‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 185 sur 356 · IvoN, ep · texte numérisé non relu

IvoN, ep

quel qu'il fût, ils ne rejetaient pas Urbain comme n'étant pas le vrai Pontife, mais ils doutaient, à cause de cette formidable dissension qui avait surgi dans le monde, et, à cause de ce doute, ils retardaient de l'accepter comme certain. Aucun jugement ne les avait séparés de l'Eglise, ils comptaient absolument se ranger à l'obéissance du Siège romain, et ils m'avaient consacré sous la profession d'obédience envers le Pontife de Rome. En outre, le Seigneur Pape savait par qui j'avais été consacré, et n'ignorait pas avec quel roi j'avais eu affaire. Et pourtant il m'a envoyé par votre charitable entremise le pallium que l'archevêque de Cantorbéry a coutume de porter; il me l'a envoyé, non pas comme à un schismatique, mais comme à un pontife légitime, et non seulement sans me blâmer, mais en m'approuvant. Même il a confirmé ce qui avait été fait à mon sujet. Si cette calomnie vous semblait mériter quelque considération, pourquoi l'avez-vous tuée avant de m'accorder le pallium*?» Il reste avéré en effet que, en dépit de certains blâmes qui furent lancés contre lui dans la suite, jamais le souverain Pontife ne lui reprocha sa conduite; même il l'honorera sans conteste de la dignité du pallium.

Quoi qu'il en soit, un soleil de joie éclairait l'horizon de l'Église d'Angleterre lorsque Anselme fut sacré. L'évêquc se présenta peu après à la cour de Guillaume le Roux; les fêtes de la Nativité qu'il célébra avec le roi furent des journées de réjouissance.

Mais la sérénité de Noël fut vite troublée par le spectre des Hérodes persécuteurs. Il fallait qu'un personnage appelé à de si grandes choses fût combattu par le génie du mal. La jalousie diabolique et la perversité humaine étaient au guet, près du trône. Un incident futile, le refus de Tévêque de donner à Guillaume mille livres, en remerciement de sa munificence, avait suffi pour faire encourir au nouveau pontife l'indignation royale. Anselme s'éloigna de la cour. Le désaccord allait s'accentuer bientôt, quand le courageux évoque prendrait la liberté

1. A.NSELH., op,, 1. III, ep. 36, p. 379-380, éd. Paris, 1721.

de parler franchement au roi à l'heure où celui-ci s'embarquerait pour une expédition sur le continent.

VIII. — L'archevêque de Tours et l'évêqub de Dol. — Foulques de Beauvais. — Différend entre lVrghevéque DE Vienne et l'évéque de Grenorle.

Dès le début de Tannée 1093, Urbain II eut à intervenir dans le démêlé entre l'archevêque de Tours et l'évêque de Dol, dans la Petite-Bretagne K

Celui-ci avait imploré l'assistance pontificale contre le prince de Dol qui s'était emparé des biens de son église. En outre, il sollicitait l'insigne faveur du pallium. Urbain lui donna volontiers satisfaction contre les envahisseurs, mais il se montra plus difficile pour la concession du pallium, dans la crainte de léser les droits de l'église de Tours qu'il savait être, depuis les temps les plus reculés, la seule véritable métropole de la troisième Lyonnaise. Pour appuyer sa requête, Rolland, évêque de Dol, faisait valoir la copie d'une lettre de Grégoire VII, accordant la même faveur à son prédécesseur Iven. Gomme il ne pouvait produire l'original, le Pape lui fit jurer que la copie en était bien l'exacte reproduction ; sur ce serment, il lui accorda la grâce sollicitée, tous droits réservés de la métropole de Tours 2. Mais Rolland continua à prétendre au titre de métropolitain de la Petite-Bretagne. Devant les réclamations de l'archevêque de Tours, Raoul, le Pape leur assigna à tous deux un délai pour se présenter devant lui afin de juger définitivement l'affaire.

1, Dol est une petite ville d'IUe-et-Vilaine. Les évoques de Dol ont longtemps contesté aux archevêques de Tours le droit de métropole sur TAnnonque; ils en ont joui durant d'assez longs intervalles. Ce qu'on appelait la Petite-Bretagne était TArmorique, c'est-à-dire la Bretagne tout entière, par opposition à la Gmnde-Bretagne qui comprend l'Angleterre et l'Ecosse.

2. • Nos quidem sanctaa Turonensis Ecclesiae jus suum conservari... volumus. » D. MARTàNB, Theê. Anecd., III, 878. Cette lettre est probablement du début de 1093. (Jaffé, RegesL, 5475.) Dans une autre lettre, le Pape exigeait des princes et du peuple la restitution des biens de l'église de Dol. D. Martène, ibid., 879.

Raoul se rendit à Rome et s'y trouva en même temps que Lambert d*Arras. Il fit prévaloir victorieusement ses revendications de métropolitain contre Tévêque de Dol. Celui-ci, n'ayant point comparu à Rome dans le délai fixé, vit ses prétentions échouer devant les droits pleinement justifiés de Tarchevêque de Tours ^ La sentence d'Urbain II eut force de loi pour les Papes suivants, et Innocent III la confirma définitivement par un décret solennel.

Raoul de Tours et Lambert d'Arrae quittèrent Rome ensemble le 21 avril et s'embarquèrent à Ostie. Une furieuse tempête mit leurs jours en danger. Cependant ils purent aborder heureusement au port de Pise. Puis, reprenant la mer, ils vinrent jeter l'ancre à Gênes. Les deux évêques traversèrent la Lombardie, franchirent les Alpes et se séparèrent à Lyon.

Autant le Pape mettait de zèle à condamner les clercs indignes et les simoniaques, autant il apportait de modération et de prudence à instruire leur cause. Il était même quelquefois obligé de modérer l'emportement du zèle qui faisait dépasser le but à certains évêques. Ainsi les évoques de la province de Reims venaient de se permettre de discuter l'affaire de Foulques de Beauvais qui avait été jugée en dernier ressort par le Pape. Ce fut le sujet d'une lettre de celui-ci à l'archevêque de Reims.

Mal informé d'abord sur la conduite de Tévêque de Beauvais, le Pape, en février 1094, avait écrit à ce dernier pour l'avertir. On le faisait tremper dans plusieurs homicides et certaines trahisons; il aurait, pendant la Trêve de Dieu, jeté en prison, pour le dépouiller, le père de l'évêque de Senlis, dont il aurait ensuite violé le domicile et occupé les biens. Enfin il aurait reçu dans sa communion un excommunié du diocèse de Paris, et commis d'autres crimes de ce genre. Le bruit même avait couru que son père, lors de son élection, lui aurait acheté des voix^. On l'accusait aussi d'avoir violé la sentence de Grégoire VII, finissant un litige entre l'évêque Gui de Beauvais et le chevalier

1. Bullesdu5avril,dansD. Martène, The8.Anecd.,lïl,S^9,el du II avril, t6ù2.,881.

2. Urb. II ad Rainald. Migne, CLI, 388. Dom Ruinard reporte à tort cette lettre ao 24 février 1093.

j châtellenie * .

Odon, en confirmant à celui-ci, sous peine d'excommunication pour les violateurs de ce jugement, la paisible possession de sa

Qu'y avait-il de fondé dans ces griefs parvenus jusqu'aux oreilles du souverain Pontife ? Si l'on en croit Yves de Chartres, les nombreuses attaques dirigées contre l'évèque de Beauvais venaient « plutôt de la jalousie qu'excitaient ses vertus que du zèle de la justice^ ». Foulques était « un homme d'une admirable simplicité ^ », quoique peut-être il n'eût pas tout ce qu'il fallait pour faire face à l'administration d'un si vaste diocèse. Disciple de saint Anselme, il avait été recommandé à plusieurs reprises, par son maître lui-même, au souverain Pontife : « Les chanoines et les prêtres^ disait Anselme au Pape, à l'exception de quelques-uns très rares, avec certains laïques, se sont insurgés d'une façon inouïe contre cet évêque. Ils agissent ainsi parce qu'il les condamne *... »

Quoi qu'il en soit. Foulques, dès l'origine, était parti pour Rome afin d'établir son innocence et se démettre de sa charge, quelque tournure que prît l'aflFaire. Anselme d'ailleurs l'avait conseillé dans ce sens. L'évèque de Beauvais offrit en effet sa démission et se purgea du crime de simonie en mettant la main sur les Evangiles. Son affaire fut sérieusement instruite. Quand l'innocence de Foulques eut été reconnue, Urbain, qui ne pouvait souffrir l'injuste condamnation de personne, lui ordonna de rester sur son siège.

Malgré cette décision sans appel, les suffragants de Reims avaient osé en discuter les considérants. Le Pape les en reprit avec vigpueur. Ce fut le sujet d'une lettre très ferme adressée à l'archevêque Renault que le souverain Pontife prenait l'apostolique liberté de réprimander, <c sauf les droits de l'amitié ^ », pour avoir toléré cette injure au Saint-Siège.

1. Ce jugement de Grégoire VII fut confirmé par Urbain IL Mio?œ, OU, 379.

2. « Non tam zelo justitiie quam virtutis a^mulatione. » Iv., ep. 3.

3. « Religiosse et simplicis vitse virum. » Urbain II dans sa leUre aux suffra* gants de Reims. Migne, OU, 388.

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