‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 213 sur 356 · PaL LaL, CXLI · texte numérisé non relu

PaL LaL, CXLI

s'adressait l'Eglise ; tel seigneur était constitué arbitre des différends pour une contrée, l'oppresseur de la veille prenait le lendemain les armes de la défense.

Mais comment oser espérer la prompte réalisation d'un si beau rêve ? L'Église pouvait-elle exiger des promesses de paix perpétuelle et absolue auprès de seigneurs turbulents et de spadassins de grandes routes dont la vie se passait à jouter ? Il fallait bien traiter en enfant cette société folle de combat. C'est sur la seule initiative épiscopale, d'abord dans le midi, ensuite dans le nord de la France, que les belliqueux suzerains jurèrent la paix et mirent à son service leurs épées sanguinaires. Mais les évéques reconnurent qu'ils avaient trop exigé du siècle de fer. Ils ne demandèrent plus que la trêve ^ Elle était fixée à certains jours, certains lieux, et certaines personnes jouissant de la paix perpétuelle. Le clerc, le moine, la religieuse, le berger, l'écolier, le marchand, le voyageur étaient constamment abrités parla promulgation des nouveaux serments. La croix des grands chemins était un asile, chaque clocher répandait la paix autour de soi à trente et soixante pas à la ronde. En sorte que le droit de guerre venait se heurter à chaque instant à des garanties sacrées. Mais il fallait sanctionner les infractions à la Trêve. L'excommunication lancée contre les personnes, l'interdit jeté sur les lieux furent loin d'y suiBre. Même les serments jurés sur les reliques des saints par des populations entières, pour faire respecter la loi, même cet armement pour la paix, ne devaient point arrêter l'ardeur exubérante et belliqueuse qui ne pouvait pas ne point se décharger quelque part. L'Église, en mère prudente, préféra donc modérer seulement ces belliqueuses ardeurs en obligeant au respect de la paix pour certains jours et certaines classes de personnes. Elle commence par abriter sous son manteau pour le jour du dimanche les moines, les clercs sans armes, les gens d'église, les églises elles-mêmes et leurs alentours. Peu à peu elle prolongea le temps de la paix et élargit les plis de sa robe pour

1. Au sens moderne du mot, car treuga, au moyen âge, signiflait armistice durable.

couvrir un plus grand nombre deprotégés.Cefutla Trêve de Dieu.

En différents conciles particuliers au cours du xi* siècle, on voyait les évêques réunis renverser à terre le cierge allumé qu'ils tenaient à la main, et, avec un geste d'anathème, envoyer une malédiction au chevalier félon ou fratricide qui eût osé dégainer le glaive aux heures de la paix : comme s'éteignait le flambeau dans la poussière, ainsi devait s'éteindre la joie dans le cœur du traître !

Dans la seconde moitié du xi* siècle, le mouvement s'accentua, grâce à l'intervention des Papes. Mais ce fut au concile de Clermont que cette institution civilisatrice commença à prendre corps. Par le premier canon qu'il porta : « la Trêve de Dieu sera observée comme elle a été jurée », le concile décréta la paix.

C'est ainsi que la sécurité publique fut assurée principalement en faveur de ceux qui, par leur condition ou leur faiblesse, n'étaient pas en état de porter les armes. En outre, la paix, comme une ombre tutélaire, fut attachée à certains lieux : églises, chapelles, croix des carrefours assuraient l'inviolabilité à quiconque y cherchait un refuge. C'était comme la caresse maternelle et enveloppante de l'Eglise qui sacrait les personnes, les choses et les temps, et les rendait intangibles en présence des injustices barbares. Les bœufs qui travaillent aux champs, les moutons qui paissent dans la prairie seront toujours dans la paix. Les marchands qui voyagent, les gens sans défense, comme les moines et les femmes, seront toujours dans la paix. Dans la maison de Dieu ou dans le champ des morts on sera toujoui*s il l'abri des détrousseurs de grands chemins. Durant les grandes époques de la liturgie, quand TÉglise prie ou pleure; depuis le dimanche où l'on chante Aspiciens a longe^ c'est-à-dire lepremier de l'Avent, jusqu'à la naissance du Fils de Dieu, depuis les Cendres jusqu'après la Pentecôte, le monde sera dans la paix.

Même deux fois l'an, le pont-levis devait rester levé à tous les donjons pendant trois jours, et chaque baron avait la consigne de se tenir enfermé. La violation de la paix entraînait, dans ces diverses circonstances, des châtiments proportionnés,

amendes, restitutions, excommunication, exil même pour certains crimes.

L'Eglise militante endiguait cette exubérance de pur sang germain afin de le réserver pour de meilleurs combats, pour la lutte contre les ennemis de Dieu et la défense de ses propres enfants. Et il faut savoir gré de son patriotisme et de son génie civilisateur au Pape français Urbain II, d'avoir, à la veille de prêcher la guerre sainte, commencé par éteindre le foyer des guerres civiles et commandé à ses enfants de France de s'aimer dans la paix du dedans.

« On doit considérer l'institution de la Trêve de Dieu comme la plus glorieuse des entreprises du clergé, celle qui contribua le plus à adoucir les mœurs, à développer les sentiments de commisération entre les hommes, sans nuire à ceux de bravoure, à donner une base raisonnable au point d'honneur, à faire jouir les peuples d'autant de paix et de bonheur qu'en pouvait alors admettre l'état de la société, à multiplier enfin la population de manière à pouvoir bientôt fournir aux prodigieuses émigrations des croisades ^'. »

De plus, la Paix et la Trêve, en assurant la sécurité à l'artisan et au voyageur, procurèrent la puissante fécondité du sol et donnèrent un merveilleux essor au commerce. Les associations fleurirent dans les communes, et les peuples, qui s'étaient accrus, reportant leur reconnaissance vers la religion, sentirent le besoin de faire leurs églises grandes et belles. Les pavillons d'Israël se dilatèrent. La flore des cathédrales allait bientôt s'épanouir sur la terre rafraîchie et renouvelée.

Mais la fin principale du concile était la prédication de la croisade. C'était en effet la grande question à Tordre du jour. Le berceau de la foi chrétienne était profané et la barbarie musulmane près de rompre ses digues.

« Au temps d'Henri IV et d'Alexis, dit Ekkehard, on vit, selon les prophéties évangéliques, s'élever nation contre nation et royaume se heurter contre royaume. Jérusalem déjà, prise par

l. SisuoNDi, /ftf^ des Français^ t. IV, p. 248.

les Sarrasins, obéissait à la Babylone d'Egypte (le Caire) ; Bethléem, la maison du pain des anges, était devenue une étable de troupeaux, toutes les églises à la ronde étaient le jouet des païens. Les chrétientés orientales. Grecs et Arméniens, se faisaient la guerre ; ces derniers, plus faibles, avaient appelé à leur aide les fameux guerriers turcs, leurs voisins; la paix rétablie, . ils les renvoyèrent chez eux. Seulement, rien que de leur avoir ouvert les yeux sur leurs plaines riches et fertiles, c'était amorcer cette race insatiable. Plus tard il sortit du pays de rAc[uilon, de cette terre qui porte plus d'hommes qu'elle ne peut en nourrir, des hordes païennes innombrables qui se répandaient partout, n'épargnant ni église, ni monastère, ni âmes chrétiennes, ni images de saints. La ville de Nicée, le boulevard de la foi, fut prise d'assaut. Nous avons vu et on peut voir encore, dans les oratoires à moitié détruits de ces régions, des images du Sauveur, de la Très Sainte Vierge, des saints, le nez ou les oreilles, les pieds ou les mains coupés ; on croirait voir ces églises désolées, couvertes d'un voile de deuil et le glaive de la justice divine veillant sur leurs débris. O noble cité de Constantinople, s'écrie le chroniqueur, ni l'éclair de ton épée, ni l'astucieuse politique de tes monarques, ni la masse de tes habitants ne t'ont protégée ! ni la fréquence de tes marchés, ni tes monceaux d'or n'ont servi à ton rachat ; ni la multitude des Turcs et des Petchénègues, ni l'abondance de tes vaisseaux ne t'ont défendue, seul un bras de mer t'a mise à l'abri, seule plutôt l'intervention du Tout-Puissant t'a sauvée. Antioche ruinée, la puissante d'hier, n'a pas résisté aux flots de la fureur païenne.. . La terre de promission, la mère de notre rédemption et de notre foi, Jérusalem est accablée d'un double joug de captivité; n'ayant pour consolation, si c'en est une, que de voir la tourbe des Sarrasins, ses ennemis, bien plus dégradés que les Turcs, subir le même sort qu'elle-même. Le sultan trône là, des armées sans nombre l'entourent, les monastères des alentours sont en débris, le sépulcre du Seigneur est délaissé, le temple fameux, l'incomparable sanctuaire de Jéhovah est le théâtre des sacrilèges profanations païennes, sans que pendant longtemps, les

chrétiens, que les barbares jugeaient immondes, pussent y faire un pas, môme dans Tatrium, le temple où jamais on n'entrait que les pieds nus et lavés ^ »

Il faut cependant croire que ces Sarrasins, longtemps barbares, devinrent civilisés dans la suite. Le moine Ricoldi, des Frères Prêcheurs, qui florissait à la fin du xiii" siècle et qui avait longtemps vécu en Orient, dit beaucoup de bien des Sarrasins de Suse, moins pour leur honneur cependant, dit-il, que pour la confusion des chrétiens. Il les a vus pendant plus de trois mois, en caravanes de chameaux, dans les déserts de TArabie et de la Perse, quitter tout aux heures de la prière, le jpur et la nuit, le soir et le matin.

Le chroniqueur donne des détails qu'on ne répète pas, sur leurs scrupules pour la prière. Quant à leur charité et leur humanité, voici ce qu'il en dit : Ils achetaient même des esclaves chrétiens, retenus captifs chez eux, les conduisaient au cimetière en disant : J'en rachète tant pour FAme de mon père et tant pour Fàme de ma mère. Après quoi ils leur donnaient des lettres de liberté et les renvoyaient. Leur affabilité et leur urbanité envers les étrangers apparaissaient si grandes aux yeux du chroniqueur qu'il se croyait, en entrant chez les notables d'entre eux, reçu par des frères de son ordre. Détail curieux : La table chez eux était, comme l'église au moyen âge, une sorte de lieu de refuge. L'amphitryon regardait comme son frère celui qui venait manger avec lui le pain et le sel, et il le défendait contre tous, eût-il été, cet invité, le meurtrier de son propre père.

Un Sarrasin venait-il à tuer un autre Sarrasin par accident ou par malice, le fils ou le frère de la victime demandait rarement vengeance. Ce n'était plus le Goël des Hébreux. Les amis communs se réunissaient, s'emparaient du meurtrier et le conduisaient captif au fils ou au frère de la victime. Celui-ci, l'emmenant au cimetière, lui disait : « Tu es un fils de mort, mais parce que tu as tué mon père, quand je te tuerais, je ne le retrouverais

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