‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 282 sur 356 · T. I,part. II, n. 11 sqq · texte numérisé non relu

T. I,part. II, n. 11 sqq

la majeure partie des puissances chrétiennes ; on leur signifiait qu'ils n'étaient point de taille à supporter le choc des Turcs. Mais les chrétiens se laissèrent aller à de regrettables excès, brûlant les palais de la ville, enlevant le plomb qui couvrait le toit des églises pour le vendre aux Grecs. Alexis, irrité, leur ordonna de franchir l'Hellespont. Mais, passé le détroit, les croisés continuèrent leurs ravages. Ils arrivèrent enfin à Nicomédie. Là, les Lombards et les Allemands se séparèrent des Français parce que ces derniers étaient trop arrogants, dît le chroniqueur. Lombards et Allemands se choisirent un chef qui s'appelait Renauld. Ils entrèrent en Roumanie et, après quatre journées de marche, arrivèrent sous les murs de Nicée. Ils trouvèreqt là une forteresse vide et tombèrent sur une abondance de victuailles dont ils s'emparèrent. A la nouvelle que les chrétiens occupaient le fort, les Turcs vinrent aussitôt en faire le siège. Devant la porte de la forteresse, il y avait un puits, et au pied même des murs une fontaine auprès de laquelle était sorti Renauld pour guetter l'ennemi. Au jour de la Dédicace de saint Michel archange, c'est-à-dire sur la fin de septembre, les Turcs firent irruption et trouvant Renauld et les autres, ils en massacrèrent un grand nombre. Le reste des survivants se réfugia dans la place. Les Turcs les assiégèrent pour la seconde fois et leur enlevèrent l'eau. Les malheureux souffraient tellement de la soif qu'ils en furent réduits à boire le sang de leurs chevaux et de leurs bêtes de somme. Le siège dura huit jours. Alors, le chef des Allemands, Renauld, entra en pourparlers avec les Turcs qui, finalement, restèrent maîtres de la situation. Les représailles furent atroces : ceux qui ne voulaient pas renier Dieu furent mis à mort; les survivants furent décapités. C'est ainsi que ceux-là, les premiers, eurent l'honneur de souffrir le martyre pour le nom de Jésus-Christ. Puis, apprenant que Pierre l'Ermite et Gauthier sans Avoir approchaient de la ville de Nicée, les Turcs se précipitèrent à leur rencontre : Gauthier et ses soldats périrent jusqu'au dernier.

Peu de temps auparavant, Pierre l'Ermite avait repris la

route de Constantinople, parce qu'il n'arrivait pas à mater ces bandes cosmopolites et ne réussissait point à se faire entendre. La victoire avait enhardi les Turcs. Aussi, dès qu'ils apercevaient des pèlerins^ ils se jetaient sur eux et les massacraient sans pitié.

Ils surprirent aussi un prêtre occupé à célébrer les saints mystères sur l'autel et le mirent à mort. Ceux qui le purent, cherchèrent un refuge dans la cité, d'autres se jetèrent dans la mer ou s'enfoncèrent dans les forêts; d'autres enfin escaladèrent les montagnes pour s'abriter dans un fort. Les Turcs les y poursuivirent et amassèrent du bois autour de la forteresse poui' les y brûler. Mais les chrétien^ les prévinrent, en mettant le feu aux matériaux amoncelés; la flamme se retourna contre les assiégeants. Dieu ne voulait pas abandonner les siens. C'était au mois d'octobre. L'empereur, apprenant la conduite des Turcs envers les nôtres, ne dissimula pas sa joie; il ordonna aux croisés de repasser l'Hellespont, et quand ils furent revenus, il leur reprit leurs armes.

La seconde partie de Tarmée entra dans le pays des Slaves. C'était Raymond, comte de Saint-Gilles, et Adhémar du Puy. Ils eurent beaucoup à y souffrir pour le nom de Jésus-Christ et l'honneur du Saint Sépulcre. Quarante jours durant, ils marchèrent à travers les ténèbres qui étaient si épaisses qu'on voyait à peine devant soi, et partout des Turcs en embuscade. Mais le sage et vaillant comte faisait marcher le menu peuple au milieu, et luimême avec ses hommes d'armes protégeait l'avant et l'arrière contre l'ennemi. Le glaive et la faim décimèrent ses chevaliers. Le pays était néfaste. Même ils ne savaient leur chemin qu'au lever du soleil.

La troisième armée vint à Rome par l'ancienne voie. A sa tête, marchait Robert, comte de Flandre, Robert de Normandie et Hugues le Grand, frère du roi de France, dont Robert le Moine dit : « belle prestance, noble courage qui ne démentait pas sa royale origine ^ ». Ils se rendirent, soit au port de

1. Robert Monach., Rec, d. Ilisl, d. croit,, HisL occ, t. III, p. 739.

Brindes, soit à Bari, soit à Tarente. Saint Hugues et Guillaume s'embarquèrent aussitôt à Bari pour aller aborder à Dui'azzu. Mais à la nouvelle de leur arrivée, le chef de la ville, mal intentionné à leur égard, leur intima l'ordre de partir et voulut qu'ils fussent conduits sous bonne garde à l'empereur de Constantinople à qui ils prêteraient serment de fidélité. Godefroi de Bouillon, le premier chef de l'expédition, arriva à Gonstantinople avec sa nombreuse armée l'avant- veille de Noël. Il gîta en dehors de la ville et il demeura là jusqu'à ce que l'aimable empereur se décidât à lui faire les honneurs de l'hospitalité à l'intérieur de la ville. Une fois mis en sécurité, il donnait Tordre chaque jour, à ses soldats du dehors, d'apporter tout ce qui était nécessaire. Et quand ils croyaient pouvoir sortir avec confiance partout où ils voulaient, le perfide Alexis les faisait ohserver attentivement ; il ordonnait à ses Turcs et à ses PétchPnègues de leur faire la guerre. Baudouin, le frère du duc, averti de cette trahison impériale, se posa en éclaireur. Surprenant un beau jour les Turcs occupés à massacrer les siens, il se rua de bon cœur sur eux, les dompta, avec l'aide de Dieu et en fit unt' capture de soixante. Quelques-uns furent passés au fil de Tépée et les autres conduits au duc. L'empereur, l'apprenant, entra dans une grande colère. Godefroi, le voyant furieux, fit sortir ses chevaliers de la ville et les fit camper où ils étaient auparavant. Sur le soir, Alexis lança ses troupes contre lui et contre les croisés du Christ. Godefroi soutint l'attaque contre l'empereur, tua sept de ses hommes et poursuivit les autres jusqu'aux portes de la cité. Revenu au campement, il y demeura cinq jours jusqu'à entente avec l'empereur. Celui-ci lui demanda de repasser l'Hellespont avec promesse de lui envoyer des vivreset de donner aux pauvres de qi^oi manger ^ Alexis Cora-

I. Cf. Baromus, Annal., XVIII, p. 39-40. Urbain II a dû écrii-e certaines lettn.'s à Alexis Comnène. Mais celle que Baronius lui fait écrire en décembre 1095 oi. après lui, les meilleurs écrivains de l'école allemande actuelle, est démonlnv fausse par le comte Riant {Inv. aHt., l, p. 125 sq.)* H ne parait pas naturel, eo effet, que le Pape se soit adressé à Alexis pour lui demander de protéger les croisés : « ut quibuscumque rébus poteris justissimo bcllo gloriosoque faveas • (MiGNE, CLI, c. 485), quand Alexis était considéré en Occident comme les appelant lui-même.

nène avait désiré l'inlervention de TOccident. Mais la cour de Byzance, drapée dan^ sa dignité, dut se sentir blessée devant une irruption de barbares. Alors on comprend cette réception*. Mais revenons à notre Pontife. A son retour de France, il avait été accueilli par la comtesse Mathilde qui s'empressa d'aller à sa rencontre, comme nous Tapprend Domnizo. — Sigonio 2 rapporte également qu'il fut reçu avec de grands honneurs par la comtesse Mathilde et les seigneurs de la Lombardie. Quant à Bernold, comme nous l'avons vu déjà, il compare ce retour à un triomphe, et faisant, selon son habitude, commencer l'année à la Nativité du Sauveur, il s'exprime ainsi : a Le Seigneur Pape étant enfin rentré dans la ville sainte en grande pompe et au milieu d'une joie délirante, célébra très solennellement à Rome la naissance du Sauveur, entouré de ses cardinaux. Toute la ville de Rome lui était soumise, à Texception de la tour de Crescentius où se tenaient enfermés les partisans de Guibert. »

1. M. Chalandon (Essai sur le règne iV Alexis 1"' Comnène, — passim) est beaucoup moins sévère sur l'attitude gc^n<Vale d'Alexis vis-à-vis des croi*''S.

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