PRÉFACE
On eût assurément fort surpris les Voltaire et les Diderot, et même, en quelque mesure, un abbé Fleury ou bien un abbé Maury, si Ton avait pu leur faire pressentir quel intérêt le xix* siècle attacherait aux croisades et avec quel respect il en aborderait l'histoire. Les philosophes, en effet, n'avaient que mépris pour les croisades; et les abbés qui leur donnaient la réplique se contentaient généralement de plaider pour les croisés les circonstances atténuantes. Il semblait qu'une explosion de spontanéité religieuse fût comme un défi pour la a raison » des incroyants et déconcertât un peu les croyants eux-mêmes. Diffamations contre Urbain II, infamies contre Jeanne d'Arc, résultant, les unes et les autres, d'une méconnaissance absolue de ce phénomène qu'est l'héroïsme religieux : voilà où s'attardait le rationalisme terre à terre dont se piquait le xviii* siècle.
Les croisades furent « une fureur épidémique, qui dura deux cents années, et qui fut toujours signalée par toutes les cruautés, toutes les perfidies, toutes les débauches, toutes les démences dont la nature humaine est capable d. Ainsi parlait uû certain ce Monsieur Clair », en 1772, dans
wni PREFACE.
un libelle intitulé : a Quelques petites hardiesses à l'occasion d'un panégyrique de saint Louis * » ; et la « hardiesse 2) en effet était ce petite d, puisque a Monsieur Clair t> n'était qu'un pseudonyme, derrière lequel s'abritait Voltaire. — « Fureur épidémique » : il avait déjà dit le mot, en i756, dans son Essai sur les Mœurs; elles croisades lui semblaient être le couronnement d'une longue série de misères, « pour qu'il n'y eût aucun fléau possible qui n'eût affligé l'espèce humaine^ ». — « Fureur épidémique » : les mêmes termes se retrouvent, en 1769, sous la plume de Robertson, dans l'introduction de son Histoire de Charles- Quint : il signale ces a expéditions romanesques )) et ot bizarres » comme un ce monument éclatant de la folie humaine ' ». — Dans V Encyclopédie, Diderot fait écho : « On était bien éloigné de croire, écrit-il, qu'il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes, et d'un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d'en égorger les habitants et de s'emparer d'une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu'ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l'honneur de la religion. Cependant ce temps arriva, et le vertige passa de la tête échauffée d'un pèlerin dans celle d'un pontife ambitieux et politique, et de celle-ci dans toutes les autres *. » Le jugement est tranchant, et d'une très courte psychologie; mais on a depuis longtemps constaté, à propos de Voltaire lui-même,