CHAPITRE PREMIER
I. — Rapports entre l'Orient et l'Occident. — Grégoire VII eut-il l'idée de la Croisade? — Le concile DE Plaisance.
Un historien allemand ^ Rit>hricht, a montré Urbain II comme « un homme qui marchait complètement dans la voie tracée par Grégoire VII , mais avec plus de calme et de prudence , et qui était aussi un orateur distingué^ ». Sans accepter la rigueur de ces termes en ce qui concerne Grégoire VII , ce que nous avons dit jusqu'alors justifie l'éloge de son disciple. Urbain II n'eût-il fait que continuer la réforme commencée par son prédécesseur, qu'il eût laissé un grand nom dans l'histoire et mérité la reconnaissance de l'Eglise. Mais il possède une gloire plus grande; une œuvre colossale , qui eut une immense influence sur l'histoire morale et politique du monde , sortit de son génie : il fut l'initiateur des croisades. Par la croisade, en effet, Urbain II, dit M. Giraud, « est devenu presque incontestablement le roi des rois , et l'on peut considérer dès lors la suprématie politique
1. • ... ein Mann, der ganz in den von Gregor VII vorgezeichneten Wegen wandeite, aber ruhiger und vorsichliger, auch ein ausgezeichneter Redncr war. • Rohricht, Geschichte des er$ten Kreuzzuges, Innsbrûck (Wagner), 1901.
de Tempire comme abattue. Henri IV ne compte plus dans cet immense mouvement qui précipite l'Europe sur l'Orient * ».
Avant de raconter le rôle du Pape à Clermont, une grave question se pose, celle de la véritable origine des croisades, qu'il nous faut commencer par traiter.
Le protectorat exercé sur les Lieux Saints par Charlemagne et ses successeurs d'abord ^ , par les empereurs de Constantinople ensuite, venait d'être brusquement violé par l'invasion des Turcs qui entrèrent dans Jérusalem en 1070 et dans Antioche en 1084. Depuis cette époque, des plaintes sorties de la chrétienté de Syrie en détresse venaient fréquemment frapper les oreilles des Occidentaux. Tantôt c'étaient des moines d'Orient qui, harcelés par les Turcs, arrivaient chez les Latins et imploraient des secours pour leurs églises dévastées. Tantôt c'étaient des pèlerins d'Occident qui, molestés en Terre Sainte par les ennemis du nom chrétien, en rapportaient le souvenir de leurs propres souffrances avec celui des persécutions de leurs frères. Il paraît bien que c'est le comte de Flandre lui-môme, Robert le Frison , qui , en pèlerinage , recueillit à Jérusalem un soufflet.
Il faut croire du reste que, pendant les siècles qui précédèrent les croisades, les chrétiens d'Orient furent en relations fréquentes avec les Occidentaux, soit avec le Pape par l'entremise des patriarches orthodoxes , et cela dès les premiers siècles de l'Eglise , soit avec Charlemagne et ses successeurs depuis l'existence du protectorat politique; les chrétiens de Syrie venaient implorer des faveurs spirituelles auprès des Pontifes romains , ou des aumônes corporelles auprès de leurs frères catholiques. Il est certain que cet appui de la charité fut l'objet d'une correspondance et d'une intervention séculaires d'une partie de la chrétienté en faveur de l'autre. Mais la question est de savoir si l'appel de secours armés fut jamais adressé à l'Occident avant
1. GiRAUD, de rinstitiit, Rev. d. D. M., !•' mai 1873, p. 164.
2. L'ambassade, envoyée par Charlemagne au calife Haroun, avait obtenu ce protectorat. (Eishard, Vit. Karl. M, G. SS., II, 451.) Charlemagne, en signe de cette investiture, obtint du patriarche de Jérusalem le vexillum et les clefs du Saint Sépulcre. (AnnaL Saxo, M. G. SS. IV, ôO-i)
Alexis Comnène et , par lui , au concile de Plaisance , comme aussi de savoir si, en fait, l'Occident répondit, par l'envoi de subsides , aux cris d'alarme d'outre-mer.
Que faut-il entendre par croisade sinon « la guerre religieuse proprement dite, provoquée par l'octroi solennel de privilèges ecclésiastiques, et entreprise pour le recouvrement direct ou indirect des Lieux Saints?* » La croisade véritable a ce double caractère d'une guerre sainte prêchée au nom de TEglise, et d'une expédition armée en vue du recouvrement des Saints Lieux. .Faute de l'un de ces éléments essentiels, on n'a plus, ou qu'une guerre religieuse ou qu'une expédition laïque en Palestine 2. L'histoire des guerres de religion n'est pas en effet rhistoire des croisades, celle-ci se renfermant dans un cadre plus restreint.
On ne peut pas appeler croisades ces voyages que faisaient certains personnages influents, suivis d'escortes plus ou moins grossies de gens qui ne voulaient qu'une chose , faire le pèlerinage de Terre Sainte en sécurité. On ne peut pas non plus décorer de ce nom la marche à pied et sans armes de gens tels que Ekkehard de Scheiern voyageant avec sa suite et surnommé le duc à la bottine pour avoir arboré comme enseigne un soulier de pourpre 3.
Quant à la prétendue expédition de Charlemagne en Terre Sainte comme croisé, elle appartient à la légende, non à l'histoire, et le protectorat que l'empereur obtint et exerça sur les Lieux Saints, ne fut point acquis à la pointe de l'épée.
En outre, rien n'est moins prouvé que l'appel de Silvestre II parlant au nom de Jérusalem et implorant des secours armés auprès de l'Occident. Silvestre, dont Michaud fait à tort un pèlerin de Terre Sainte*, ne pensait guère à soulever l'Eu-
1. Comte Riant, Jnv, crit., Introduct., p. 2. t Ibid,, p. 22.