CHAPITRE IV
I. — Retour du Pape a Rome. — Concile de Latran. — Nouvelles faveurs accordées aux Moines.
Pareil au Sauveur entrant à Jérusalem triomphalement comme un roi plein de mansuétude, Urbain II rentrait pacifiquement dans Rome. Si les anciens de la Ville lui avaient demandé, comme autrefois ceux de Bethléem à Samuel : Votre entrée estelle pacifique? — Pacifique, aurait répondu le doux Pontife*. C'est d'ailleurs l'expression même dont il se sert en parlant de son retour dans la Ville Eternelle dans sa lettre à Hugues de Lyon que nous aurons à citer : ic Nous sommes arrivé pacifiquement à Rome, accompagné de la comtesse Mathilde et accueilli par une foule nombreuse 2. » Lui-môme était au comble de la joie, comme il s'en exprime a Hugues : « Grâce à Dieu, lui dit-il, nous sommes en sécurité et dans Tallégresse. »
Cependant il y avait une lutte inévitable, celle qu'il fallait diriger contre Tantipape. Celui-ci fut chassé par le peuple, et repoussé dans la forteresse. C'est grâce à la comtesse Mathilde avec le secours des guerriers présents à Rome que le Pape de- . vint maître enfin de la situation.
Le retour du souverain Pontife et les événements de la croi-
2. ... UsQue ad Urbem cura Corn. M. pacifiée venimus, urbem honestissime ciim proceclentium stipationc frequcntissima introiviiuus. - Migne, 151, 488.
sade donnèrent le branle aux populations vers le centre du monde catholique. L'aflluence, cette année-là, y fut si considérable que les habitations ne suffirent pas à abriter les pèlerins. Un grand nombre d'entre eux se virent obligés de dresser leurs tentes dans la campagne romaine.
Robert Courteheuse, duc de Normandie, et Odon, évêque de Bayeux, au rapport d'Orderic Vital, eurent alors une entrevue avec le Pape et après avoir reçu sa bénédiction, partirent pour hiverner dans la Fouille. Dans sa chronique du Mont-Cassin, Pierre Diacre ajoute que les croisés s'arrêtèrent au monastère de Saint-Benoît, pour attirer la protection du bienheureux patriarche sur leurs personnes et leurs entreprises et se recommander aux prières des religieux*.
Les affaires d'Henri IV en Italie n'étaient pas plus brillantes que celles de son pseudo-pape. Pendant l'absence d'Urbain, il avait mis le siège devant Nogera, mais sans succès, comme nous l'apprend Domnizo, qui fait la description de ce siège. Quant' à Mathilde, qui depuis sept ans — ce sont les paroles do
1. Est-il vrai que dès les pi-eniiors joui*s de son retour à Rome, à la fin du mois de décembre, le Pape ait écrit à l'archevêque de Tolède, Bernard de Sédirac, pour lui commuer son vœu de Terre Sainte et lui enjoindre à la place la restauration delà ville de Tarragone? La chose est douteuse. Les historiens partisans de la primatie de Tolède Tont prétendu. (En s'appuyant sur Rodrigue de Tolède, écri>*ain du xui* siècle qui disait avoir puis*'* ce fait dans un recueil des lettres d'Urbain II et sur une lettre de Pascal II à Alphonse de Castille.) Les auteurs de Tarragone aucontraii*e l'ont passé sous silence.
11 est certain que Bernard qui avait assisté au concile de Clermont et pris la croix, n'alla pas en Terix? Sainte et demeura cependant à l'abri des censures qui frap))èi'6nt les abstentionnistes. Il paraît donc C4?rtain que le Pape commua .son vœu.
D'autre part, il exhorta sans doute l'archevêque de Tolède à rebâtir Tarragono, mais la commutation du vœu n'a pas une connexion nécessaire avec la reconstruction de cette ville et la certitude d'une lettre du Pape à ce sujet n'est pas établie Cf. Comte Riant {Archiv. or, lai., I, p. 128), lequel suppose que ce passage de la lettre de Pascal II : • volo (expeditionis llierosolymitanœ) in reparatione Tarraconensis urbis et ecclesiœ commutato », a été interpolé.
Quoiqu'il en soit, il est à remarquer que le souverain Pontife, malprré sa sollicitude, à ce moment brûlante, pour les intérêts généraux de la chrétionté dans la grave question des croisades, demeum également soucieux des églises particulières. Il renvoya Bernard de Tolède qui était venu à Rome pour s'unir aux croisés; il voulait assurer la prospérité de ce diocèse de création réc<'nte et où des difficultés venaient de surgir, craignant que l'absence du pasteur ne fût une cause de désastre pour la plantation nouvelle.
Bcrnold — était restée à peu près seule pour lutter contre Henri, l'hérésiarque Guibert et leurs complices, elle eut enfin en cette année la satisfaction de chasser l'empereur de la Lombardie et de recouvrer toutes ses possessions, aidée sans doute par cette foule de vaillants guerriers qui, à la voix d'Urbain, se rendaient à la croisade et dont l'arrivée en Italie jeta la terreur dans Tànie du prince excommunié. Accompagné d'un petit nombre des siens, il se retira à Ratisbonne ^ où il passa le reste de l'été. 11 alla ensuite camper autour de la forteresse de Nuremberg, réduit à la vie obscure d'un simple particulier et se rendit enfin à Spire, où il demeura longtemps dans la même situation.
Devenu seul maître de Rome, où il vivait tranquille et entouré d'honneurs, le souverain Pontife jugea à propos, pour affermir plus entièrement son autorité sur la Ville Eternelle, de faire renouveler entre ses mains le serment de fidélité aux citoyens romains et aux délégués des provinces du patrimoine de Saint- Pierre.
Il est certain que, dès le commencement de l'année 1097, il était en possession du palais de Latran, comme on le voit d'après une bulle adressée à Hugues de Cluny^. Cette bulle avait pour objet de confirmer les biens et les droits du monastère, le droit d'asile en particulier, et à ce titre elle offre un grand intérêt. « Nous ordonnons, dit le Pape^ avec l'autorité de celui dont nous tenons la place, malgré notre indignité, que ce monastère et les lieux qui en dépendent soient le sein de la miséricorde pour ceux qui s'y réfugient, qu'ils deviennent le port du salut et de la bonté. Que le juste y soit accueilli, que le méchant, désireux de la pénitence, n'en soit point repoussé; que les bons offices de la charité fraternelle y soient offerts aux innocents, qu'on n'y refuse pas aux coupables les encouragements et l'indulgence, et si quelque pauvre âme chargée d'anathèmes aborde en ces lieux de refuge, qu'on ne la prive ni du pardon ni de la miséricorde qu'elle implore, ni des secours utiles, ni de la sépulture, mais qu'on l'oblige en toutes manières. Car il est juste que dans le