XIII. — L'Église d' Angleterre. — Anselme de Cantorbéry
La défection, nous l'avons dit, était à peu près générale autour de l'ex-empereur et du pseudo-pape Clément III. Quant à Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, sans être absolument pour celui-ci, il n'avait pas encore reconnu la légitimité de l'élection d'Urbain II. Sans doute il oubliait les promesses qu'il avait faites entre les mains de l'archevêque Lanfranc, au moment où la couronne d'Angleterre lui était dévolue, de défendre à tout prix la liberté de l'Eglise. Mais Lanfranc était mort et les serments royaux étaient descendus dans la tombe avec lui. 11 y avait donc deux papes aux yeux de l'Angleterre et, en fait, depuis la mort de Grégoire YII, l'Eglise de ce pays n'obéissait à aucun.
Cependant, lors de son élection au siège de Cantorbéry, Anselme avait hautement affiché, devant le roi et les grands de la cour, son obéissance présente et à venir au pape Urbain II.
1. Inccstos reprobat, simonias et quia damnât, Ilimc Vonoris servi periinunt Simonisque maligni. Ughelli. Cf. Acla SS. BoU., 27 juin, t. V.
2. Signalons ici quelques iTCOunaissiinces d»^ privilèges daliVs de n»tte«'*j)oquc* au monastère de S. Abonde do Cônio (Mione, CLI, 417): à L'^no, dans los États de Veniso {3a¥i% HegesL 555<)) ; à IVglise de SainM*ierrr de Standalmont. (Mione, CLI, 419.)
3. Tour IVglise d'Asti, cf. UniiELi.i, liai, sac, IV, 35î>. —D'Asti le Tapo confirma \(*% biens de IVglise de Besançon. (Mhîne, CLI, 4'21.)
138 LK CO.XTLNL'ATEUR DE GREGOIRE Vil.
Même il n'avait accepté l'épiscopat qu'à cette condition. Plus d'une fois le courageux moine éyêque osa respectueusement donner des conseils à Guillaume sur ce grave sujet de la communion de l'Église. Le roi les avait repoussés comme des outrages ; il préférait suivre les folles élucubrations de Tindigne Flambard, devenu évêque de Durham, un valet de pied qui avait su gagner sa confiance et que saint Anselme appelait le premier et le plus ignoble des publicains. Non content d'exercer vis-à-vis de l'Eglise et des évêques, à l'exemple de Guillaume le Conquérant, une oppression scandaleuse, Guillaume le Roux faisait révivre la simonie que son père disait avoir étouffée; abbayes et évéchés étaient exposés à la vente ou au pillage.
Mais il avait devant lui un homme prêt à toutes les résistances. Anselme n'avait pas voulu de l'épiscopat et il intitulait ses lettres : Archevêque de Cantorbéry par la violence. Maintenant qu'il l'était, il demeurait figé dans l'immobilité d'une indomptable énergie. Auprès du clergé et des nobles qui le voulaient archevêque malgré lui, il avait tenu ce langage significatif qui dépeignait justement son attitude et aussi celle du roi : « L'Eglise estune charrue; cette charrue, en Angleterre, est traînée par deux grands bœufs, le roi et l'archevêque de Cantorbéry; celuilà gouverne par la justice séculière et le commandement, celuici parla science d'en haut et la discipline ^ » Sans doute, il ajoutait que ce dernier, le bœuf de la discipline ecclésiastique, venait de succomber dans le sillon, dans la personne de Lanfranc, et par modestie il reconnaissait n'être lui-même qu'une pauvre vieille brebis qu'on voulait joindre sous le même joug au plus indompté des taureaux, une chétivité d'archevêque à une barbarie de roi. Mais la faiblesse désarmée tiendrait tête à la force en armes.
De retour en Angleterre, après son voyage en Normandie, Guillaume le Roux se retira à la Tour. Anselme vint l'y trouver et lui demanda l'autorisation de se rendre en Italie pour y solliciter le pallium du Pontife romain. On sait que d'après l'usage,
1. Kadm., Hisl. 1WV., I.I, p. 3G-37. Anselm., op,y in-f", Paris, 1721.
LITTE CONTRE UEMPERELR ET L'ANTIPAPE. 139
au témoignage de Grégoire VU *, le pallium ne se conférait qu'à Tévêque présent : « De quel pape voulez- vous parler?» s'écria le roi. — « Du pape Urbain II, » répliqua Tarchevêque. A ce nom d'Urbain II, frémissant de colère, Guillïiume répondit qu'il ne Tavait pas encore reconnu comme le véritable Pape légitime (it qu'il n'était pas du reste dans ses habitudes, pas plus qu'il n*" était dans les habitudes de son père, de laisser prononcer le nom du Pape dans son royaume sans son agrément. Anselme eut beau lui rappeler les conventions antérieures et le serment <pie lui-m<^me, lors de son élection épiscopale, avait fait de rester attaché au pape Urbain, le roi essaya de le convaincre qu'avant tout il lui devait, à lui prince temporel, fidélité entière et obéissance absolue. Comme on ne parvenait point à s'entendre, on convint de soumettre la rjuestion à une assemblée générale de tous les évêques, abbés et nobles du royaume. Elle se réunit au rhàteau de Rockingham, à la mi-carême de cette année 1095. Le roi n'y assistait point. Beaucoup, particulièrement parmi les prélats, au mépris des lois de l'équité et par esprit de favoritisme, s'efforcèrent de persuader à Anselme que pour observer la fidélité qu'il devait au roi, il ne pouvait en aucune façon embrasser la cause du pape Urbain. L'archevêque leur répondit par des raisons de simple bon sens et en leur objectant cette parole des saints Livres : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Mais ceux-là, se voyant fermer la bouche par une réplique irréfutable, se soulevèrent avec im grand bruit et déclarèrent qu'Anselme avait blasphémé contre le roi, puisqu'il n'avait pas craint d'attribuer quehjue droit, sans la permission du roi, même à Dieu. Jusqu'à quel degré d'aveuglement ne mène pas le servilisme à outrance ?
Quelques-uns des évéques refusèrent de lui obéir quand il leur commanderait de la part du Pape. Tous, d'une façon ou d'une autre, à l'exception du seul évêque de Rochester, lui apportèrent leur refus de soumission. Le roi lui-même déclara qu'il lui enlevait toute sa confiance et toute sécurité, s'il ne se