Cf. Eadm., ap. Barox., XVIII
Voilà qui en dit assez sur rhumilité de ces deux grands hommes et sur leur mutuelle charité.
Cette haute réputation de sainteté et de savoir dont Anselme jouissait dans toute la ville de Rome servait la cause deTÉglise. Elle exerçait une attraction irrésistible sur les schismatiques eux-mêmes jusqu'à en ramener plusieurs à l'obédience du Pape légitime, au grand désespoir des Henrieiens, comme le remarque Jean de Salisbury. Ce qu'Eadmer rapporte là-dessus est vraiment remarquable. « Ai-je besoin de rappeler, dit-il, que parmi les citoyens romains, il se trouvait un grand nombre de schismatiques, qui. sous prétexte de fidélité à l'empereur, étaient hostiles au souverain Pontife. Or il arriva plus d'une fois qu'en haine du Pape ils se rassemblèrent dans le dessein de se saisir d'Anselme, au moment où il se rendait avec les siens du palais du Latran à la basilique de Saint-Pierre; mais, à l'heure d'exécuter leur coup, ils étaient foudroyés par le regard calme et profond d'Anselme; les armes leur tombaient des mains, et, s'agenouillant devant lui, ils lui demandaient sa bénédiction. Ce prestige incomparable ne provenait que du rayonnement de sa sainteté. Aussi, à Rome, le désignait-on rarement sous le titre d'homme remarquable ou d'illustre archevêque; on l'appelait de son nom propre, le Saint. »
Vlï. — Concile de Rome. — Mesures disciplinaires renouvelées. — Éloge d'Anselme. — Canonisation de SAINT Nicolas le Pèlerin. — Robert de Molesmes et Cî-
TEAUX.
L'autorité d'Urbain grandissait de jour en jour dans la ville, à mesure que diminuaient les forces des Henrieiens. C'est ainsi, dît Bernold, qu'ayant célébré en toute liberté la Nativité du Seigneur à Rome, il resta seul paisible possesseur de la Ville Eternelle. En effet, continue le chroniqueur, il s'empara du château Saint- Ange, avec les autres citadelles. Quant aux ennemis qu'il pouvait encore avoir dans la cité, ou il les désarma avec Taide de Dieu, par sa douceur, ou il les réduisit par sa
fermeté. Ainsi le drapeau pontifical flottait triomphalement sur le Môle d'Adrien et le Pape pouvait signer ses bulles « sous le portique du Bienheureux Pierre * ».
Le moment était favorable à la réunion d'un concile général que semblaient réclamer les intérêts de la chrétienté. Le Pape d'ailleurs pressentait*il que sa fin était proche et que l'heure était venue, à lui pêcheur d'hommes, de jeter son dernier coup de filet? Il convoquai l'assemblée pour la troisième semaine après Pâques. Lui-même demeura dans la Ville Éternelle jusqu'à l'ouverture du concile.
Cependant les évéques affluaient à Rome pour cette assemblée , grand concile, comme l'appelle Roger de Hoveden, concile général, ainsi que le nomment le manuscrit de Lambert d'Arras, Bernold et d'autres écrivains. Il s'y trouva, dit Bernold. cent cinquante évéques ou abbés et une multitude innombrable de clercs. En fait de primats, d'archevêques et d'évêques, il en vint un grand nombre, dit Eadmer, de l'Italie et des Gaules. Ils prirent place à la séance sur des sièges disposés en forme de couronne. Les évéques furent placés à leur rang hiérarchique, selon la coutume, mais comme aucune place n'avait été assignée à Anselme, archevêque de Cantorbéry, le Pape ordonna qu'on disposât un siège pour lui vis-à-vis du trône apostolique dans le cercle que formait l'assemblée. C'était, continue Eadmer, la principale place d'honneur après celle du Pontife romain. Nous avons dit qu'au concile de Reims tenu eu 1049, l'assemblée avait été pareillement disposée en forme de couronne, de sorte que le pape Léon IX, les yeux tournés vers le tombeau de saint Rémi, avait devant lui les archevêques de Reims .et de Trêves, qui occupaient les premières places.
Le concile se tint dans la basilique de Saint-Pierre 2, comme le porte expressément le manuscrit de Lambert d' A rras. C'était
1. Cf. la bulle adressée à cette époque de Saint-Saturnin dans la vallée d't'rgel.
2. La chronique de Bernold ne nomme point la basilique où il se réunit. Mais les dix-huit canons qui y furent promulgués, et qui ont la même autorité que los actes aujourd'hui perdus portent Tintitulé suivant : • Décréta Domini Urbani II data in concilio Roniie, in ecclesia beati Pelri, anno Dei MXCIX. • (Labbe, Concil., t. X, 615.)
la troisième semaine de Pâques. Le synode, toujours d'après le manuscrit de Lambert, ayant commencé le dimanche du Bon Pasteur, et les décrets en ayant été promulgués la veille des calendes de mai, on peut en conclure qu'il dura toute cette troisième semaine de Pâques.
Parmi les évêques présents, nous pouvons citer Daïmbert de Sens, qui avait enfin reconnu à cette époque la primatie lyonnaise, quelques cardinaux-prêtres de l'Eglise romaine, les métropolitains Anselme de Gantorbéry, Léger de Bourges, Amat de Bordeaux; les évêques Gauthier d'Albano, Odon d'Ostie, Gontard de Fondî, Létald de Senlis, et Isméon de Die qui était venu comme délégué de Hugues de Lyon, Quoique l'évêque Létald soit seul mentionné ici comme représentant de la province de Reims, il est certain qu'il en vint plusieurs de ce pays, comme l'atteste l'archevêque Manassès dans une lettre relative à l'évêque de Thérouanne. La présence des évêques de la province de Reims est d'ailleurs mentionnée positivement dans le manuscrit de Lambert. Citons encore Bisantius de Trani, Reinger de Lucques, Humbald d'Auxerre, Geoffroi de Maguelonne, Norgand d'Autun et enfin Hugues de Grenoble qui, après le retour du Pape en Italie, avait séjourné deux ans dans la Pouille, retenu par la maladie.
D'après le manuscrit de Lambert, le concile eut pour objet Texamen et la condamnation des hérésies grecques, comme aussi la réunion des Eglises grecque et latine. Cependant, parmi les canons qui en sont rapportés, oh ne trouve rien relativement au schisme grec. Cela vient sans doute de ce que les Latins n'ont pas pris la peine de relater ce qui ne les concernait pas, de même que les Anglais n'ont rapporté de ce concile que ce qui regardait saint Anselme. La plupart des décrets de l'assemblée renouvelaient les condamnations déjà prononcées contre la simonie, les investitures et les clérogames. 11 en est un tout particulier, signalé par la cjironique de Maillezais, en vertu duquel il était imposé à tous les chrétiens de jeûner tous les vendredis en expiation de leurs péchés, spécialement de ceux qu'ils auraient oublié de déclarer en confession.
Quant à rexpédition de la Terre Sainte, on ne peut douter que le Pape n'y ait encouragé les chrétiens d'Occident, surtout après les succès récents qui avaient enflammé Fimagination populaire. La chronique de Maillczais dit formellement qu'il exhorta de nouveau les fidèles à prendre le chemin du Saint Sépulcre ^ Bernold dit la même chose -. Il convenait en effet que les dernières préoccupations du Pape fussent pour sa grande entreprise, et qu'à la veille de $a mort, sa tiare fût auréolée de la vive et dernière flamme que jetait son regard vers l'Orient.
C'est sans doute dans ce même concile qu'il confirma la trêve de Dieu en ces termes : « Par l'autorité des saints Pères et de la sainte Église romaine, nous ordonnons que la Trêve de Dieu soit fidèlement observée comme il a été établi au concile de Latran, depuis la Septuagésime jusqu'à l'octave de Pâques et depuis l'Avent jusqu'à l'octave de l'Epiphanie. Pendant le reste de l'année, depuis le soir du mercredi jusqu'au lundi, au soleil levant, que tous, amis et ennemis, soient en trêve, en paix et en repos, avec tous leurs biens, excepté les voleurs et les faussaires publics, s'ils ont été surpris en flagrant délit de vol ou de faux. Tous les marchands avec leur mobilier de commerce, les laboureurs, les clercs et les pèlerins seront en tout temps dans la trêve et en sécurité partout 3. » Quant aux biens des
1. • In quo conflrmavit viam S. Scpulcri D. N. J. C. • Chron. Mail., Labbe, B. N. Ms8, II, 21)6.
2. - D<; Jerosolimitano itinerc imiltum rogavil, ut irent. • Bernold, Af. G.,SS., V, 466.
3. Ce décret avec quelques autres qui suivent est tiré d'un manuscrit de la Bibliothèque de la Vallicella. Nous sommes portés à croire (Pfluiîk-Harttung, Ac(a. II, n" 203 en note, semble Tatlmettre aussi), qu'il faut le rapporter au présent concile de Latran, quoiqu'il manque de toute indication chronologique. D'abord ces décrets ont été promulgués certainement après le concile de Clermont, puisqu'on y fait allusion aux biens de ceux qui partent à Jérusalem. Ensuite le cassage où il est dit que les incendiaires des maisons ou des moissons seront olbligés, par pénitence, d'aller passer un an à Jérusalem ou en Espagne, semble supposer que Jérusalem était déjàu aux mains des chrétiens ou qu'on en regardait la conquête comme certaine. Enfin le concile tenu au Latran en janvier lœ? parait avoir été bien peu important. Nous n'en connaissons l'existence quo par deux ou trois allusions dans la correspondance d'Urbain II. C'est donc ati concile de 1099 qu'il convient le mieux de rapporter ces pièces.
croisés, ils furent de nouveau placés sous la protection de la Trêve jusqu'au retour de leurs propriétaires.
D'après le rapport d'Eadmer et de Roger de Hoveden relativement aux afTaires d'Angleterre traitées au concile, le Pape prononça la peine d'excommunication contre tous les laïques qui conféreraient l'investiture des églises, contre les clercs qui l'accepteraient, contre les évêques qui prêteraient leur concours à l'ordination de ces intrus, enfin contre tous ceux qui, pour obtenir une dignité ou un bénéfice ecclésiastique, consentiraient à prêter entre les mains d'un laïque quelconque le serment d ' hommage-lige .
« N'est-ce pas un spectacle révoltant, s'écria le Pontife, que des mains consacrées pour un ministère plus élevé que celui des Anges, des mains qui créent chaque jour sur l'autel le Verbe, créateur du ciel et de la terre, et Toffrent pour la rédemption et le salut du monde à la majesté du Père, que de telles mains en soient réduites à cette humiliation de venir presser, en signe de servage, d'autres mains immondes^ des mains souillées jour et nuit d'œuvres infâmes? »
Après cette véhémente apostrophe du Pontife suprême, une acclamation unanime s'échappa de toutes les lèvres : « qu'ils soient anathèmes ! fiât! fiât! y^ Et cette acclamation mit fin au concile.
Anselme lui-même déclare avoir entendu toutes ces paroles prononcées en plein concile « par le Seigneur pape Urbain de vénérable mémoire * ». Aussi fut-il toujours impossible d'amener le disciple et l'ami de l'archevêque de Cantorbéry, Boson, devenu plus tard abbé du Bec, à rendre l'hommage-lige au roi d'Angleterre et duc de Normandie Henri. Il avait en effet promis au Pape, comme on le voit dans sa vie, que jamais pareil crime ne serait imputé à sa mémoire.
Avant de clore le récit du concile, nous ne devons pas passer sous silence un incident assez mouvementé qui fut soulevé à propos de saint Anselme.