CX IV
Au camp, devant Mons, ce 11 juillet 1746.
Monsieur mon très cher oncle,
Je vois par votre dernière lettre que vous n'avez pas été surpris de la marche de notre corps de Verdun à Stenay et à Mouzon. Vous aurez vu que nous n'y avons pas resté longtemps et que nous sommes à l'armée du prince de Conti, qui pourra être bientôt l'armée du roi, car on me marque aujourd'hui de Versailles que ce prince compte partir le 18 de ce mois, que Mme la Dauphine soit accouchée ou non, et qu'il en est dans une grande impatience. On m'assure que c'est pour venir à Mons : vous jugez bien que je n'en serai pas fâché. Je crois, et je ne suis pas le seul, que nous pourrons bien le reconduire à son armée, qui a fait un mouvement par sa droite à la même hauteur que les ennemis qui ont marché par leur gauche. On croit qu'avant la fin de la campagne ceci deviendra sérieux; il faudra bien y compenser les pertes de l'Italie qui en vérité font trembler (1). Mais ne parlons pas de ces horreurs. Mons a arboré hier au matin : voilà une défense bien médiocre; il est vrai que le gouverneur n'avoit personne pour se défendre. La capitulation n'étoit pas signée hier au soir; je la crois signée à présent, car je n'ai pas entendu tirer. Je crois qu'on les laisse sortir avec les honneurs pourvu qu'ils
(1) Nos troupes y avaient subi un échec assez sérieux le 16 juin.
nous abandonnent Saint-Ghislain; cela n'est' pas maladroit, je ne sais pas s'ils y consentiront; je crois qu'ils voudront tout ce qu'on voudra. Vous ne sauriez croire, mon cher oncle, combien je vous suis obligé des avis que vous me donnez sur la façon de me conduire dans le corps où je suis entré. Vous avez bien raison de dire que l'amour-propre gâte souvent les jeunes gens; je suis même persuadé que la plupart des défauts qui sont communs à tous les hommes ne prennent leur source que dans l'amour-propre, quoi qu'il paroisse n'y avoir aucun rapport; il n'y a qu'à en rechercher l'origine, on la trouve dans l'amour-propre et la prévention. Mais c'est assez moraliser, je pense. Je vois qu'il vous est venu beaucoup de inonde de La Garde (1) avec Mme de Mirepoix, je crois que son mari a été blessé en Italie. Je ne vous en dirai pas davantage pour aujourd'hui. J'allai hier voir les ouvrages du côté de Nimy et j'irai aujourd'hui les voir du côté de Bertamont, on les voit plus à son aise que pendant le siège. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus parfaite reconnoissance...
Je vous prie d'assurer de mes respects mon cher père et ma chère mère, aussi bien que ma marraine (2) et M. le baron et d'embrasser ma sœur.
GXV
Au camp de Gosseliers, ce 16 juillet 1746.
Je vois par votre lettre du 3 qu'on vous avoit marqué que le siège de Mons alloit lentement. Vous aurez vu par mes lettres depuis mon arrivée ici que, bien loin d'aller lentement, on l'a expédié fort vite. On n'y a pas cependant perdu beaucoup de
(1) Le château de la Garde (Ariège) était habité par la famille il<* I Mirepoix. Il n'offre aujourd'hui que d'imposantes ruines.
(2) Mme de Bruyères-Chalabre, sa tante.
inonde, quoiqu'on ait travaillé en plein jour sous le feu des ennemis. En vérité ces gens-là entendent bien mal la défense des places; ils se sont rendus prisonniers de guerre, ce qui étoit le pis qui pût leur arriver après s'être défendus, jusqu'à l'extrémité. Nous verrons s'ils se défendront de même à Gharleroi qui est investi au delà de la Sambre par M. de Ségur. Vous aurez vu par ma dernière lettre à mon cher père que nous devions partir de Mons le 14. L'armée en conséquence fourragea le 12 pour deux jours. M. le prince de Conti malgré cela fit partir l'armée le 13 pour camper à Binch; le 14 nous sommes venus camper à Frézigny sur le Piéton et le 15 à Gosseliers, laissant Charleroi sur notre droite. Nous y séjournons aujourd'hui et demain en attendant qu'on ait reconnu le terrain pour établir la circonvallation en deçà de la Sambre et y faire des lignes. Le comte d'Estrées part demain avec vingt escadrons pour Genappe pour communiquer par là avec Bruxelles. Onze cents housards rôdent par ces côtés-ici, mais nous ne les avons pas encore vus. Vous avez bien jugé par la lettre de M. de Mirepoix à sa femme que l'affaire d'Italie n'avoit point été à notre avantage. En vérité il est bien fâcheux que l'on n'ait pas su se soutenir dans ce pays-là avec égalité. Je ne vous ai parlé de cette affaire-là dans mes précédentes qu'en passant parce que j'ai compris que vous le sauriez de Paris bien avant de l'apprendre de moi. Vous avez bien jugé que j'avois écrit à Versailles pour faire mes compliments à Mme de Gastries (1) et à Mme de Chalmazel sur la place qu'elle a eue auprès de Mesdames. Vous me demandez des nouvelles du ménage; il va fort bien pour les chevaux et les domestiques. Quant à nous nous mangeons chez nous le moins souvent que nous pouvons; car en vérité c'est étonnant comme la vie est chère actuellement. Vous savez que ce qui coûtoit un écu il y a quarante ans coûte six livres actuellement. Comme je sais les efforts que mon cher père fait pour moi, je me ménage le plus que je puis.
(1) Mme de Castries, née Chalmazel, avait été nommée dame de Mesdames à la place de Mme d'Andlau, qu'on avait accusée d'avoir prêté un livre abominable à Mme Adélaïde.
204 UN l'AGK DE LOUIS XV
Je n'ai pas fait habiller de livrée le palefrenier que j'ai pris à Versailles. Vous pouvez voir par le mémoire que j'ai envoyé à mon cher pore que j'ai eu beaucoup de peine à me tirer d'affaire avec ce qu'il m'avoit envoyé et les cinquante louis que j'avois empruntés et je n'étois pas en état de faire cette dépense; il me sert tout de même et cela n'est pas indécent parce qu'il va à pied et ne me sert jamais que pour panser les chevaux et aller au fourrage. Ce sont les deux autres qui mènent les chevaux de main; il me reste, moyennant cela, un cheval de suite de trop qui ne fait que m'embarrasser et me coûter du fourrage quand on est au sec, comme nous avons été jusqu'ici; je le vendrai si j'en trouve l'occasion à quelqu'un, mais je garderai celui de Pinazel qui est le meilleur et le plus jeune et me déferai de celui de Lapierre qu'il m'a dit avoir près de quinze ans. Pour peu que je le vende cela fera bouillir la marmite pendant quelque temps. Vous voyez que la situation de mes affaires me fait songer au ménage (1), ce qui est assez éloigné de mon inclination; mais je pense qu'il faut se proportionner à ses facultés. On mande de Versailles que le roi qui devoit partir d'abord le 18 attendroit les couches de Mme la Dauphine qui l'en a prié et l'on compte que cette princesse n'accouchera qu'à la fin du mois. J'ai reçu aujourd'hui une lettre du chevalier qui m'a fait grand plaisir; je lui écrirai ces jours-ci. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. J'ai l'honneur d'être avec autant de respect que dereconnoissance...
Au camp d'Heppignies, ce 24 juillet 1746.
Monsieur mon très cher oncle,
Notre armée s'est séparée le 22 en deux rorps pour partir du camp de Gosseliers : la plus grande partie es! allée avec
(1) Dans le sens d'économie.
M. le prince de Gonti s'enfermer dans les lignes de circonvallation qu'on fait autour de Charleroi; la deuxième, composée de huit escadrons de la gendarmerie, des régiments de cavalerie le Commissaire, Conti, Bretagne et Barbançon et des régiments d'infanterie Dauphiné, La Fère et Luxembourg, est venue camper à l'entrée delà plaine de Fleurus, la droite à Bénite- Fontaine et la gauche à Heppignies, où nous sommes plus à portée d'observer les ennemis. Leurs housards sont répandus dans ce pays-ci et nos troupes légères ont eu affaire à eux plusieurs fois. Nous avons fait aujourd'hui un grand fourrage en avant de notre camp sur la droite de Fleurus; j'ai été voir établir la chaîne, après quoi j'ai trouvé M. de Lautrec et M. de Bissy qui alloient se promener hors de la chaîne pour reconnoître le pays et je les ai suivis. Nous avons été du côté de Sombref où est le poste de M. de Mortagne avec ses compagnies franches et nous sommes un peu étendus sur la droite en retombant sur la droite de notre fourrage. Ce pays-là jusqu'à Namur est couvert de bois : aussi ces messieurs avoient-ils soin d'envoyer quelques cavaliers reconnoître en avant. C'est M. de Lautrec qui commande ici; il a pour maréchaux de camp M. de la Côte et M. de Bissy. M. le Maréchal s'est avancé à Tirlemont et les ennemis à Saint-Tron forts de quatre-vingt mille hommes. Tout le monde croit qu'avant huit jours il y aura une bataille; en ce cas nous recevrons des ordres au plus tôt pour aller joindre l'armée du roi. Ce prince arrive vendredi à Mons et vient samedi à Marchienne, qui est le quartier général de M. le prince de Conti, d'où il ne tardera pas à joindre son armée. Tout ceci va devenir intéressant. Vous jugez bien que lorsqu'il y aura quelque chose de nouveau je vous écrirai promptement. J'irai demain à Marchienne, qui est à deux lieues d'ici, avec M. de Bissy, voir M. le prince de Conti et j'irai dîner chez M. de Coigny, après quoi j'accompagnerai M. de Bissy pour voir les lignes. Un détachement de M. de Ségur qui est posté à Chapelet en delà de la Sambre, conduisant des caissons à l'armée, a été attaqué par des housards qui d'abord avoient pris et blessé M. de la Guiche qui le commandoit avec
plusieurs autres; mais M. de Pontécoulant (1), capitaine dans Bon régiment, qui a été de mon temps page à la Grande Ecurie, a foncé dessus avec seize cavaliers et a délivré son colonel et poussé les housards. M. de la Guiche a un coup de sabre assez dangereux sur la tête. La première brigade des chevau-légers d'Anjou est arrivée il y a huit jours; ainsi je fais mon service au corps comme les autres. Vous avez su de Paris bien plus tôt que vous ne l'auriez su par moi l'accouchement de Mme la Dauphine (2) et la mort du roi d'Espagno. Ce dernier événement doit bien changer les affaires; je crois que cela pourroit bien accélérer la paix, du moins cela ne peut-il pas la retarder et je croirois assez que, malgré la fâcheuse position de nos troupes en Italie, le roi de Sardaigne ne seroit pas éloigné d'un accommodement, pourvu que le nouveau roi suive d'autres vues que la reine sa mère. Mais c'est assez politiquer et cela ne me va guère. J'ai vu souvent M. de Clairac tout le temps que nous avons resté à Gosseliers et à Mons; c'est en vérité un aimable garçon et qui pense fort bien; il s'applique fort à son métier. En voilà assez pour aujourd'hui : j'ai été toute la matinée à cheval et je veux me coucher de bonne heure pour partir demain bon matin pour Marchienne. Je vois que vous suspendez pour la moisson la bâtisse de vos écuries; je juge qu'elles sont derrière la chapelle du côté du chemin. J'ai l'honneur d'être avec autant de respect que de reconnoissance (3)...
(1) Léon-Armand le Doulcet de Pontécoulant, entré à la Grande Ecurie en 1740, était de Normandie.
(2) La Dauphine accoucha le 19 juillet d'une fille, Marie-Thérèse do France, qu'on appela la petite Madame. Le 22 elle mourait. Son père, Philippe V, premier roi d'Espagne de la maison de Bourbon, l'avait précédée de quelques jours dans la tombe.
(3) Lettre du vicomte de Lordal à son frère le marin.
Au camp d'Heppignies, ce 26 juillet 1746.
J'ai été charmé, mon très cher frère, d'avoir de vos nouvelles par vousmême et je vous prie de continuer à m'en donner, quand tous n'aurez rien de mieux à faire. Je suis bien aise qu'on ne \<uis ;iit point laissé embarquer; votre santé auroit pu en souffrir, n'étant pas encore rétablie Je ûs bien qu'il auroit été à souhaiter pour votre avancement que vous aussi en mer; mais il faut vouloir ce qu'on ne peul empêcher. VOUS ave/, de