I. — État de l Église. — Grégoire VII et Cluny
Cependant Grégoire VII, dès le commencement de son pontificat (1073), embrassait l'univers dans la sollicitude de sa cha- ;;^' rite. Il avait les yeux fixés sur l'Occident pour lutter contre les
l ^; évoques entachés de simonie et réformer le clergé, surtout celui
d'Allemagne; sur l'Orient, pour tâcher de porter secours aux v chrétiens opprimés et de .ramener les dissidents au giron de
l'Église. L'agitation de l'Allemagne lui est un surcroît d'inquiétudes, et, dans ses heures d'angoisses au sujet des maux de TEglise dont il tient le gouvernail, il épanche son âme dans celle du saint abbé de Cluny. Il lui écrit en 1075. L'expression de son accablement est vraiment touchante et on ne peut s'empêcher d'être ému en voyant ce pontife d'une incroyable fermeté faiblir sous le poids de l'épreuve et se laisser assombrir par une noire mélancolie jusqu'à ne plus rien trouver de bon ni de beau, soit autour de lui, soit en lui-même.
Écoutons-le. Cette lettre fera voir mieux que toutes les considérations l'estime que Grégoire VII avait pour Cluny : « Je voudrais, s'il m'était possible, te faire connaître toute l'étendue de mes tribulations, toute l'horreur de mes angoisses, tout le poids d'un labeur incessant qui, chaque jour, s'augmente et m'épouvante. Si tu savais tout cela, ta compassion fraternelle se mesurerait a l'affliction de mon cœur et tu te répandrais en lar-
mes devant Dieu, pour que le Seigneur Jésus, par qui tout a été fait, par qui tout est régi, veuille bien me tendre la main et me tirer de la peine, avec sa miséricorde accoutumée. Je Tai bien souvent prié; je lui ai demandé de m'enlever de ce monde, ou bien de porter, par mon entremise, secours à la Mère commune. Et cependant il ne m'a pas encore arraché à ces tribulations; contre mon espoir, ma vie n'a encore servi de rien à cette Mère dont les chaînes sont les miennes. Une douleur immense m'environne, une tristesse universelle. Car voici que TEglise d'Orient, séduite par le diable^ perd la foi catholique ; et dans toutes SOS provinces, l'antique ennemi provoque au massacre des chrétiens. Ainsi la tête tue les membres, et les membres se déchirent eux-mêmes, tant le diable craint que la grâce divine ne vienne à les illuminer. Me tourné-je* vers l'Occident, vers le Midi, vers le Nord, veux-je y chercher des évêques dont la vie et l'ordination soient régulières, dont l'amour soit voué au peuple chrétien et non aux honneurs du siècle, c'est à peine si j'en puis découvrir. Et parmi les princes du monde, y en a-t-il qui mettent l'honneur de Dieu avant le leur, la justice au-dessus du gain? Je n'affirmerais pas qu'il y en ait un seul. Et ceux au milieu desquels je vis, ces Romains, ces Lombards, ces Normands, ils sont en quelque sorte pires que des juifs et des païens. Combien de fois ne leur ai-je pas dit? Enfin, si je rentre en moi-même, je me trouve si écrasé sous le poids de mes péchés, que je n'attends plus le salut que de la seule miséricorde du Christ. Si je n'espérais pas entrer un jour en une vie meilleure, si je n'espérais pas pouvoir être utile à la sainte Église, on ne saurait me retenir dans cette Rome que depuis vingt ans j'habite à regret. Dieu le sait. C'est une mort et non une vie, que cette existence passée dans une douleur chaque jour nouvelle, tandis que le terme espéré semble toujours s'éloigner. Ballotté par la tempête, j'attends à toute heure la venue de Celui qui m'a ainsi enchaîné, qui m'a ramené à Rome contre mon gré, pour y être en proie à mille angoisses. Bien souvent je m'écrie : Hâtez-vous, Seigneur, hâtezvous; pressez votre marche, accourez à mon aide et délivrezmoi, pour l'amour de la bienheureuse Marie et de saint Pierre.
Mais y a-t-il jamais prière agréable à Dieu ou oraison sainte^ dans la bouche d'un pécheur? Peut-il si vite être exaucé, celui dont la vie devrait être sainte et dont les actes sont ceux d'un séculier? Aussi, je t'en prie, je t'en supplie de toute, mon âme, parle à ceux dont la vie mérite les faveurs du ciel; ne cesse point de leur demander de prier Dieu pour moi avec l'ardeur et la» charité dont ils doivent brûler pour la Mère de tous les chrétiens. Il nous faut combattre des deux mains pour repousser les attaques des impies d'une part, et deTautre protéger les bons, puisqu'il n'y a plus de prince pour prendre ce soin. En un si grand labeur sois notre soutien, je te le demande au nom de la charité fraternelle. Viens à notre secours autant qu'il t'est possible. Ne cesse pas d'exhorter et d'encourager ceux qui aiment saint Pierre. S'ils veulent être vraiment ses fils et ses chevaliers, qu'ils ne lui préfèrent pas les princes du siècle ; car ceux-ci n'ont rien a leur donner que des récompenses misérables et périssables, tandis que Pierre leur promet le bonheur éternel en les déliant de leurs péchés, et les introduit dans cette patrie céleste par le pouvoir qui lui a été donné pour cela. Je veux arriver à voir, plus clair que le jour, qui sont les vrais fidèles du roi des cieux, auxquels la gloire éternelle est plus chère que les promesses terrestres et misérables des princes qui les gouvernent*, j)
Une telle parole avait infailliblement de l'écho chez les Clunisiens, et le moine qui nous intéresse ne pouvait y demeurer insensible : indignation à la vue de l'injustice, pitié pour un pontife magnanime aux prises avec les flots déchaînés, tels étaient h^s sentiments qui partageaient son âme; sa vie le montrera.
Quoi qu'il en soit, c'est ce même Grégoire VII, désorienté, abreuvé d'îimertume, fatigué de l'existence, qui, un mois après, présidant le concile romain, fait retentir l'Europe du bruit de ses foudres. Il frappe de la sentence d'excommunication cinq personnes de la cour du roi de Germanie pour avoir conseillé la
1. DomUHliluer, Vie de saint Hugues ^\). 2(35. Solesmcs. 1888.
vente simoniaquc des dignités ecclésiastiques; puis, de suspense, un archevêque et cinq évoques conseillers du roi. Il ne craint pas de menacer d'excommunication Henri, roi do France, le fils spirituel d'Hugues de Cluny, comme Tétait d'ailleurs Henri «le Germanie, pour la protection qu'il accorde aux simonia- (jues.
Au carême de Tannée 1075, dans un synode tenu à Rome, il avait condamné l'investiture laïque par la crosse et l'anneau, excommunié cinq officiers du roi de Germanie, lancé linterdit contre plusieurs évêques. Mais un violent contre-coup vint l'atteindre ; il fut saisi durant la nuit de Noël, à Sainte-Marie Majeure, par une bande de gens sans foi, qui le blessèrent à la tête et allèrent l'enfermer dans un donjon. Le peuple accourut pour le mettre de force en liberté ^ Le roi de GcTmanie n'était pas étranger à ce sacrilège attentat; il avait d'ailleurs un complice» dans la personne de l'ambitieux Guibert, archevêque de Ravenue, que nous retrouverons perpétuellement aux prises avec Urbain II.
Grégoire VII, ému des nombreuses accusations qu'on faisait |)eser sur Henri, le cita à son concile. Henri, pour toute réponse, réunit à Worms un anti-concile qui fut, hélas ! présidé au début par un ancien moine de Cluny, Siegfried de Mayence. Il y fit prononcer la^ déposition du Pape et la lui notifia par l'intermédiaire des prélats simoniaques de Lombardie. Cette lettre insolente, qu'on peut voir dans Watterich, fut lue à Rome vn phûn concile de cent dix évêques. Le lendemain, Grégoire prononça la sentence de déposition et d'excommunication.
Canossa était proche. Le Pajie venait do pîirtir pour Augs- Ixmrg où il avait accepté de» t(mir la dièt(î que lui avaient proposée les seigneurs d'Alh^magne pour définir h»s consé(|uenc(»s politiques de la déposition du roi. Arrivé en Toscan(», il apprit qu'Henri avait passé les Alpes et venait à sa rencontre. Grâce à la protection de la comtesse Mathilde, il put entrer dans la forteresse de Canossa, à i)eu de distance de Reggio. Il y fut rejoint
1. Paul Beiinriei), VilaS. Oreg., VIII, c. 45. o7. Cf. W attehkh, p. •19S-5<»5.
LE MOLNE.
par Hugues du Cluny. Là se passa la fameuse scène dont ia rigueur a été exagérée à plaisir par certains historiens. La sentence d'excommunication fut levée, mais celle de la déchéance maintenue. C'est alors que Hugues de Cluny, ayant repris lo chemin de la France, se fit remplacer auprès du Pape par le grand prieur de son monastère.
Odon appelé a Rome avec Pierre de Salerne.
Le chroniqueur Hermann rapporte que Grégoire, dans ces moments difficiles, ayant demandé à Tabbé de Cluny quelquesuns de ses moines les plus distingués par leurs lumières et leurs vertus pour en faire ses auxiliaires fidèles, Odon, d'après le même chroniqueur, fut choisi le premier pour aller assister le souverain Pontife *. « Au temps du seigneur Hugues, abbé de Cluny, dit Hermann, il arriva qu'un chanoine de l'église de Reims, homme d'un grand mérite, nommé Odon, quitta la vie du siècle et se fît moine dans cette même église de Cluny. Après qu'il y eut passé quelques années dans la pratique des vertus religieuses, le seigneur pape Grégoire VII ayant mandé au même seigneur abbé Hugues de lui choisir, parmi ses moines, quelques hommes sages qu'il pourrait convenablement élever û l'épiscopat, le seigneur Hugues lui envoya entre autres ledit Odon qu'il ordonna évêque pour la ville d'Ostie 2. »
1 . Hermann, ffist. de la restauration de S. Martin de Toumay, et Ughelli, Ital. sacr. Cf. RuiNART, Vita B. Urb. II. Migne, Pat. lat., CLI, 19.
2. Guil>ert rapporte légalement qu'Odon, à cause de réclat de son racrite, fut dôsipné pour l'évêché d'Ostie par Grégoire VU.
Orderic Vital, au IV* livre de son Histoire ecclésiastique, d'accord avec ces auteui*s, ajoute que d'autres religieux de Cluny furent désign«^s pour accompagner Odon et qu'ils furent accueillis avec transport par le souverain Pontife qui choisit ('gaiement Odon pour conseiller. « Sur la demande du Pape, Hugues, abbé de Cluny, envoya à Rome, avec d'autres religieux remarquables, Odon, prieur <hidit monastère, qui avait Otô moine de l'cglise de Reims. Le Pape les reçut avec entliousiasme comuie des aides que Dieu lui envoyait. Il prit Odon pour son principal conseiller et l'établit ('•vêquo d'Ostie. - (Orderic Vital qui appelle Odon moine de l'église de Reims, est sans doute de ceux qui regardaient les chanoines de Reims comme chanoines réguliers.)
Ce qui donna occasion au souverain Pontife d'appeler Odon et ses compagnons en ItaKe, ce fut sans doute la mort de Gérauld •, évêque d'Ostie, laquelle arriva, d'après Berthold, en 1077- L'empereur Henri avait remplacé ce saint évêque par un certain factieux, nommé Jean. Grégoire appréhendait des calamités pour rËglise, si les schismatiques réussissaient ainsi à s'emparer des sièges épiscopaux. Aussi pensa-^t-il qu'il lui importait souverainement d'avoir sous la main quelques hommes riches de science et de vertus, pour les placer, suivant les circonstances, à la tête des églises veuves de leurs pasteurs. Où pouvait'il de préférence tourner ses regards, si ce n'est \ers son propre berceau, Cluny, la vraie pépinière des saints, l'école d'armes des forts? Son choix fut vite fait. Plusieurs historiens mentionnent deux élus, notre Odon, et Pierre, ancien moine de la Cava ^.
Arrivé en Italie, après avoir salué le souverain Pontife, Odon se rendit avec ses compagnons à la Cava, monastère dépendant de Cluny. Il y vécut quelque temps et on le range communément parmi les hommes illustres de ce monastère.
C'est le lieu de relater en peu de mots l'histoire de ce Pierre, qui fut le maître d'Urbain IL II était de Salerne' et neveu du vénérable père Alferius*. Il avait pris l'habit religieux à la Cava, vers 1057, sous le gouvernement de l'abbé Léon de Lucques, et de bonne heure s'était fait remarquer par la grande
1. GfM-auld avait <Hô, comme Odon, grand prieur de Cluny et ami de saint Hugues.
1 Ce point est douteux, toutefois. Dom Ruinart fait venir en Italie Pierre et Odon en 1078.D*aprèî5 d'autres, PiciTe serait venu à la Cava dès 1070 et Odon seulement en 1078, pour y visiter son ancien maître. M. Paul (iuillaume fait venir Pierre à U Cava en 1070. {Essai hist, sur Vabbaye de Cava^ p. 35. Cava dei Tirreni. 1K77.)
3. La vie de saint Pierre de Saleme a ôté «Vrite en latin par un moine de la Cava, alors abb*'» de Venouse, vers l'an 1140. Cette biographie, sur la fin du xvi* siècle, fut traduite en italien par un autre moine de la Cava, originaire de Florence, dom Alexandi*e Ridolfl, dont le travail n'a pas W imprimô. Ce travail a «Ué publia en italien avec quelques notes par M. Paul Guillaume, professeur d'histoire, à l'abbaye de la Cava, en 1876.
4. I>e B. Alferius avait ùUi îonnv lui-même à la vie monastique, à l'abbaye <le Cluny.
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austérité de sa vie. Pendant le temps du carême, il avait coutume de se retirer sur le sommet du mont Elie, en face du monastère, et là, loin du commerce des hommes, dans la petite cellule qu'il s'était fait construire, il se livrait aux macérations corporelles et aux délices de la contemplation. Le renom de la célèbre abbaye de Cluny étant venu jusqu'à ses oreilles, il résolut de s'y rendre, malgré les distances, avec quelques Frères de sa communauté. Arrivés par mer à G^nes, les généreux serviteurs de Dieu vinrent à manquer presque entièrement de provisions; un moment, ils perdirent l'espoir de continuer leur voyage. On rapporte que Pierre se mit alors à genoux. Quand il se fut relevé de sa prière, en faisant quelques pas sur le sable du rivage, il trouva un anneau d'or, ressource providentielle qui lui permit de se remettre en route. A Cluny, l'abbé Hugues reçut Pierre avec la plus grande charité, et sans tenir compte de l'avis des anciens qui auraient voulu mettre le nouveau venu dans la compagnie des novices, il le fit entrer dans le couvent des moines en disant : « Si celui-ci n'était enflammé d'une grande dévotion, il n'aurait pu être attiré de si loin jusqu'à nous par Tattrait de la vie parfaite. »
Au temps de notre Odon, Pierre était maitre des novices, et Ton peut croire qu'un si ardent défenseur de la discipline monastique, qui avait pour devise : Nolentes catena traham ad cœlos^ communiqua à son disciple une fermeté à toute épreuve.
Peu de temps après son retour de Cluny, Pierre, à la demande du clergé, du peuple et du prince Gisulfe de Salerne, possesseur du monastère de la Cava, fut ordonné évêque de Policastro*. Mais, peu habitué au mouvement de la vie extérieure, il retourna à sa chère abbaye pour y retrouver, avec le calme, les joies de la vie contemplative. Ce fut alors que le vénérable Léon, se sentant faiblir sous le poids des années et du gouvernement et ayant rassemblé les Frères, l'institua son successeur et se retira lui-même dans l'église San Leone de K6^/e/Y qu'il avait bâtie quelques années auparavant. Soucieux de
l. Gônôi'aloment Pierre est regard»'' comme le premier évoque de Policiustro. CI". Paolo Guillaume, VUa di iS. Pielro Salem. , p. lu. Cava dei Tirreni, 1870.
réformer sa règle selon celle de Cluny, le B. Pierre se heurta à dos difficultés sans nombre qui Tobligèrent à battre en retraite - Peu après, cédant aux instantes prières de Léon et de ses religieux, il reprit sa charge. Grâce à son énergie, la réforme était admise, et devenait pour les moines une source de hautes vertus, comme elle fut pour Tabbé, auprès des religieux, le principe d'une profonde estime. Les riches et les puissants selon le monde vinrent en foule se placer sous la direction du saint. Un jour, qu'il était plus gai que de coutume, on l'entendit confesser de sa propre bouche qu'il avait donné l'habit de la religion à plus de trois mille hommes. Nous le reverrons plus tard en relation avec le pape Urbain II*.
Il était nécessaire de relever ces détails pour avoir quelque idée de la haute influence que Pierre dut exercer sur celui-ci. C'était donc à la Gava, dans ce foyer devenu comme un prolongement de Gluny par les mêmes charmes de la nature, la même atmosphère de paix, la même règle, sous la conduite du même Père, que le jeune Odon venait faire connaissance avec le ciel d'Italie, ciel qui, désormais, allait être le sien, et rayonner sur son glorieux pontificat.
Mais la Gava ne devait pas le garder même un an^. Les quelques mois qu'il y passa ne servirent qu'à lui faire prendre haleine avant l'action ; les douceurs de la vie retirée finissaient pour lui; sa préparation achevée lui donnait le droit de dire à Dieu la parole d'isaïe : « Me voici, envoyez-moi. »
1. Paolo Guillaume, Viia di S. Pietro Salem.^ op. cil.y p. 10.
2. On ne peut pas admettre qu'Odon ait ôto novice de Tabb»'* Pierre à la Cava. II fut seulement son hôte. En effet, ce que dit Urbain II dans une bulle adress<'>e à Pierre de la Cava en 1092, affirmant qu'il a expiTiment»'» la parfaite observance dans ce môme mona.stère (... " duin adhuc esseinus in minoribus ordi* nibus constituti... • Ex archivio Cavens. Cf. MonasletHi SSmœ Trinilatis Cavx Privilégia. Romae, 183î>) ne suppose pas qu'il ait suivi la règle de la Cava. Par «-ettc expression géntn'ale, Urbain II fait bonnement allusion au temps où il nVtait que simple religieux ou simple ^lorc. (Cf. Paul Gumj.aume, Eisai hisl. abbay, Cava, p. 42. n. 1, éd. Cava dei Tirreni. 1877.) Voir l'opinion de Stern, Zur biographie des Papstes Urban's II. p. 14. n. 1. Berlin, 188:^