WiLi.. Malmesb., ap. IUron., XVIII, p
tinuo Guillaume de Malmcsbury; Anselme demeura paisible et donna sa bénédiction au roi qui ne la refusa point. Il déclara seulement que cette colère du roi lui faisait mal, car, à bien prendre les choses, ce voyage qu'il entreprenait était dans l'intérêt spirituel du roi lui-même.
Sans perdre de temps, il mit ordre aux affaires de son diocèse, fit ses préparatifs de départ et accueillit charitablement deux des évoques hostiles à résipiscence. Alors il se rendit à Douvres où la politique ombrageuse du roi soumit ses bagages à un minutieux examen.
Comme on ne lui trouva point d'argent, on le laissa partir. Il passa d'abord en France, et, s'étant rendu à Cluny, il y célébra avec saint Hugues la solennité de Noël. Il partit ensuite pour Lyon où il fut reçu avec beaucoup d'égards par un autre Hugues, l'archevêque de cette ville. A Lyon, un nouveau sujet d'inquiétudes l'attendait. Il fut pris d'un grand mouvement d'angoisse à la pensée que peut-être son voyage déplairait au souverain Pontife. Dans cet état d'incertitude, il prit le parti d'envoyer une lettre au Pape pour lui demander ce qu'il devait faire.
En recevant cette lettre d'Anselme, le Pape fut rempli d'une grande joie, et pour toute réponse, lui manda d'activer rapidement son départ pour Rome. Le saint évêque obéit sur-le-chamj», et se mit en route. Il célébra les fêtes de la Passion et de Pâques, soit au monastère de Saint-Just de Val»âpre, près de Suze, soit dans celui de Saint-Michel-de-Cluse. Eadmer et Baudoin, tous deux religieux de l'église de Gantorbéry, l'accompagnaient.
Les voyageurs so dirigèrent aussitôt vers Rome, en petite escorte et incognito. Le primat de Gantorbéry descendait dans les monastères qu'il rencontrait sur sa route sans se faire connaître. Ainsi au Val-âpre on lui raconta que l'archevêque Anselme était venu jusqu'à Plaisance et qu'il avait jugé bon de rebrous- S(»r chemin. Anselme dans ces circonstances ne disait mot; .il se contentait de rabattre son capuchon sur sa tête. Mais la seule vue d'un si éminent personnage le désignait malgré lui à l'admiration des peuples. Ceux même qui nous inspiraient quelque crainte, dit Eadmer, nous donnaient l'hospitalité. Maintes fois,
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il arriva qu'hommes et femmes , dans les auberges italiennes, sollicitaient un entretien avec le saint et lui demandaient sa bénédiction.
Les schismatiques, avertis de la venue du primat de Cantorbéry, surveillaient rapproche de son escorte qu'ils croyaient brillante. Mais, déjouant leur convoitise, Anselme traversa tranquillement leurs pièges avec un simple froc. Constamment entouré du prestige de cette sympathie populaire, il arriva enfin à la Ville Eternelle. Il se présenta de suite au Latran, que le Pape habitait alors. Urbain le reçut avec une extrême bonté et mit une partie de son palais à sa disposition, demandant qu'on lui laissât prendre du repos ce jour-là.
Le lendemain matin, le souverain Pontife rassemble la cour romaine et annonce l'arrivée du .nouvel hôte. Anselme est présenté à la cour et un siège lui est offert en face du Pape. Selon la coutume, il se prosterne aux pieds du souverain Pontife, mais celui-ci , le relevant aussitôt, Tembrasse et invite la curie romaine à se réjouir. Par trois fois, la curie acclame Tarchevéque.
Quand le silence s'est rétabli, le Pape fait longuement Téloge d'Anselme. Il le désigne à tous comme un homme de grande vertu et de profonde religion, un maître de la science, un second pape en quelque façon et le patriarche d'un autre monde ^, mais en même temps d'une humilité telle, qu'il a bravé périls de la mer, fatigues d'un long voyage pour venir demander au successeur de Pierre une ligne de conduite, alors que lui, Pape, aurait besoin de ses conseils. « Voyez alors, ajoute-t-il, avec quelle affection nous devons le recevoir, et de quels honneurs nous devons l'entourer! »
Anselme, dans son humilité, rougit de s'entendre ainsi louanger par un si grand homme , lui qui ne pensait à rien moins qu'à sa valeur personnelle. Il laissa dire cependant; les convenances, pensa-t-il, lui faisaient un devoir de so taire plutôt que de réclamer.
1. « Quasi coraparoui volut altorius orbis apostolicum et patriarcham. • Ead., ap. Baron., XVIII, 43.
C'est 'alors que, sur la demande du Pape, il exposa les motifs de son voyage, selon toute la vérité et la discrétion possibles. Urbain l'écouta avec attention et lui promit pleine et entière assistance. Il voulut que le palais de Latrau fût la demeure du saint évoque et qu'il restât en sa compagnie jusqu'à l'heureuse issue de ses démarches. Urbain écrivit donc à ce sujet au roi d'Angleterre. Le saint prélat en fit autant de son côté. Mais le roi, au reçu des deux lettres, fut tellement indigné qu'il ne daigna pas môme toucher du doigt celle d'Anselme.
Fatigué de tous ces hommages dont on l'entourait, Anselme, après avoir passé dix jours à Rome, se retira à l'abbaye de Saint-Sauveur, près de Télésia, dans la terre de Sabour, où l'avait invité Jean, abbé de ce monastère, qui avait été autrefois son disciple au Bec. Inutile de dire quelle joie ce fut pour l'archevêque si amateur de solitude. « Voilà le lieu de mon repos, j'y demeurerai! » s'écria-t-il. Comme les chaleurs y étaient très grandes, afin qu'Anselme pût respirer un air frais, Jean le conduisit dans une villa que l'abbaye possédait à Schiavi, au sommet d'une montagne ombragée. Le saint évèque y vécut pendant quelque temps dans une paisible solitude, loin du bruit de la cour, s' occupant principalement aux exercices spirituels et à l'étude des saintes lettres. C'était sa vie d'autrefois, celle qu'il pleurait, celle qu'il avait échangée pour le malheur d'être évêque. Nuit et jour il se livrait aux joies de la contemplation. Il employa aussi ses loisirs à mettre la dernière main à un excellent ouvrage qu'il avait commencé depuis longtemps déjà en Angleterre, comme il le dit dans le Prologue et qui avait pour titre : Cur Deus homo.
Ce livre visait les infidèles, comme lui-môme l'indique dans la Préface. Or, il y avait dans la région où il se trouvait alors, au rapport d'Eadmer, un grand nombre d'infidèles à la solde de Roger, comte de Sicile, occupé au siège de Capoue. Ces infidèles étaient généralement disciples de Mahomet, et, à ce titre, répugnaient souverainement à croire qu'un Dieu se fût fait homme. Le même Eadmer atteste qu'Anselme était en grande
vénération au milieu d'eux. Aussi le digne archevêque exerçaitil auprès de ces pauvres égarés le double apostolat de la science* et de la sainteté personnelle.
Cette bienveillance invariable à Fabri de toute acception de personne lui gagnait tous les cœurs. « Un grand nombre de païens, en effet, attirés par le renom de cette bonté, venaient fréquemment nous voir, dit Eadmer, et, après avoir été hébergés par Anselme lui-même, ils s'en retournaient charmés de son hospitalière tendresse et ne tarissaient pas d'éloges à son endroit auprès de leurs compagnons. »
Aussi Tavaient-ils en si grande vénération que sur notre passage à travers les camps réunis, raconte le chroniqueur, ils levaient les mains au ciel, demandant pour lui la félicité, baisaient ses mains selon la coutume usitée dans leur pays, se mettaient même à genoux devant lui et se répandaient en intarissables remerciements.
Plusieurs d'entre eux se seraient fait instruire par lui de la doctrine chrétienne, et se fussent convertis à la foi, n'eût été la crainte du comte. Celui-ci, en effet, ne leur permettait pas sans peine de passer au christianisme. « Dans quel but le faisait-il? Je l'ignore, répond Eadmer, il ne m'importe pas de le savoir, je laisse à Dieu le soin de juger. »
Comme l'eau manquait à Schiavî, Anselme, dit-on, se mit en prières et obtint de Dieu une source d'eau vive *.
Les Normands, dont plusieurs avaient été ses compagnons à l'abbaye du Bec, ne le laissèrent pas longtemps tranquille dans sa Thébaïde. Sa réputation s'étant répandue jusque dans le camp de Roger qui assiégeait Capoue, celui-ci invita Thomme de Dieu à venir le visiter, afin de l'aider à marcher avec assurance dans la voie du salut. A l'arrivée d'Anselme, Roger alla au-devant de lui et l'entoura d'une brillante escorte de chevaliers. Voici ce qu'en rapporte Eadmer : « Ayant appris que
1. On montre encore aujourd'hui à Schiavi un puits de cent palmes de profondeur, creusé dans le roc vif, et dont saint Anselme présida et bénit Pouvertun?. Ses eaux ont opéré plusieurs fois don guérisons miraculeuses. Cet endi-oil s'appelle encore la Source de TArchevôque.
rarchevêque Anselme de Canlorbéry s^était réfugié dans son voisinage, au monastère de Schiavi, le comte Roger de Sicile le fit supplier de sa part et de la part du duc de Fouille, de se rendre au camp, pour y apporter la bénédiction de sa présence et de ses salutaires paroles. Notre bienheureux Père se mit aussitôt en marche. Nous étions encore très loin sur la route, lorsque le duc lui-même, avec une nombreuse escorte de chevaliers, vint à la rencontre d'Anselme et, Tembrassant, le remercia avec la plus tendre effusion. On nous établit sous des tentes, loin du tumulte et du bruit des armes, dans un petit oratoire complètement abandonné, qui nous servit à la fois de lieu de travail et de salle de réception. Chaque jour le comte de Sicile, le duc d'Apulie et les autres princes y venaient entretenir notre bienheureux Père et recevoir les conseils de sa sagesse et de sa charité. »
Le saint archevêque demeura quelques jours avec Roger. Cependant Urbain II, craignant que cette guerre ne troublât la paix de Tltalie, se rendit aussi au camp du duc Roger, pour offrir sa médiation et arrêter l'effusion du sang.
Dès son arrivée au camp, le comte fit aménager six tentes pour le recevoir, raconte Malaterra, et lui fournit avec la plus grande libéralité tout ce dont il avait besoin. Le Pape savait qu'il est écrit : Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent la paix! Et encore : Bienheureux les pacifiques parce qu'ils seront appelés fils de Dieu ! Et encore : Ayez la paix, et le Dieu de paix et de dilection sera avec vous. Surtout il sentait le soin de toute la chrétienté reposer sur sa tête. Alors il vint au camp pour arrêter la guerre.
Il eut d'abord une entrevue avec le duc, le comte et le prince. Ceux-ci, tout de suite, acceptèrent de recourir à l'arbitrage du Pape, si les habitants de Capoue y consentaient pour leur part. Les assiégés donnèrent leur consentement et on fixa jour et heure. Le Pape se réjouissait déjà. Mais dans la discussion des griefs on ne s'entendit pas. Les juges donnant tort aux habitants de Capoue, ceux-ci poussèrent la contradiction jusqu'à l'injure et déclarèrent ne pas se soumettre
à la décision qui serait prise. Urbain II prenait visiblement fait et cause. pour les princes, ce qui lui donna occasion de faire Téloge de la valeur du comte dont il déclara la vie absolument nécessaire à Rome et à l'Italie, car, disait-il, il en impose, par la crainte, à un grand nombre que le seul amour du bien ne réussirait pas à comprimer. Désespérant donc pour le moment de réussir à faire cesser les hostilités, le Pape se décida, au rapport d'Eadmer, à rester avec saint Anselme au oamp de Roger, ou du moins dans les environs, jusqu'à la reddition de la place, afin d'être plus à même de pacifier dans la suite ces différends. Orderic Vital confond ici les faits et les dates et il a soih, avec raison d'ailleurs, de renvoyer le lecteur à Eadmer. Mais Geoffroi Malaterra, témoin oculaire des faits qu'il raconte, nous apprend qu'Urbciin, plus préoccupé des intérêts de l'Eglise que des affaires temporelles, voyait qu'il ne pouvait arriver à un résultat, et, très désireux d'ailleurs de fuir au plus tôt cette vie tumultueuse des camps, donna la bénédiction aux deux Roger, au jeune Richard, prince de Capoue, et à toute l'armée, puis se rendit à Bénévent pour y attendre la fin du siège.
Il faut croire en effet que ce fut pendant le cours de ce siège que le Pontife, voyant s'évanouir Tespoir de rétablir la paix, se retira dans la ville de Bénévent qui relevait du domaine pontifical. Il n*en sortit qu'après la prise de Capoue pour retourner auprès du comte Roger *. Urbain lui-même fait allusion à ce voyage dans un rescrit délivré à la fin de cette année en faveur des religieux du Mont-Cassin, contre l'abbesse du couvent de Gingli. Nous avons dit plus d'une fois que le vicaire de Jésus- Christ n'allait jamais, en politique, sans le conseil des religieux ses fils. Étant à Bénévent, il fit appel aux lumières, non de Bruno qui semblait s'obstiner à l'immobilité dans la solitude, mais à son coadjuteur le bienheureux Lanuin dont il avait entendu louer la prudence par le comte de Sicile. Il l'invita donc à se rendre
1. Il y confirma Auson dans la possession du titre seigneurial de cette vill»». Mais Auson en fut dépouillé trois ans plus lard par le pape Pascal II,
à Salerne, où il pourrait descendre et demeurer chez l'archevêque Benoit, lequel lui apprendrait ce qu'il devait faire pour le bien de rËglise. « Ne manquez pas, lui ajoutait le Pape, de saluer le maître Bruno et ses frères K » Le B. Lanuin fut en effet chargé par le Pape de régler un différend qui s'était élevé entre l'archevêque de Salerne et certains seigneurs normands. Urbain II le récompensa en ratifiant les privilèges dont il avait été l'objet de la part de l'évêque de Squillace et du comte Roger 2. Et cette confirmation de faveurs avait invariablement le même but : (( aider les Chartreux à contempler les grandeurs de Dieu dans la paix et parvenir aux délices de sa présence ».
Mais il est bon de constater que là ne se bornait pas, dans le secret, Tefficacité de leur rôle. Elle éclatait au contraire au grand jour, dans les délibérations des Papes et même dans le triomphe des rois. C'est ainsi que Roger, tandis qu'il était occupé au siège de Capoue, comme il le raconte lui-même, dut son salut à l'extraordinaire intervention de Bruno qui priait pour lui. Il fut sur le point d'être trahi par le Grec Sergius qu'il avait établi aux avant-postes et qui avait eu le malheur de se laisser séduire par l'or du prince de Capoue. Roger endormi voit venir près de son lit un majestueux vieillard, pleurant, les vêtements déchirés, qui a tous les airs du vénérable Bruno : « Lève-toi vite, lui crie celui-ci, aux armes! » Aussitôt Roger se lève, monte à cheval, commande à ses guerriers de prendre les armes et le bruit occasionné dans le camp par le tumulte met en fuite l'impie Sergius et sa suite. Voilà ce que faisait la prière des moines.
Aussitôt après la prise de Capoue, d'après Eadmer, Anselme et Urbain se rendirent à Aversa. Le Pontife séjourna au palais de la ville ; quant à Anselme, il reçut l'hospitalité dans l'abbaye bénédictine de Saint-Laurent, aux environs de la ville. C'est là qu'un jour Anselme demanda au Pontife l'autorisation d'abandonner le gouvernement de son église pour se retirer dans un monastère et y vivre en simple religieux. Urbain, loin d'accueillir favora-