‹ Un Pape français: Urbain IIChapitre 299 sur 356 · AnnaL, XVIII · texte numérisé non relu

AnnaL, XVIII

« Urbain, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre très cher fils Roger, comte de Calabre et de Sicile, salut et bénédiction apostolique.

« Puisque, grâce à Dieu, votre sagesse a été conquérante et a mérité de grands honneurs, puisque par votre zèle l'Eglise a largement empiété sur les terres des Sarrasins, puisque votre parfaite soumission au Saint-Siège s'est manifestée do mille manières, nous vous adoptons très particulièrement comme le fils très cher de cette même Eglise catholique. Aussi, pleinement confiant dans la valeur de vos dispositions, nous vous renouvelons par écrit ce que nous avons promis de vive voix, que pendant tout le temps de votre vie, ou celle de votre fils Simon ou celle d'un autre qui soit votre héritier légitime, nous ne mettrons aucun légat de l'Eglise romaine, contre vos intentions et votre gré, dans les terres soumises à votre domination. Bien plus, ce que nous ferions par un légat, nous voulons que vous le mainteniez par votre zèle, et cela, quand même nous vous enverrions un légat a latere, dans l'intérêt de vos Églises et pour l'honneur du Saint-Siège auquel vous avez parfaitement obéi et que vous avez courageusement assisté dans tous ses besoins.

« Si l'on tient un concile, et que je vous mande d'y envoyer des évéques et des abbés de vos terres, vous enverrez ceux (|ue vous voudrez et retiendrez les autres pour le service et la garde des Églises. Que le Tout-Puissant dirige vos actes selon son bon plaisir, vous pardonne vos fautes et vous conduise à l'éternelle vie!

« Donné à Salerne par les mains de Jean, diacre de la sainte Église romaine, le trois des noues de juillet, indiction septième, la onzième année de notre pontificat. »

De nombreux écrits ont été publiés pour et contre cette constitution.

Sans entrer dans de grands détails sur ce grave sujet, qu'il nous suffise de dire que la bulle d'Urbain II, fût-elle authentique, comme le prétend Baronius, ne renferme en aucune manière les fatales conséquences qu'on a voulu en tirer pour

la création postérieure de la fameuse monarchie ecclésiastique de Sicile. Les faveurs du Pape, d'après les termes stricts de la bulle, ne s'adressaient qu^à Roger et à ses successeurs immédiats, et Ton conçoit sans difficulté la mesure d'exception dont ceux-ci ont pu être l'objet à cause de leurs exceptionnels services rendus à l'Eglise. Mais il est impossible de supposer que la reconnaissance pontificale soit allée jusqu'à la concession d'un privilège absurde qui ne tendait à rien moins qu'à la destruction de l'unité de l'Eglise. Ce fameux tribunal en effet, constitué au seizième siècle à Salerne et appelé « Monarchie de Sicile », s'arrogeait là double puissance spirituelle et temporelle, jugeait en dernier ressort sans permettre qu'on en appelât au Saint-Siège et supprimait ou cassait à son gré les constitutions des Papes. Le souverain était tout à la fois pape et roi en Sicile.

Baronius a démontre que la lettre du Pape, loin d'autoriser la création de la Monarchia de Siciliay avait au contraire flétri d'avance les abus intolérables de ce monstrueux tribunal. Aussi pour récompense encourut-il toutes les rigueurs de la cour d'Espagne, dont la Sicile relevait alors. Le tome XI de ses Annales qui contenait le traité sur la fameuse question fut brûlé sur la place de Tolède. Puis le pieux cardinal ayant été proposé pour le souverain Pontificat au conclave qui suivit la mort de Clément VIII, l'Espagne opposa son veto le plus absolu à cette élection; Baronius eut 37 voix au conclave, Léon XI fut élu.

Tandis que le Pape et le comte étaient à Salerne, à la demande de celui-ci et de l'archevêque Alphan, Urbain II rendit à l'église de Salerne son droit de primatie qu'elle avait autrefois exercé sur les églises de Conza et d'Acerenza. On sait que la domination de Roger s'étendait sur la Galabre ultérieure à la pointe de l'Italie méridionale ^

Ce fut encore pendant son séjour à Salerne qu'Urbain II, en présence des prélats réunis dans la chamhre haute du palais

1. - Alphano, archiopiscopo Salernitano, ojusquo siiocossoribus AcherontiiuF ot ConsontiiiîTî provinciaruni primatum asseris, petonlo Rogcrio duco. ■ Anno 1098, Ughelli, Italia sacra. Vil, 393.

archiépiscopal, avoua humbleihent ^ par suite des j'eprésentations de rarchevêque de Salerne, qu'il aVait accordé, sans le savoir, trop de privilèges au couvent de la Gava, au détriment de l'église de Salerne elle-même. A la suite, il en écrivit à tous les fidèles pour les informer qu'il avait cassé le privilège accordé à la Gava 2.

IV. — Victoires des croisés. — PrfisE de Nicke ET d'Antioche.

Pendant que ces événements s'accomplissaient en Italie, les croisés, après de nombreux combats, dans le cours de la présente année et de la précédente, s'emparèrent de Nicée, puis d'Antioche. Mais les barbares, accourus de différentes provinces à la nouvelle de ce dernier désastre des leurs, rassemblèrent toutes leurs forces pour attaquer l'ennemi commun. Vainqueurs la 'veille, les chrétiens se trouvèrent si étroitement bloqués dans la place qu'il ne leur restait plus aucun espoir d'échapper. Mais à défaut de tout secours humain, l'assistance d'en haut vint tout à coup relever leur courage. Le bruit se répandit qu'on venait de découvrir miraculeusement la sainte Lance qui avait transpercé le côté du divin Rédempteur. Gette heureuse découverte ranima tellement les croisés, que, la regardant comme un présage certain de la victoire, ils se ruèrent avec fureur sur l'armée des Sarrasins et les mirent complètement en déroute. Voici d'ailleurs les faits tels que les rapportent dans leurs lettres le comte de Ribemont et Godefroi de Bouillon.

Vers le mois de février 1098, Anselme, comte de Ribemont,

1. « Confossus ost culpain suain. » Pflui.k-Harttu.ng, >lcta, II, n» Iî>8.

2. Nous ponsons tout<'fois (lu'il »?st (lifllcile d'îussuror rjiulhcnticitc!» dp coiW huile. Pœsano {Mémorise délia Chiesa Salei-nila , II, 38) la dôclan' faussa, parce i|uTrbain était déjà mort au mois de juillot 10(19 et aussi parce qu'il m» devait pas y avoir indiction VI, mais VII. l'flugk-Harltung pnHend qu'on ne peut pas arjrumenler d'après la manière de compter de la chancellerie d'Urbain II, les <lat<»s des brefs sous ce Pape étant extraordinai renient arbitraires, ce cjui est vrai. Ppllok-Haritung, .lc(a, II, I9U, en note.

écrivait à Manassès II, de Châtilloiiy archevêque de Reims, relativement à la prise de Nicée et aux premiers événements du siège d'Antioche :

« Puisque vous êtes notre chef et que le royaume de France tout entier est confié principalement à votre haute sollicitude, nous venons faire connaître à votre paternité les événements auxquels nous avons pris part et les dispositions dans lesquelles se trouve l'arij^ée du Seigneur.

(( D^abord, quoique nous sachions bien que le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son chef, nous vous prions cependant et vous supplions dans le Christ Jésus de songer qui vous êtes et quelle est votre charge de prêtre et d'évêque. Grâce à vos soins vigilants, dans notre pays, les grands seront toujours en parfaite harmonie les uns avec les autres, les petits travailleront avec sécurité sur les terres qui leur appartiennent, et les ministres du Christ serviront le Seigneur dans le calme et la paix. Je vous demanderai à vous et aux chanoines de notre sainte mère TÉglise de Reims, nos pères et nos chefs, de vous souvenir tous, non seulement de moi et de ceux qui versent encore leurs sueurs au service de Dieu, mais aussi de tous les soldats de Tarmée du Seigneur qui ont péri par le fer ou sont morts paisiblement.

« Je reviens maintenant au sujet de ma lettre. Dès que l'armée fut arrivée à Nicomédie, aux portes mêmes de la Turquie, tous, grands et petits, se purifièrent par le sacrement de pénitence et reçurent le corps et le sang du Seigneur, Nous levâmes ensuite le camp, et, le 6 mai 1097, nous commencions le siège de Nicée. Durant quelques jours, à l'aide de nombreuses machines de guerre et de mille engins variés, nous attaquâmes la ville. Mais la barbarie des Turcs, comme elle l'avait fait maintes fois, nous trompa encore beaucoup. Un jour qu'ils avaient promis de se rendre, Soliman et lesTurcîs, se rassemblant à la fois des pays voisins et des contrées plus éloignées, essayèrent de tomber à l'improviste sur nos campements. Mais nous fîmes face aux ennemis. Le comte de Saint-Gilles et quelques Francs se ruèrent sur eux et en massacrèrent un grand nombre. Un dé-

sordre s'ensuivit et ils prirent tous la fuite. Fiers de leur victoire, les nôtres revinrent portant des tètes ennemies au bout de leurs piques et de leurs lances, et ramenèrent la joie dans le peuple. C'était le 16 mai. Les assiégés, attaqués jour et nuit et mis en fuite, bon gré mal gré, capitulèrent le 19 juin. Alors on vit les chrétiens marcher sur les murailles avec la croix et les étendards impériaux. Ils rendirent la ville à Dieu, aux cris mille fois répétés des Grecs et des Latins, au dedans et au dehors : Gloire à toi, Seigneur !

« Cela fait, les chefs de l'armée allèrent au-devant de l'empereur qui était venu pour les remercier. Ils reçurent de lui des présents d'un grand prix et se retirèrent, les uns satisfaits, les autres non.

a Le 28 juin, nous quittions Nicée et, après une marche de trois jours, nous rencontrâmes les Turcs. Cette nouvelle armée, formée de troupes venues de tous les points, s'attaquait à la partie faible de la nôtre. Nos soldats, après avoir essuyé de grandes pertes, furent refoulés dans leur camp. A leur tète figuraient Boémond, comte des Romains, Etienne et le comte de Filandre. Encore sous Je coup de la peur, ils aperçurent tout à coup les étendards do la grande armée : à la tête chevauchaient Hugues le Grand et le duc de Lorraine et, derrière eux, le comt(» de Saint-Gilles et le vénérable évèque du Puy. Ils avaient appris la nouvelhî de cet engagement et étaient accourus au secours de leurs frères. L*armée turque comptait environ deux cent soixante mille hommes. Elle fut attaquée par la nôtre si violemment qu'un grand nombre d'enn(»mis furent tués et que le reste prit la fuite en désordre. C'est ce jour-là que je quittais l'empereur vers qui m'avaient envoyé les princes en information. A partir de ce jour aussi, il y eut désormais entente et unité parfaite parmi nos chefs. Après la Roumanie et l'Arménie, nous marchions sans obstacle, si ce n'est que», après Iconium, notre avant-garde rencontra quelques Turcs qu'elle mit en fuite. Le 21 octobre, nous mettions le siège devant Antioche, nous nous emparions ensuite de Tarse, de Laodicée et de beaucoup d'autres villes. Mais un jour, avant

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le siège de la cité, au Pont-de-For, nous avons mis en déroute les Turcs qui étaient sortis pour dévaster le pays; nous leur avons repris beaucoup de chrétiens et ramené au camp dvs chameaux avec un énorme butin. Pendant le siège, les Turcs, du fort voisin, tiraient tous les jours sur nos soldats qui entraient ou sortaient. Nos chefs les attaquèrent de front, en mirent à mort quatre cents qui leur tendaient des embûches, en précipitèrent d'autres dans le fleuve et en emmenèrent quelquesuns prisonniers.

« Je vous apprends donc que nous avons assiégé AntioclK* avec une promptitude d'opérations remarquable ; nous pensons qu'elle sera bientôt prise. En tout cas nous avons du froment, du vin, de l'huile et d'autres biens en abondance plus qu'on ne le pourrait croire. Nous demandons, à vous et à tous ceux qui liront cette lettre, de prier pour nous et pour nos morts, w

Et le comte de Ribemont donne ensuite les noms de ceux qui ont succombé sous les armes ^

Le même Anselme écrivait encore à Manassès II de Châtillon, en. juillet 1098, pour lui raconter la prise d'Antioche et la défaite de Kerbogha :

« A son père et seigneur Manassès par la grâce de Dieu, vénérable archevêque de Reims, Anselme de Ribemont, son féal et humble serviteur, salut. Sache votre sublimité, révéré seigneur et père, que malgré la distance qui nous sépare, vous êtes sans cesse présent à notre esprit. Chaque jour nous nous recommandons avec confiance à vos saintes prières et à celles de tous les fils de la sainte église de Reims, notre Mère. Comme vous êtes notre seigneur et que votre autorité est prépondérante dans tout le royaume des Francs, c'est à votre paternité que nous adressons le fidèle récit de nos travaux, pour qu'ils soient portés par elle à la connaissance de tous et que chacuin puisse compatir à nos souffrances et partager la joie de nos succès. Ma dernière lettre vous avait appris notre victoire à Nicée, et tous les détails de notre

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