IV. — Voyage en Sicile. — Les Normands
Après les Eglises occidentales, c'est l'Orient qui recevait les ambassadeurs du Pape. Urbain II, aussitôt son élection, avait envoyé deux légats à l'empereur de Constantinople, Alexis Comnène : Nicolas, abbé de Grotta-Ferrata, et le diacre Roger. Ils avaient mission de lui faire de paternelles remontrances parce qu'il avait contraint les Latins vivant dans ses Etats à user de pain fermenté au lieu de pain azyme pour le saint sacrifice. Alexis les reçut avec bienveillance et leur remit un rescrit en lettres d'or par lequel il invitait le souverain Pontife à venir lui-même en Grèce, dans le délai d'un an et demi, pour un concile à Constantinople, où les affaires ecclésiastiques seraient réglées. Urbain II, d'après Malaterra, n'osa pas tenter ce voyage, à cause des luttes qu'il avait à soutenir en Occident contre les Guibertistes; mais, Tannée suivante, il renvoya à Constantinople les deux mêmes légats qui terminèrent le différend.
Quoi qu'il en soit, il est certain que, dans le cours de cette année 1088, laissant d'autres affaires importantes, Urbain II se
I. Cotto charte est dans Baronius sous l'année UKKj. La lettre d'Urbain II qui précède cette charte, doit être aussi de lOîX), tandis que les événements qu'elle relate, dédicace et concession de privilèges, remontent, d'après nous, jusqu'au premier séjour du Pape au Mont-Gassin, c'est-à-dire en 1088. Ughelli, dans son lialia sacra (t. VII, p. 27), veut ^ue réj:^Hse de liantino ait été consacrée en lCi93, le neuf des calendes de septembre, s'appuyantsur un document queDom Ruinart juge avec raison apocryphe. Jaffé {Ref/est. 5187) place également la lettre d'Urbain II au 24 août 109*3. — Labbe (concil.) donne à tort ce titre : de VéfflUe de Sainte-Marie du Mont-CasHU.
rendit en Sicile. Roger, comte de ce pays, frère de Robert Guiscard et oncle de l'autre Roger, après s'être emparé de Syracuse, assiégeait, au commencement d'avril 1088, la ville de Bncera. Il y reçut un message d'Urbain qui lui donnait rendezvous à Troïna. L'entrevue eut lieu au jour fixé, mais nous ignorons quel en fut l'objet et si elle eut des résultats. On se sépara sur de riches présents offerts par le comte au souverain Pontife. Malaterra suppose qu'on y conféra des affaires d'Orient. En tout cas, d'après un autre écrivain, on s'y donna des marques abondantes d'affection singulière et de mutuel dévouement ^ » Et le même auteur suppose que le Normand fit des promesses 2.
Qu'étaient-ce donc que ces Normands qui nous sont déjà apparus sous Grégoire Vil et qui, tout en faisant leur fortune par l'Eglise, devaient lui rendre de si grands services ? Trop peu à Taise dans leur étroite Normandie, pleins de ruse et d'audace, avides de conquêtes et d'argent 5, ils avaient commencé, vers le milieu du siècle, à parcourir l'Europe. Mais l'Europe féodale, avant de se couvrir du blanc manteau des basiliques romanes, était hérissée de châteaux forts d'où apparaissaient des hommes d'armes, à chaque défilé, à chaque pont, pour exiger des droits de {>éage. D'abord sous le capuchon du pèlerin, plusieurs Normands ensemble, au nom de hi charité, se fiiisaient délivrer tous les passeports. Puis au goût des pèlerinages se joignit peu à peu l'amour du lucre : ils firent du commerce ; ils y gagnaient cent pour cent. Après l'argent, ce fut Tépée qui servit à la conquête , et l'épée alla vite.
Robert Guiscard, fils de Tancrède d'Altavilla *, avait été élevé avec ses frères, dans les exercices militaires, à l'équitation,
1. « .., Summisqucamorissignilicationibus aller altonim «ixcepil •. VmnOy Sirilia Saci^a, 1. 1, p. 490. Malatkrra dit la ménn» choso du rest<» : ■ LaHiquo ad invicein aller ab altero cum sumnia venerationc excipitur. • Hist. SiriL, 1. IV, c. xiii.
2. Ibid. Un détail rapporté par la sirilia Sacra, à l'occasion do co voyage d'[^rbain II »»n Sicile : le Pape aurait célébré dans une église souterraine de Troïna, et, fn mémoire de ce fait, l'entrée de cette église aurait été désormais interdite aux femmes.
3. • Gens astustissima, ... qu:estils et dominatîonis avida... • Malat., 1. I, c. m.
4. Ce Tancrède avait eu sept lils do sa seconde femme. Guiscard était l'aîné, Roger le dernier et Tancrède, qui portait le nom de son père, le sixième.
à la joute et formé à Tari technique de la défensive et de roffensive^ Malaterra qui signale un trait de son énergie dans sa lutte avec Pierre de Tours l'appelle « en toutes choses le plus audacieux et rhomme aux grandes entreprises ». Dès le début de la seconde moitié du siècle, Robert Guiscard avait chassé les Grecs de la Fouille, soumis la Calabre et occupé la Sicile à la place des Sarrasins écrasés. Bientôt maître de la Lucanie, il battit Gisulfe de Salerne, soumit les cités de la Campanie, triompha du prince de Capoue et du duc de Bénévent. Alors il reconnut que tout était acquis à TEglise romaine par son entreprise.
Nicolas II l'investit de ces terres, lui et son frère Roger; Roger devint comte de Sicile et Guiscard duc de Fouille. Sous Grégoire VIT, il s'empara de Rome et délivra le Fape.
Ce Roger que nous venons de voir rencontrer le Pape Urbain II en Sicile, fut un de ceux qui usèrent le plus vaillamment de Tépée normande. Il est resté un héros légendaire dans les chroniques du temps. Parmi les Normands que Malaterra représente comme des colosses, brillait au premier rang ce frère de Guiscard, « beau jeune homme de haute taille,... éloquent diseur, fin, affable à tous, féroce à la guerre et avide de gloire ^ », C'est lui qui, en Sicile, dans une surprise, brandissait son épée comme une faux qui fauche Therbe verte, et renversait ses ennemis comme ferait un coup de vent qui, dans une épaisse foret, abattrait les plus grands arbres. Son cheval perdu, pour ne pas paraître se sauver comme un lâche, il revient sur ses pas, afin d'emporter sa selle 3. Rudes et violents ainsi que le vent du nord, hommes de l'Aquilon d'après leur nom môme*, les Normands étaient ce peuple indomptable, prêt à lous les excès, si une main de fer ne l'arrête, avide de domination et oublieux de