‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 23 sur 356 · I. — Odon a Cluny. — Aperçu sur la vie intérieure · texte numérisé non relu

I. — Odon a Cluny. — Aperçu sur la vie intérieure

DE Cluny.

Honorius d'Aiitiin (jui, vers cotte (époque, avait été moine au soir de sa vie, disait : « La vie claustrale, c'est le rivage^ dv la mer qui reçoit ceux qui viennent du péril des eaux et les rend à la sécurité de leur patrie. C'est Tombrage qui abrite les voyageurs et les rafraîchit; c'est le lit où n^posent ceux qui travaillent; c'est l'asile (»t la maison de refuge : comme autrefois la cité des fugitifs recevait les coupables qui fuyaient pour se garer de leurs ennemis, ainsi le cloîtn» est le refuge unique où ceux qui se sauvent du monde sont délivrés des démons. C'est l'école enfantine où les petits dans le Christ sont informés aux vertus par le Maître. C'est-le gj-mnase établi dans Jérusalem, où les disciples du Christ s'exercent à lutt(»r contre les vices; c'est le cachot où les coureurs de la voi(» large viennent s'emprisonner pour mériter l'admission k la cour céleste ; c'est la fournaise d'épreuvt» où les vases de gloire résistent et se brisent les vases d'ignominie. C'est un paradis où Ton trouve une splendide variété de fruits, les délices de l'Ecriture et les exemples des justes*. »

Le grand courant de la vie monastique était alors à Cluny ; les vocations s'y dirigeaient naturellement comme le ruisseau de la montagne va au lleuve. La règle bénédictine, Odon en con-

1. HosoiiiLS AidusTOD, De Vita clnmlrali. Pez. The$. noviss. anecd,, t. II. p. 364-5.

naissait les charmes pour l'avoir viie de près, sous les cloîtres de Saint-Remy dont les sombres arceaux invitaient à la paix, au silence et aux joies de la contemplation.

Cluny avait été fondé un siècle et demi auparavant, sous la règle de saint Benoît par le B. Bornon, de concert avec Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. L'abbaye reposait solitaire, dans une riante vallée, embellie par les mille replis de la Grosne et fermée par deux montagnes couronnées de forêts, à quatre lieues de Mâcon. C'était : « le plus fameux monastère qui ait jamais existé, le monastère des monastères », qui eu devait compter, au xii° siècle, jusqu'il d(îux mille sous sa juridiction.

Cette maison qui devait un jour servir de refuge et de palais aux papes et aux grands de la terre», tomber en commende à la lin du schisme d'Occident, et être ruinée en 1793, était alors au beau printemps de son histoire. Saint Pierre Damien Tappelle un paradis terrestre arrosé par quatre fleuves qui sont les Evangiles; et les moines, il les compare aux lions qui repos(*nt sans fermer l'œil ' : ainsi dorment-ils fiu monde av(»c les yeux jçrands ouverts du côté de l'infini. « Cluny m'est apparu, ajoute le saint, comme un paradis intermédiaire entre la terre et le ciel, comme l'arène spirituelle où la fragilité de la chair livre des combats victorieux à l'ennemi du salut 2. » N'appelait-on pas ce cloître béni « le promenoir des anges ^? » Et Urbain II lui-même n'appréciera-t-il pas plus tard la congrégation clunisienne m disant que, comblée plus que les autres des dons de l'Esprit- Saint, elle brille sur la terre comme un second soleil-, et ([uNmi elle surtout, mieux qu'en nulle autre, se vérifie la parole du Seigneur : Vous êtes la lumière du mond(v^? Saint Benoit nVst-il pas le père de l'Europe, celui qui, a par ses (enfants,

l. Cf. DOM L'IIuiLLiER, Vie de saint Huyues, p. 153.

•.î. Pbth. Dam., ép. IV'. Migne. Pat. lat., CXLIV.

3. • Dcarnbulatorium angelorum -. îJekn. ft. Citron., p. 227. Cf. Hihtek, Tableau (te» Intt, au Moyen AgeM,dGO. Paris, 1843.

1. • Cluniacensis congrcgatio, divino charismate rœtoris imbuta plenius, ui alUîr sol enitet in terris... • etc. Ep. Urb. ad Hvff. Clan., 9 janv. hfM. liibL Cluniac, p. 520.

nombreux comme les étoiles du ciel et comme les sables de la mer, a relevé les débris de la société romaine écrasée sous l'invasion des barbares * « ?

La charte de fondation porte que Gluny sera la véritable maison de la prièi *-, r(u'on y recherchera constamment les entretiens hitinius avec le ciel. Si Ton se livre aux travaux manuels, selon la prescription de la règle dç saint Benoît, cepenthiiit la niajpurt* piirtic du temps est consacrée à l'étude et à la [ïHëns On y lit les livras païens afin d'en tirer une plus parfaite iiitelli^ence des maintes Lettres, on y passe de la lecture à la prière et de la prière à la lecture 2.

Sous la dii^rttioii du saint abbé Hugues, plus de deux cents ïiioines rivalisent dr jierfection et s'animent mutuellement à vivre diins la justiei^ et la sainteté. Leur vie se passe à la cellule et a l'église; h^s mortifications ne manquent pas, mais la chanté adoucit tout et le bonheur déborde. L'étranger qui vient frapper à la pruti* peut frissonner à la vue de ces cloîtres et de ces ombres qui les traversent silencieuses; mais, à l'accueil qui lui est fait par It* îvbvc portier, au respect que tout religieux porte au noble visiteur, comme aux époques patriarcales, il se sent revivre au contact d'une atmosphère céleste, et envie le sort de ces vrais heureux de la terre. Un jour, le comte de Semur, y venant voir son jeune fils Hugues, revêtu de l'habit monasti{ju(% s't'cr!*^ eti présence de C(i front rayonnant : « Jamais je n'ai trouvé mou *'iifanl si beau! »

f^luny est aussi l'asile de l'éducation et \\n certain nombre d'twiltmts sont confiés aux soins paternels du seigneur abbé. De là sortira le jeune Jarenton qui deviendra plus tard abbé de SaintJîéuîfjfnr di? Dijon et l'ami de Grégoire VU; delà le j*mn<* Rainii-r qui deviendra cardinal et légat du saint-siège avant de succéder sur le trône pontifical à Urbain II lui-même^.

î, Iv. tiiKHANL.rH. Année î\U*rg, Carême, p. (JOO-610.

2, - he h'ctiono iiur ad ûnilionem. ab orationc reducitur ad lectionem. • D. MARniKKt Thes.amt-d.^ t, V. Cf. J. (Jii.i.et, De Petro Cellensi. Paris, Hachette, 1881, p. II.

X At\n(îL bàwd., t. V^anii. \W).

Le cloître est surtout le séjour du silence, de l'étude et de l'oraison : trilogie suave qui en fait la poésie comme la fécondité. Se taire avec les vivants, converser avec les morts, prêter Toreille aux harmonies du Saint-Esprit, ouvrir son âme à Dieu pour qu'il la remplisse, selon la belle définition que saint Thomas donne de la prière, telle est la vie clunisienne. Si les grandes pensées viennent du cœur, le cœur se façonne merveilleusement dans la solitude, car la solitude est Tinspiratrice du génie. Aussi bien, quand on y a puisé la connaissance et Tamour de Dieu, est-on capable de connaître et d'aimer efficacement les hommes ; on redescend de la montagne, comme le Moïse du Sinaî, en portant au front le double rayon du savoir et de la sîûnteté, et Ton est digne, comme lui, de commander à un peuple ! Alors faut-il s'étonner de ce témoignage des Chroniques générales de l'Ordre de Saint-Benoit : « Gluny estoit alors comme le cheval troïen, d'où sortoient une infinité d'excellents hommes en doctrine et en sainteté, et des évoques, cardinaux et papes sans nombre, au grand estonnement de tout le monde*! »

Les portes du monastère viennent de se refermer sur le jeune Odon pour donner à son ame prédestinée la mystérieuse consécration du silence. Hildebrand avait séjourné là avant lui. Il vient d'en sortir, et, à cette heure, il est chancelier de l'Église romaine. Après lui, Pascal II viendra s'abreuver à la même source pour continuer la même grande œuvre.

Odon va donc apprendre, dans la vie religieuse, à gouverner les hommes. Outre que le joug de l'obéissance est le meilleur noviciat du commandement, Gluny va lui être aussi une école de haute politique.

Tandis que le monde s'agitait dans les convulsions de la féodalité, Cluny était le désert où Ton pouvait observer à froid le mirage des événements. Au fond de leurs cellules, ceux qui devaient présider à la reconstitution de l'ordre social savaient analyser, dans la vérité, la confusion des hommes et des choses.

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