‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 298 sur 356 · UoHELLi, Itulia sacra f IX, 4-J · texte numérisé non relu

UoHELLi, Itulia sacra f IX, 4-J

blement sa demande, l'en reprit vivement, et, en vertu de la sainte obéissance, lui défendit d^abandonner jamais la charge de son troupeau. Voici d'ailleurs en quels termes Eadmer s'exprime sur ce sujet. Le langage qu'il fait tenir au Pape parait n'être pas tendre, mais la sévérité de celui-ci est le signe le moins équivoque de sa tendresse en de telles conjonctures. Dès que l'archevêque eut parlé, dit Eadmer, le Pape surpris poussa cette exclamation :

« Oévêque! ô pasteur! auriez-vous déjà résisté jusqu'au sang? Vous n'avez même pas reçu la moindre blessure, et déjà vous voulez abandonner la garde du troupeau que le Seigneur vous a confié! N'est-ce pas dans le soin de ses brebis que le Christ éprouve l'amour de Pierre envers lui ? et voici qu'Anselme, Anselme le saint, le génie de notre temps, voici que ce grand homme ne songe qu'au repos, déserte le champ de bataille et ne craint pas d'abandonner les brebis du Seigneur à la dent des loups. Mais que dirai-je donc, moi? Par quel lien peut se flatter d'être attaché au Seigneur celui qui fuit les périls dont le Seigneur lui-même se sert pour éprouver notre amour ? Ah ! mon bien-aimé frère Anselme, loin de vous, loin de votre foi de telles pensées ! Gardez-vous de ne plus jamais m'inquiéter par de pareilles requêtes. Sachez que non seulement je ne vous accorde pas ce que vous demandez, mais qu'au nom du Dieu tout-puissant, et par l'autorité du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, je vous ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de conserver, tant que vous pourrez, la charge primatiale du royaume d'Angleterre, comme vous l'avez fait jusqu'ici. Si la violence du tyran au pouvoir ne vous permet pas en ce moment d'y retourner, gardez du moins en face de la chrétienté tout entière votre titre d'archevêque, avec puissance de lier et de délier, tant que vous vivrez, dans le pays même d'où l'on vous a banni, et continuez à porter partout vos insignes de primat de Gantorbéry. »

Anselme, touché par ces nobles paroles, promit obéissance surle-champ. Il ajouta, pour légitimer sa conduite, que ce n'étaient ni les coups, ni les tortures, ni même la mort qu'il redoutait. S'il avait voulu renoncer à son siège, c'est qu'il lui semblait

impossible de concilier Tobéissance due au bienheureux Pierre, avec la fidélité que, au dire des évéques anglais, il devrait à un roi mortel :

« Ma conscience me rend témoignage d'être prêt avec la grâce de Dieu, à souffrir mille morts pour la défense des brebis spirituelles du Christ. Mais on ne m'a point mis en face du mar* tyre; on m'a simplement exilé. Sans parler du roi, ce sont les brebis elles-mêmes qui ont chassé leur pasteur. Les évêques qui, entre mes mains, ont fait serment d'obéissance, sont unanimes à me conseiller d'abjurer la fidélité que je dois au bienheureux Pierre, pour conserver celle que, selon eux, je devrais à un roi mortel. Comme je leur répondais que dans les conditions qui m'étaient faites, dans l'impuissance, d'observer les deux termes du commandement évangélique : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », je préférais encourir la disgrâce de César plutôt que de trahir les intérêts de Dieu, ils osèrent me dire que, selon leur manière de voir, ils ne supporteraient pas qu'on fit injure au roi leur seigneur et que nul dans le royaume n'avait le droit d'agir sans son ordre ou sans sa permission.

« Maintenant, ô père, que puis-je faire avec de tels hommes? » c( Vous ferez pour le mieux, suivant les circonstances, lui répondit le Pape. Certes, ne croyez pas que je sois insensible aux outrages que vous avez subis, ni aux injustices dont vous êtes encore victime, ou que je veuille laisser le glaive de Pierre inerte entre mes mains. Tenez-vous pour averti de vous trouver en personne au prochain concile que j'ai résolu de célébrer aux calendes d'octobre à Bari, dans la basilique de Saint-Nicolas. Ne manquez pas de vous y trouver. Là, vous verrez de vos yeux, vous entendrez de vos oreilles les mesures de justice et les censures dont seront frappés le roi d'Angleterre et ses complices, avec les princes, ses imitateurs, qui se sont élevés contre la liberté de l'Église de Dieu. » A la suite de cette conférence, continue Eadmer, l'homme de Dieu retourna dans sa chère solitude de Schiavi, dans l'attente du concile. On ne sait vraiment ce qu'il faut admirer davantage, la fermeté du suprême Pontife ou

la docilité d'Anselme. Guillaume de Malmesbui'y nous apprend jusqu'à quel point celui-ci poussait Tesprit de simplicité et d'obéissance. D'après lui, Anselme conjura le souverain Pontife de lui donner un supérieur auquel il serait soumis jusque dans le détail de ses moindres actions. Le supérieur ne fut autre qu'Eadmer, comme il nous le raconte lui-même, et le grand archevêque, sans sa volonté, ne se serait pas permis le moindre mouvement.

Après la prise de Capoue, le Pontife, ayant appris que les deux Roger s'étaient rendus à Salerne, se hâta de venir les rejoindre avant que le comte Roger s'embarquât pour la Sicile. Tout le peuple de Salerne se porta en procession à la rencontre du Pontife, des archevêques. et de toute son escorte. Pendant les quelques jours qu'il passa dans cette ville, il eut avec le comte Roger plusieurs entrevues marquées au coin de l'intimité la plus cordiale. Au dire de Geoffroi Malaterra en effet, le Pape et le comte étaient unis de la plus étroite amitié. Urbain aimait cette franche figure de Normand dont le zèle avait été magnifique dans la restauration des églises de Sicile : « sa vie, avait-il dit<, est d'une valeur inestimable pour Rome et pour l'Italie* ». Aussi, d'après le même Geoffroi, le Pape ayant remarqué que le choix qu'il avait fait de Robert, évêque de Traîna, comme prélat apostolique en Sicile, déplaisait au comte Roger, qui n'avait pas été préalablement consulté, révoqua cette nomination. Puis, à cause des éminents services que ce prince avait rendus à la chrétienté, Urbain l'investit lui-même des fonctions de légat apostolique dans toute la Sicile avec la clause que, durant la vie du comte, ou de Simon, son fils, ou encore de son autre fils, héritier légitime de ses droits, aucun autre légat ne serait envoyé en Sicile sans leur assentiment. Telle est l'origine de cette fameuse bulle qui a fait tant de bruit et soulevé tant de difiicultés contre le Saint-Siège. Voici ce diplôme, traduit des annales de Baronius'^.

1. - ... vitaraque ojus orani cura Ronise et Italiœ pernecessarium a.sserens -. G. Malatekra, ap. B.uiox., Annal., XVIII, 44.

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