depuis le 26 février, mais on ne sait pas encore sur quel pied. Quant à la pension, c'est le trésorier qui l'a payée. Je ne puis encore vous envoyer les noms de tous les otliciers de gendarmerie : c est M. le chevalier du Chàtelet qui la commande cette année. Vous me demandez oe que j';*: paye le fourrage à Versailles : j'ai payé la botte de foin six sols, celle de paille trois, le boisseau d'avoine douze cl celui d<

son huit sols. Le fourrage m'a coûté de même sur la route jusqu'à Soissons. Présentement j'ai en route avec le corps six places de fourrage et quatre places de bouche. M. de Veray me fait trouver des places de fourrage à acheter pour ce qui m'en manque. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage : ces messieurs sont assemblés pour le dîner. Aimez-moi toujours. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mes frères et ma sœur.

GVI

A Stenay, ce 17 mai 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Il y a plusieurs jours que je n'ai eu le plaisir de recevoir de vos nouvelles. Vous jugez bien qu'accoutumé que je suis à en recevoir souvent cela me fait beaucoup de peine; mais je compte qu'après-demain en arrivant à Verdun j'en trouverai que vous aurez adressées à Soissons : j'enverrai à la poste tout en arrivant. Pour moi je vous ai donné des miennes sur la route aussi souvent que je l'ai pu; car en vérité mon temps étoit court. Outre les devoirs de mon emploi, j'ai à songer à mon «'•quipage. Le pauvre Lapierre est toujours malade; il me tarde d'être arrivé pour lui faire des remèdes; c'est le seul sur qui je puisse compter. Il faut que je fasse donner à manger à mes chevaux devant moi, sans quoi personne n'y songe; je les fais équiper aussi devant moi et j'y mets la main moi-même, car j'aime que mes chevaux soient bien ajustés. Heureusement j'ai un laquais qui est un trésor, c'est un garçon très sage, qui s'attache à moi et qui entend le service on ne peut pas mieux; il se lève tous les jours à cinq heures pour faire charger mon

équipage et il me sert à tout; quoiqu'il n'ait pas fait campagne, il entend déjà tout ce qui regarde un équipage mieux que tous les autres, parce qu'il s'y attache et qu'il voit que c'est le moyen de m'être utile. Je scrois fort embarrassé sans lui; car le pauvre Pinazel n'y entend rien. En effet vous sentez bien qu'autre chose est d'avoir soin d'un cheval de dragon ou d'avoir soin de l'équipage d'un officier: il ne sait ce que c'est que de faire panser et ajuster des chevaux proprement par les palefreniers ni de faire placer des équipages des chevaux de maître proprement. Mon laquais a soin de me faire porter dans ma chambre en arrivant les équipages de mes chevaux et généralement tout ce qui ne doit pas rester avec des bagages. Je vous dirai que je suis fort aise que cette route finisse. On est obligé de vivre dans ces occasions avec des gens la plupart sans éducation. Ce n'est pas que dans le nombre il n'y en ait quelques-uns qui savent vivre; mais vous conviendrez que souvent on voudroit être seul ou pour lire ou pour écrire et qu'on trouve cette compagnie fort ennuyeuse. Au reste ils sont fort contents de moi, j'en ai toujours sept ou huit à dîner chez moi et je les traite on ne peut pas plus poliment. Il y en a plusieurs qui vous ont vu dans le corps et qui me parlent souvent de vous. Il y a entre autres un nommé Darimond, premier maréchal des logis des Anglois (1), dont vous avez -sûrement connu le père. Selon ce que celui-ci m'a dit, c'est un garçon de mérite. Je me trouve fort bien d'avoir M. de Veray avec moi : c'est un fort galant homme et qui sait vivre; il étoit fort aimé chez l'intendant de Soissons; je l'ai toujours à dîner chez moi; c'est en vérité un corps de fer, il a près de quatre-vingts ans; avec cela il n'y a pas de jeune homme de vingt ans mieux sur ses jambes, ni qui marche mieux, dorme mieux et mange mieux que lui; personne ne connoit mieux que lui le corps de la gendarmerie; il est brigadier des arméei du roi, il m'a chargé de vous faire souvenir de lui et m'a dit de vous rappeler qu'en 1719 vous serviez votre mois à Arras,

(1) Le régiment des gendarmes anglais du roi.

qu'un jour qu'il dinoît chez vous vous reçûtes des lettres de Paris qui vous firent partir pour aller à la cour parer le coup que les capitaines vouloient porter aux sous-lieutenants, qui étoit de joindre les deux secondes brigades aux premières. Il y a ici un gendarme nommé Laval, qui est de Bram, il est porte-étendard des Anglois et a le brevet de lieutenant de cavalerie; on est fort content de lui, il est venu me voir et je l'ai bien reçu; j'étois à déjeuner et je le fis déjeuner avec moi. Revenons un moment à mon équipage; car je suis obligé d'y songer à tout moment; je vous dirai que la jument que j'ai achetée deux louis à Versailles va fort bien; elle est de taille et a de la figure; je suis fort aise de l'avoir achetée, car il auroit été dommage de faire monter le petit limousin par un valet, il est susceptible d'être ajusté et j'en suis content de plus en plus; il ne sait encore rien, mais il a assez de nerf pour devenir fort joli. La jument que M. le Premier m'a prêtée a reçu hier un coup de pied dans l'écurie sur le jarret, mais cela ne sera rien. En voilà assez pour aujourd'hui; je vous écris en arrivant, je vais me décrasser pour dîner, car en vérité on est abîmé de poussière et de chaleur. Je finis en vous demandant la continuation de votre tendresse. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mon frère le chevalier et ma sœur.

A Verdun, ce 23 mai 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre lettre du 3, que je n'ai reçue qu'ici, que M. d'Albaret vous avoit marqué, en vous envoyant le cheval d'Espagne, qu'il avoit encore deux petites glandes; mais je

vous dirai qu'à Versailles elles ne paroissoient pas et que su maladie n'a pu provenir de là; c'est la maladie du feu qu'il a eue qui est très dangereuse et revient assez à la fièvre maligne pour les hommes; il en revient un peu; et même après en être revenus il leur reste souvent des humeurs qui se jettent sur les jambes. Mais M. de Saint-Sauveur me marque qu'il se porti' bien présentement. Ce qui me l'ait de la peine c'est qu'il me marque en même temps qu'il l'a fait monter au pas devant lui et qu'il n'en a pas grande opinion. En effet, je m'étois aperçu à Versailles que le cheval avoit quelque chose au jarret droit et que cela est cause qu'il ne pose pas le pied à. plat et qu'il marche sur la pince. Enfin je suis sûr que M. de Saint-Sauveur en tirera le meilleur parti que l'on puisse en tirer. La jument grise que M. le Premier m'a prêtée a eu un coup de pied sur le jarret; j'espère que ce ne sera rien; je trouve toujours le limousin fort joli. Vous aurez vu que la compagnie où je suis n'a pu être avec moi puisqu'elle est morveuse; on compte cependant que la première brigade joindra bientôt; ainsi jusque ce temps-là nous ne sommes attachés à aucune compagnie. Les fourrages nous ont été fournis en route tout de même et on nous les fournit en campagne comme aux autres. En route j'ai eu six places de fourrage et, comme j 'a vois douze chevaux en comptant celui du cuisinier et celui que j'ai acheté pour mon laquais, j'en prenois quatre de plus, avec quoi mes chevaux en avoient plus qu'il ne leur en falloit. Ici j'ai six places aussi, mais, comme on les prend au magasin, elles sont toujours moins fortes. Cependant je n'en prends que trois d'augmentation pour mes onze chevaux et j'ai fait acheter de bonne paille, moyennant quoi ils sont fort bien parce qu'ils ne travaillent pas et qu'ils mangent un peu de paille, ce qui leur fait du bien; on achète ces places des brigadiers des a mu s qui en ont trop. Quant à la nourriture en rond', j'ai l'ait ce que vous me marquez au sujet de l'étape qui me faisoil de la soupe, le bouilli et un plat de rôti; le cuisinier achetoii le peste et mes gens mangeoient la desserte, avec quoi ils étoienl en ne peut pas mieux. Il n'est plus apparemment de coutume

que les villes fassent de présent de vin au commandant, car je n'en ai pas eu. J'ai été tout seul d'officier supérieur dans ma division, aussi vous jugez bien qu'il m'en a coûté beaucoup, car j'ai voulu faire les choses comme il faut. J'ai fait encore compte aujourd'hui à M. Pinazel de l'argent que mon cher père lui avoit donné et de celui que je lui ai donné à plusieurs fois pour payer mes gens et pour les dépenses d'écurie; je lui ai payé aussi son argent pour sa nourriture depuis son départ de Bourg-la- Reine, car il s'étoit payé pour la route; j'ai trouvé le tout en règle. Je ne vous en dirai pas davantage pour aujourd'hui, on m'attend à dîner chez M. de Montchal, capitaine des Flandres. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

GVIII

A Verdun, ce 30 mai 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre dernière lettre du 12 que vous approuvez fort le parti que j'ai pris de laisser mon cheval d'Espagne à Versailles. Quand le cheval n'auroit pas été malade, je n'aurois pu mieux faire et je suis fort heureux que cela m'ait servi de prétexte pour le demander. Je vous envoie l'état de tous les officiers du corps avec les dates de leur ancienneté de brigadier, colonel et lieutenant-colonel. Les six escadrons qui sont ici ont monté à cheval aujourd'hui pour manœuvrer; les deux que j'ai laissés à Damvillers y en ont fait hier autant; il faut on vérité convenir que c'est une troupe bien brillante et qui manœuvre bien; je l'ai vue bien à mon aise, car, les deux brigades de la compagnie où je suis étant morveuses, les officiers de cette compagnie n'étoient que spectateurs. M. de

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Clairac, dont vous me parlez, étoit, il y a peu de temps à Versailles et vint me voir; il me dit qu'il étoit aide de camp de M. le prince de Conti, il me paroît fort aimable; mais j'aime mieux, et je crois que vous penserez comme moi, me faire présenter à ce prince par M. de la Fare, qui est de cette armée, que par lui. D'ailleurs, il y a tant d'officiers du corps qui le connoissent que je ne puis manquer de lui être présenté. On dit que ce prince ne part de Paris que le 10 ou le 12, ainsi nous voilà encore ici pour quelque temps. On est persuadé que nous allons faire le siège de Namur. Quant à la Flandre on n'en a pas d'autres nouvelles sinon que les ennemis sont toujours retirés sous Bréda et que le roi se prépare à faire le siège de la citadelle d'Anvers; car pour la ville elle est abandonnée. En vérité nous voudrions bien tous sortir d'ici et faire quelque chose. Je m'amuse tous les matins à monter à cheval dans la cour de l'évêché qui n'est pas pavée; quand je n'ai pas de mes chevaux à travailler, mes camarades me prient de monter les leurs, s'ils en ont de jolis, pour leur en dire mon sentiment. Je verrai M. de Lautrec à l'armée; j'ai fait connoissance avec lui à Versailles, je m'attacherai aussi à M. de Scgur et le verrai souvent. Vous me demandez si le cheval que m'a prêté M. le Premier, est à longue queue; c'est une grande jument grise, à courte queue, bonne et jolie; elle a eu un coup de pied sur le jarret en route, j'espère que cela ne sera rien. Quant à celui que j'ai laissé à Versailles, c'est sans contredit qu'il ne me coûte rien; je ne l'y aurois pas laissé sans cela. Moyennant le palefrenier à pied que j'ai pris, j'aurai, comme vous dites, cinq valets à envoyer au fourrage. J'ai fait soigner ici et purger Lapierre : il se porte bien à présent; je suis content de lui, c'est un garçon sûr. Pour les autres, il faut toujours être après eux, sans quoi tout ce qu'ils font est tout de travers. Quant au sieur Pinazel, depuis les soupçons que j'ai sur son compte, je ne lui dis plus mot. Je ne manquerai pas à ce que vous me marquez au sujet do l'éouyer de M. le duc de Chartres, cela ne peut que faire un bon effet. C'est sou père que vous avez vu dans les Gardes du corps. La pierre martiale

que vous aviez fait donner à Lapierre a été cassée dans leurs poches et est réduite à rien, mais j'en avois pris une aussi en partant de Versailles, ainsi je n'en manquerai pas. Je vais répondre à ma grand'mère pour la remercier du présent qu'elle me fait, j'y suis on ne peut pas plus sensible. Je finis en vous priant de m' aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

A Verdun, ce 9 juin 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Je vois par votre lettre du 26 que vous approuvez tout ce que je vous ai mandé de mes arrangements pour la route et que vous avez connu autrefois M. de Veray. En vérité il a fait une belle fortune, il se trouve sous-aide-major et brigadier des armées du roi et sera maréchal de camp si la guerre dure; il est vrai qu'il a près de quatre-vingts ans, mais il est en état de servir encore du temps; il sera flatté de votre souvenir. M. de Crèvecœur n'aura le tour de personne à reprendre pour servir son mois, parce que personne n'a servi pour lui le mois de mai. Il n'y avoit pas d'enseigne et c'est ce qui m'a fait conduire une colonne. Gela lui a été accordé en considération de ce qu'il arrivoit de Boulogne avec M. de Richelieu et qu'il avoit des affaires à Paris. Vous aurez vu par l'état que je vous ai envoyé que M. le chevalier du Ghâtelet qui commande le corps n'a pas de compagnie : il est enseigne des gendarmes- Dauphin et premier brigadier du corps. Lapierre, dont vous me parlez et au sujet de qui mon cher père m'a envoyé un imprimé qui contient plusieurs remèdes, se porte fort bien à

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présent. Vous êtes surpris qu'on ne m'ait payé mes fourrages que jusqu'au 26 février : c'est que les cent-cinquante jours ont commencé le 28 de septembre; mais, comme je ne dois toucher que du 1er de décembre, le détailleur me retiendra ce qu'il m'a donné de trop sur ce qui m'est dû depuis le 26 février que la paye sera la même. Ainsi c'est comme s'il ne m'étoit rien dû. Je suis charmé que vous ayez vu M. le chevalier de Villarzel (1) et que vous soyez dans le dessein de le prier de se charger du chevalier. Vous me faites grand plaisir de me marquer que sa santé se rétablit, j'en étois inquiet; car à cet âge-là les maladies de langueur influent souvent sur la santé pour toute la vie. J'ai pensé, depuis que je n'ai vu M. le chevalier de Villarzel, que j'aurois pu le prier de se charger de la tabatière d'or que j'ai laissée à M. l'abbé Dolmières pour mon cher père. Mais comme je le vis en passant chez M. Castanier, cela ne me vint pas à l'idée. J'espère que M. l'abbé Dolmières trouvera quelque commodité pour l'envoyer sûrement. On a su ici que la garnison d'Anvers n'étoit pas prisonnière de guerre et qu'elle avoit eu les honneurs de la guerre en remettant les châteaux. Les ennemis sont toujours sous Breda. On dit que M. le prince de Conti va faire le siège de Charleroi avec l'armée de M. le comte d'Estrées (2) et un détachement de quinze à dix-huit mille hommes de l'armée du roi sous le commandement de M. de Boufïïers, il n'a pris que six bataillons de son armée, moyennant quoi on nous laisse ici avec environ vingt mille hommes aux ordres de M. de Ségur pour observer un corps de vingt mille hommes qui est à Heilbron aux ordres du prince de Lobkovits. Notre marche dépend des mouvements de ce corps. S'ils marchent de côté-ci, M. de Ségur a carte blanche pour les aller attaquer; s'ils marchent pour se joindre aux alliés nous marcherons aussi en Flandre. Entre nous je vous dirai qu'où ue trouve

(1) De la famille de Gua de Malves, qui possédait alors la seigneurie de Villarzel près Carcassonne.

(2) Louis-César Le Tellier, marquis tic Courtenvaux, comte d'Estrées (1695-1771), lieutenant-général puis maréchal de France.

pas trop à sa place ici qu'un corps comme celui-ci reste en garnison à Verdun pendant que tout le monde est en campagne. Cependant il est certain que tout ce que je vous mande là est bien sûr; comme M. de Ségur l'a dit lui-même à des officiers du corps qui ont été à Metz, nous sommes employés ici plus efficacement que si nous étions au siège de Charleroi. Vous me faites grand plaisir de me mander que les eaux de Balaruc vous ont bien fait; comptez que les nouvelles de votre santé m'intéressent plus que toutes les autres. Vous me marquez que vous faites jeter les fondements de vos écuries. Je juge qu'elles sont derrière la chapelle. Je suis charmé que vous vous occupiez de cela parce que vous irez voir vos ouvriers et je suis persuadé que l'exercice vous fait beaucoup de bien. Si je ne vous ai pas parlé des couvertures, caparaçons et livrées, c'est que je n'y ai pas songé en vous écrivant; j'en suis fort content. Je ne suis pas surpris que M. de Villarzel ait été content de M. d'Alzau, vous savez ce que je vous en ai toujours mandé. Je n'ai rien de plus à vous mander. Je vous prie de me continuer toujours votre tendresse et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance... Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur et mon frère.

A Verdun, ce 14 juin 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Quoique la poste ne parte que demain je vous écris aujourd'hui parce que je n'aurois pas le temps de le faire demain. Les ordres arrivèrent samedi au soir au chevalier du Châtelet commandant de la gendarmerie, pour faire partir hier qui étoi.t

lundi les deux escadrons qui sont à Damvillers, mercredi qui est demain quatre escadrons de ceux qui sont ici et jeudi les deux autres. Les deux escadrons de Damvillers marcheront à Stenay le premier jour et arriveront demain à Mouzon où ils resteront; les quatre qui partent demain et dont je suis iront coucher à Sivry-sur-Meuse et de là iront à Stenay, où ils resteront à Fexception d'un qui ira joindre les deux de Mouzon; les deux qui partent jeudi viennent aussi rester à Stenay. La raison de ces mouvements est expliquée dans les ordres que j'ai vus : il y est marqué par M. de Ségur, sous les ordres de qui nous sommes, qu'il nous envoie à Stenay et à Mouzon pour nous mettre plus à portée de marcher en Flandre s'il lui arrive des troupes d'Alsace comme il le compte, ou de nous rappeler à lui si les ennemis se portent sur la Moselle. Aussi nous allons rester là encore quelque temps. Quoique notre compagnie ne soit pas ici, nous marchons à l'escadron de Flandre. M. d'Entragues compte que sa brigade va joindre bientôt. Ainsi il n'y aura pas de difficulté pour le service, sans cela il y auroit pu y en avoir, quoiqu'il y ait une lettre du ministre qui nous permet de faire la campagne, mais elle ne spécifie pas si nous ferons le service au corps. On vous a dit vrai quand on vous a dit que M. d'Ossun est un homme d'esprit et de mérite; je le vois beaucoup et je crois qu'il a de l'amitié pour moi. Je lui dirai que vous avez bu à sa santé avec Mme sa sœur (1). En général je vois beaucoup les officiers qui sont à la tête du corps. Je vois aussi un camarade d'âge et je puis dire que je suis bien avec les uns et les autres. M. de Golbert et les autres capitaines de compagnies de Damvillers m'ont dit que les maréchaux de logis qui ont fait la route avec moi se sont fort loués de moi. Je ne vous dis pas ceci pour me vanter mais pour que vous sachiez tout ce qui me regarde, ne pouvant pas le savoir par d'autres. M. de Dro-

(1) Jeanne-Louise d'Ossun, mariée le 19 novembre 1730 avec Louis- Joseph de Roger de Cahu/.ac de Caux, comte de Caux. La famille de Caux, qui a possédé pendant cinq cents ans la terre et la seigneurie de ce nom, près Carcassonne, et qui est tombée en quenouille après la mort du dernier marquis de Caux, il y a quelques années, était alliée aux Lordat.

mesniî (1) que je vois beaucoup m'a dit avoir souvent entendu parler de vous à M. son père, qui a été longtemps dans le corps, comme d'un de ses bons amis et qu'il croyoit même lui avoir ouï dire que vous aviez été de chambrée ensemble. Vous savez sans doute que c'est Mons qui est investi et non Namur comme on le croyoit; tout cela annonce bien la paix. Car enfin, si on n'avoit pas bonne opinion de cette négociation, il seroit bien plus avantageux pour continuer la guerre d'avoir Namur et Charleroi qui feroit tomber Mons de lui-même, au lieu que, la paix devant se faire bientôt, le roi veut avoir Mons pour le raser. Enfin ce mystère-là se dévoilera bientôt. Quant à ce que vous me marquez de l'évêque de Verdun (2), il n'est pas ici mais s'il y étoit ce ne seroit pas M. Charron mais M. de Dromesnil que j'aurois prié de me présenter à lui. Entre nous on ne voit guère ce M. Charron; c'est un homme qui ne sait pas vivre et qui n'a pas eu les attentions qu'il devoit avoir pour ce corps ici. Vous me parlez de l'huile des cuisses d'oie et du ratafia, je les ai ici, on n'y a pas beaucoup touché encore, cela trouvera mieux sa place en campagne; le ratafia est fort bon; quant à l'huile, qui est excellente, j'en ai perdu un flacon qui a été cassé en route. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

A Stenay, ce 21 juin 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

Nous allons encore partir de Stenay, à ce qu'on prétend, pour aller à Damvillers; ceux de Mouzon y restent. On ne

(1) Charles-François d'Hallencourt, comte puis marquis de Dromesnil, capitaine-lieutenant du régiment des chevau-légers d'Anjou en avril 1740, marié en 1743 avec Jeanne-Edmée de Boullongne.

(2) Charles-François d'Hallencourt de Dromesnil (1695-1754), neveu de l'abbé de Boufflers, aumônier du roi, avait été nommé évêque d'Autun en 1710, puis transféré à Verdun en 1724.

comprend pas trop ces mouvements-là. On dit qu'il arrive ici plusieurs bataillons et quelques escadrons qui viennent prendre notre place. Au reste nous n'avons pas encore d'ordres; quand il y en aura je ne manquerai pas de vous le mander. J'ai donné hier de l'argent au sieur Pinazel pour s'en retourner en Languedoc; j'ai mandé à mon cher père tout le détail de cette affaire, dont il vous aura fait part; il me mande de le renvoyer. J'ai pris le prétexte devant mes gens que c'étoit pour son inutilité. Pour lui il m'a beaucoup juré et protesté qu'il étoit accusé à faux; je lui ai dit que je le souhoitois pour lui mais que je ne pouvois garder un homme qui étoit soupçonné de pareille chose. Je lui ai donné soixante-dix livres pour faire sa route et lui ai dit d'aller à petites journées pour ne se pas fatiguer et de monter sur les coches qu'il trouvera sur la route. Je lui ai donné aussi sa redingote et lui ai dit que mon cher père lui paieroit ses gages quand il seroit arrivé. Entre nous, et je le lui ai dit de lui à moi, je le crois coupable, malgré tous ses serments et ses raisons; mais, comme il n'y a rien de certain, je lui ai dit qu'il n'avoit que faire de craindre que vous lui fissiez du tort dans le pays. Il partira aujourd'hui ou demain si le temps le permet; je lui ai dit les lieux où il doit passer pour aller rejoindre la route de Lyon et lui ai donné un billet signe de moi pour prier qu'on le laisse passer partout. C'est assez parler du sieur Pinazel. On ne parle pas ici des couches [de la Dauphine], cependant elles doivent être prochaines; prenons patience; si c'est un garçon on en parlera assez. On dit que le roi retourne à Mons après les couches;je souhaiterais bien y aller aussi. J'ai fait voir à M. de Dromesnil l'endroit de votre lettre où vous me parlez de M. son père; cela lui a fait plaisir. Je me suis chargé de vous faire souvenir d'un nommé Philibert, maréchal des logis des gendarmes de la reine, qui m'a dit vous avoir vu dans cette compagnie. Je finis en vous priant de m'aimer toujours et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi mon frère et ma sceur.

Au camp, sous Mézières, ce 26 juin 1746.

Monsieur mon très cher oncle, Je profite d'un moment que j'ai avant de me coucher pour vous dire que nous sommes partis avant-hier au matin de Stenay pour aller dans les villages qui sont du côté de Mouzon en descendant la Meuse et que le soir nous reçûmes des ordres pour nous rendre à Mons. Nous partîmes hier en conséquence de nos villages aussi bien que ceux qui étoient de Mouzon pour venir camper sous Sedan, d'où nous sommes partis aujourd'hui pour venir ici. Nous nous séparons demain en deux colonnes, je suis de la première. Nous prenons notre route par Barbançon et Philippeville, la deuxième par Rocroi. Vous jugez par là que nous passerons fort près de Namur et de Charleroi, sans que rien nous couvre. On met pour cette raison cent-cinquante gendarmes aux équipages commandés par un sous-lieutenant, un enseigne et un guidon. Je n'ai pas le temps de répondre à votre dernière lettre; vous savez qu'en route on n'a pas de temps de reste et qu'il faut songer à manger et à dormir, surtout quand on a des gens qui ne sont pas trop au fait et qu'il faut tendre sa tente aussi bien qu'eux. Je ne vous en dirai pas davantage pour cette fois. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...

Au camp, devant Mons, ce 5 juillet 1746.

Monsieur mon très cher oncle,

La route que nous venons de faire m'a empêché de vous écrire aussi régulièrement que je l'avois souhaité; elle m'a em-

péché aussi de recevoir de vos nouvelles. Ce qui me surprend le plus c'est que je n'en ai pas trouvé ici; je juge qu'on les aura renvoyées à Paris. Nous sommes arrivés ici avant-hier après une route fort mauvaise pour les chemins et fort dangereuse pour les équipages, ayant passé à découvert dans des endroits fort fourrés et à trois lieues de Charleroi. Les housards rôdoient dans ce pays pendant tout ce temps-là; mais ils n'ont pas paru à mon équipage. Nous allâmes hier voir M. le prince de Conti qui nous reçut fort bien et nous dînâmes chez lui. Il me reconnut pour m' avoir vu à Choisy et me dit, comme nous sommes tous fort hâlés du soleil, que je portois comme les autres l'uniforme de la gendarmerie. J'irai dîner aujourd'hui chez M. de la Fare et irai voir peu à peu les officiers généraux de ma connoissance. J'ai déjà vu M. de Goigny et M. le comte d'Estrées. Je suis fâché que M. l'abbé Dolmières se plaigne de mon silence; il ne m'en parle pas dans une lettre que j'ai reçue de lui ces jours-ci en réponse à une autre que je lui avois écrite de Stenay. Je lui écris aujourd'hui pour lui donner avis de mon arrivée. Je lui ai envoyé la lettre de change que vous m'aviez envoyée pour M. Galy et le prie de m'en faire toucher le montant par le trésorier de la gendarmerie qui a ici un commis. Le siège avance fort et l'on dit que tout cela sera fait dans huit jours; nous avons pris avant-hier le chemin couvert du côté de Bertamont; l'attaque de Niniy n'est pas si avancée. Je vous dirai que, selon ce que j'entends dire, les troupes sont fort fatiguées ici, n'y ayant que quarantesix bataillons; encore y en a-t-il quatre ou cinq dans divers postes; ce n'est pas assez pour un siège comme celui-ci. J'ai vu M. de Boufflers qui compte bientôt avec son corps de troupe aller rejoindre l'armée du roi. On dit que M. de Ségur viendra le remplacer avec son armée. M. de Boufflers a ici deux pages, un de la Grande Ecurie et un de la Petite, que le roi lui a donnés pour faire cette course avec lui connue étant aide de camp du roi. Je vois le plus souvent qu'il est possible M. d'Ossun; c'est un homme de beaucoup d'esprit, forl bonnête homme et avec cela qui n'est pas pédant. Je vois que le chevalier

qui étoit guéri est retombé malade, j'espère que cela ne sera ri n et ne l'aura pas empêché de partir. Je finis en vous priant de m' aimer toujours un peu et de me croire avec autant de respect que de reconnoissance...

Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère et d'embrasser pour moi ma sœur.

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