IHctionnaire encyclopédique, art. Croisades
'i. Œuvrer choisies du cardinal J. Sifrein Maury, III, p. 341.
xxn PREFACE.
génie des races, les manifestations religieuses où se reflète la conscience populaire, bref, toutes ces traductions instinctives et spontanées par lesquelles se livre l'âme d'une société, étaient demeurées incomprises, comme autant de livres clos; et Ton avait cru que le bon sens et l'indépendance d'esprit commandaient de sourire des croisés du XI® siècle, qui se faisaient tuer, comme Sancho Pança souriait de Don Quichotte, le croisé du xvi% qui chômait. Mais à mesure que le progrès des sciences religieuses rendait palpables et vénérables, même aux plus prévenus, les phénomènes d'exaltation mystique; à mesure que le développement de l'esprit démocratique nous rendait plus présents ces siècles du moyen âge, durant lesquels l'action des foules et la foi collective des foules furent des facteurs d'histoire ; à mesure enfin que de nombreuses publications de textes nous introduisaient dans la familiarité même des croisés, la réaction se poursuivait et s'achevait, maintenant définitive, contre l'étroit parti pris des philosophes et des encyclopédistes ; et l'on pense aujourd'hui précisément l'inverse de ce que pensait le xviii siècle.
a Si on examine les croisades comme expéditions militaires, écrit M. Gabriel Monod dans V Encyclopédie des Sciences religieuses, elles étaient parfaitement justifiées. Les musulmans étaient les agresseurs ; ils s'avançaient en conquérants vers le monde chrétien; celui-ci n'a fait que se défendre en cherchant à reprendre les lieux qui avaient pour lui le caractère le plus sacré et qui lui avaient été enlevés. Quant à la forme religieuse que ces expéditions ont revêtue, elle a été donnée par l'état des esprits et des croyances... A une époque où le régime féodal faisait lourdement sentir ses entraves, la croisade offrait un puissant attrait. Satis-
PRÉFACE. xxiii
faisant à la fois le besoin d'activité et la soif d'idéal des classes supérieures d'une société jeune et puissante, elle offrait aux classes inférieures un moyen de jouir d'une liberté inespérée, 'de changer brusquement leur vie ; sans parler des appétits moins nobles, espoir du butin ou du plaisir, qui exerçaient aussi leur action. Néanmoins, à l'envisager dans son ensemble, le mouvement d'où sortit la première croisade eut un caractère incontestable d'enthousiasme religieux, caractère d'autant plus frappant qu'aucun des rois de l'Europe ne prit part à l'expédition, qu'elle n'eut même pas un chef suprême, et que les immenses masses d'hommes qui se précipitèrent vers l'Orient se groupèrent spontanément sous des chefs divers, que la môme pensée réunit dans une commune action *. »
Voilà, tracé par une plume compétente, le résumé de l'opinion contemporaine : la recherche historique, en projetant son rayon parmi ces « ténèbres » qu'accumulaient les philosophes sur l'horizon du moyen &ge, a depuis cent ans renouvelé l'étude des croisades.
Aussi l'heure était-elle venue d'envisager de plus près, en s'éclairant de cet esprit nouveau que la science du xix* siècle nous a légué, et en exploitant ces ressources nouvelles qu'elle nous a préparées, la personnalité du Pape qui donna le branle aux croisades, et qui par là sauva vraisemblablement l'Occident chrétien de cet engourdissement où la culture islamique a fini par s'affaisser. Il était naturel que Son Eminence le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, de qui Tavenir redira qu'il fut, depuis les croisades, le premier légat du Pape qui ait chevauché en
l.Eïicyclopédie des Sciences religieuses^ III, p. 481-182 et 180*