Orderic Vital, VII. (JTT
ambassadeur le cardinal Henri, religieux bénédictin, Henri qui, plus tard, parti pour la croisade avec l'illustre Boêmond, devait trôner le premier sur le siège du patriarcat latin d'Antioche. Le légat fit deux parts égales de la succession de Guiscard : en vertu de Tarrangement conclu, Roger eut le duché de Fouille et la Calabre et Boêmond fut maître de Bari, d'Otrante et de Tarente*. Mais, avant de passer outre, il nous faut faire ici mention du synode de Rome tenu par Tantipape Guibert, dans le courant de cette année 1089 2.
Guibert y condamnait Urbain II parce qu'il avait excommunié Tempereur. Il en appelait aux textes de saint Augustin contre ceux qui violent les serments faits au roi et aux princes, il invoquait le même saint docteur pour essayer de confondre ceux qu'il appelle schismatiques et qui, d'après lui, prétendent que les sacrements de l'Église administrés par des indignes ne valent rien, ne confèrent que damnation et sont plutôt de nature à souiller qui les reçoit qu'à le sanctifier. Il le blâmait enfin d'exiger la réitération des saints ordres chez les schismatiques <»t les hérétiques.
Voici maintenant ce qu'il avait écrit à Urbain : « Clément, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Odon, qu'on appelait autrefois évêque d'Ostie, et à ses fauteurs, ce qu'ils méritent ! Quoique vous vous soyez rendus indignes d'une audience synodale, puisque, convoqués maintes fois au synode de la sainte Eglise Romaine, vous avez refusé de venir et avez été
1. PiRRi, Sicilia Sacra, t. II, p. H 12, dans la notice VI relative à IVglise de Mazara. — La querelle normande dont parle Geoffroy Malatcrra, 1. IV, c. 10, dans son Histoire de Roger et Boêmond, sous l'année ir)86, est bien la môme que celleci qui fut terminée en 1089. La preuve en est <|ue, d'après lui. ce fut en vue de celte paix que la ville de Bari fut cédée à Bo(*mond. Et nous savons d'autre part que la ville de Bari passa de Roger à Boêmond peu avant le concile de Melll qui fut présidé par Urbain II en 1089 : Boêmond : • eotempore Baruiii jam sub tenebat suo dominio... » dit Jean de Bari dans Ughelli. Ital.Sacr., VII, 610.
2. On ne s'accorde pas sur l'année d»* ce synode. Wilmans {M. G. SS. XII, lyO) le rapporte à Tannée 1092. Wattonbach, dans la seconde édition de Jaffé et ilans les Monumenla^ dit avec raison que sa j)ubliration doit êti*e placée d'uni* part après la lettre d'Urbain II adress»'*»» le 18 avril 1081) à Gebhard de Constanro ♦»t proclamant rexcomiiiunication d'IIi^nri et de Guibert, et d'autre part avant U» mois de juillet, époque à laquelle Guibert quitta Rome, cette année 1081),
pour cette raison excommuniés, cependant pour empêcher les murmures d'un peuple empoisonné par vos erreurs, nous vous enjoignons, en vertu de notre autorité apostolique, de venir, (ce sera en toute sécurité) au concile que nous célébrons, avec Taide de Dieu, dans Téglise du bienheureux Pierre, afin que vous rendiez compte, comme il convient, des troubles dont vous aflligez la sainte Église. »
Et il ajoutait :
« Mais eux, sans craindre Dieu, ni respecter les hommes, n'ont voulu ni prendre connaissance de nos lettres, ni entendre nos légats.
c( Aussi persévèrent-ils dans leurs erreurs. De leurs repaires qu'ils habitent à la façon des serpents, ils font entendre leurs sifllements en vue de tromper les gens sans méfiance et les simples; ils aiguisent leurs langues comme des bêtes venimeuses; il y a du poison d^aspic sur leurs lèvres; leurs pieds sont agiles à répandre le sang. Quelle effusion de sang humain, en effet, en Italie et en Allemagne, à la suite de leurs enseignements, que d'églises détruites, que de veuves et d'orphelins rendus esclaves ! Ah ! les ravages exercés par eux dans l'empire romain, ce n'est pas de notre bouche qu'il faut les apprendre, mais des gémissements de ceux qui sont écrasés ! »
Guibert disait encore, avec beaucoup de raison d'ailleurs, condamnant ce qui était condamnable : u II a plu en outre au saint concile de s'élever contre les simoniaques qui font de l'Eglise de Dieu un repaire de brigands et de trancher, avec le glaive du bienheureux Pierre, la tête toujours renaissante de l'hérésie tant de fois abattue par les saints Pères. Suivant l'enseignement de ces mêmes saints Pères, nous ordonnons, avec notre autorité apostolique, que nul à l'avenir n'ait la présomption d'imposer les mains à personne en vue d'un abominable commerce. Si donc, ce qu'à Dieu ne plaise, il arrive encore désormais un semblable crime, que le consécrateur soit dépouillé de sa propre dignité pour toujours, et que l'ordonné ne fasse rien en vertu d'une ordination qui serait le fruit delà simonie.
« En outre, ce qu'il ne fallait pas passer sous silence, comme
le peuple murmure de plus en plus, ici et là, contre Tincontinence des clercs, il nous a paru utile que vous avertissiez avec le soin que vous devez, les ministres de l'autel, de vivre selon les décrets des saints canons, et de garder intangible la fleur de la chasteté, sans laquelle, dit T Apôtre, il est impossible de plaire à Dieu; il le faut* pour que vous méritiez bon témoignage à ce sujet de la part des gens du dehors, et que vous apaisiez les récriminations populaires. Quant a ceux qui répudient les messes des prêtres indignes et qui les condamnent d'eux-mêmes avant la censure de notre jugement, nous les retranchons de la communion de la sainte Eglise jusqu'à résipiscence. Empêchez aussi les mariages entre parents, prohibés par les lois divines et humaines.
« Que votre sagesse enfin, frères très aimés, considère combien il est doux de persévérer pieusement dans le ministère qui vous est confié, d'opposer la rectitude de la foi aux hérétiques et aux ennemis du Christ, et de ne jamais dévier du sentier de la vérité, parce que le Dieu Sauveur de tous, en qui nous faisons profession de croire, qui n'a pas hésité à mourir pour nous et à nous racheter de son propre sang, a promis au bienheureux Pierre l'îndéfectibilité de la foi et averti ce môme apôtre d'y confirmer ses frères. Les pontifes apostoliques, auxquels je succède malgré mes misères, l'ont toujours accepté sagement, tout le monde le reconnaît.
« C'est aussi dans ce ministère que la divine miséricorde m'a imposé, qu'ambitionne de les suivre pas à pas ma faiblesse si insuffisante et si pauvre. Car malheur à nous qui avons assumé ce fardeau, si nous négligions de prêcher les vérités de la foi pour la destruction de Terreur ! Malheur à nous si nous étouffions par le silence la vérité que nous avons le devoir de distribuer aux changeurs ! Aussi, mes frères, exhorté-je votre charité, avec instances et supplications, de veiller avec toute la sollicitude possible, à découvrir les hérétiques et les ennemis de la sainte Eglise de Dieu et d'empêcher, avec une sévérité intransigeante, que cette peste ne s'étende davantage et ne gagne les esprits jusque-là intacts. Ainsi aurez-vous droit à une juste
récompense auprès de Dieu, dans la mesure même où vous aurez travaillé au salut du peuple dont vous avez la charge. Ainsi devant le* tribunal du Seigneur, ne pourriez-vous pas vous excuser de négligence, si vous n'acceptiez point de .garder vos ouailles à Tabri des sacrilèges profanateurs de la vérité *. »
Ne croirait-on pas entendre parler l'orthodoxie elle-même ? Aussi les auteurs du temps ne trouvent pas d'expressions assez fortes pour flétrir l'hypocrisie d'un pareil langage; ils y entendent Téternel refrain de Satan se transformant en ange de lumière, affectant les dehors du bien et du vrai pour mieux tromper. Mais ne peut-on pas voir surtout dans cette lettre de l'antipape une marque de la diffusion victorieuse des idées de (îrégoire et d'Urbain lui-même? La thèse soutenue depuis trentecinq ans par les papes contre les empereurs et les antipapes commence d'être, à Rome même, soutenue par un antipape. Guibert croit ne pouvoir faire accepter son autorité usurpée qu'en prenant le langage de l'autorité légitime, c'est-à-dire en condamnant la simonie et l'incontinence des clercs pour lesquelles Grégoire VII était mort et Urbain II était lui-même en exil. C'est le présage du triomphe de la vérité.