MiCHELET, Hist, de France, Moyen Age^ t. Il, i
J68 LE COxNTINUATEUR DE GREGOIRE VII.
dans une de ses lettres à Eustochium, a donné la raison du célibat ecclésiastique : « Le soldat, dit-il, ne marche pas au combat avec sa femme. »
Or on sait ce qu'était devenue, au xi« siècle, cette force vitale du célibat*. C'était vers le milieu de ce siècle que Pierre Damien, ajors ermite en Ombrie, au mont Avellani, avait adressé au Pape Léon IX son Liber Gomorrhœus où il flagellait les vices qui déshonoraient l'Eglise. Saint Léon IX lui avait répondu en le félicitant d'avoir si raisonnablement traité et si légitimement gémi de ces plaies désolantes. Sans doute, l'austère anachorète, en dépeignant le fléau, dépassait la mesure dans l'expression. Alexandre II, à cause de certains mots dont il était difficile de ne pas se servir pour parler de choses si tristes, afin que les oreilles chastes n'en fussent point offensées, Alexandre II réussit à soustraire le livre à l'insu de l'auteur et l'enfermer dans son secrétaire. Mais ce n'était nullement parce que l'auteur avait failli à la vérité.
Cependant la chasteté avait trouvé un abri plus solide dans les monastères. Et c'est pourquoi Michelet a dit encore avec raison que l'Église, au xi" siècle, s'était réfugiée dans ses moines, « dans sa partie la plus sévère et la plus mystique ».
On comprend dès lors l'empressement des papes à recruter leurs vrais soldats, ceux dont parle saint Jérôme, dans les casernes des couvents. Urbain II, moine lui-même, comprit si bien que les monastères étaient les vraies écoles de la vie et des vertus chrétiennes et sacerdotales dont l'Eglise avait besoin, que nous l'avons vu, dès son élection au trône pontifical, s'entourer de moines, en faire ses conseillers habituels, choisir parmi eux ses légats, et, autant qu'il le pouvait, les évêques. Et, de fait, ce fut parmi eux qu'il trouva les défenseurs les plus ardents de la papauté et de l'orthodoxie ^. Il ne sera donc pas sans intérêt de constater les marques d'affection dont il comble les monas-
1. Sur certains dc'tails de mœurs, voir D. Martkne, Thés, anecd., ï,'231.
2. « Politique aussi profond que Grégoire VU, il lit des moines un corps d'armée, raviva, réchauffa le penchant des esprits pour le cloître. • Giraud, de l'Institut, Revue des Deux-Mondes, Grégoire VII et son temps, 1" mai 1873, p. 152.
tères et leurs habitants et la protection constante dont il les couvre.
Dès le début de son pontificat, Urbain II avait envoyé le pallium au nouvel archevêque de Tolède, Bernard, ancien moine de Cluny, et avait rétabli pour lui la primatie de cette église sur toute TEspagne. Il voulut apprendre lui-même aux fils de Cluny cet événement glorieux pour les Glunisiens. Dans une lettre adressée à Hugues, il lui répète « sa particulière aiTection » pour eux, il lui annonce que partout où sa puissance est libre, il prend en main, avec un soin jaloux, la protection des intérêts du monastère », et en retour il supplie qu'on le recommande à Dieu dans Toraison *. 11 en avait bien besoin et voici ce qu'il écrivait encore à Hugues, sans doute à la même époque.
« Urbain, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Hugues, très révéré et très doux fils, salut et bénédiction apostolique. Quand je réfléchis en quel temps je suis condamné à porter le joug du Siège apostolique, mon cœur endolori et obscurci par la tristesse ne trouve en soi que confusion et que ténèbres. Alors le souvenir de mes péchés et ma pauvreté de vertus me confondent. Qui ne s'étonnerait que j'aie osé, indigne et faible comme je suis, tenter la périlleuse entreprise de conduire la barque de Pierre, vieillie, violemment secouée et presque submergée? Celle qui est conduite à peine par les plus habiles quand le temps est serein, comment le serait-elle par un homme incapable et inexpérimenté tel que moi, au fort de la tempête? Prendre soin, dans de si grands troubles, à la fois des évêques, des clercs, des monastères et du peuple romain, avoir Tœil au guet sur les ruses des ennemis, être toujours en éveil devant les fourberies des princes et la malice des faux amis, endurer chaque jour les angoisses de la pauvreté, dans ma personne et dans les miens, travail, douleur, nuit et jour, au dedans et au dehors, voilà ce que votre cœur peut mieux comprendre s'il m'aime davantage. Ainsi enveloppé par la justice de Dieu, je suis réduit à m'écrier : Me voici tombé jusqu'au fond do la mer et la tempête m'a sub-