L\ GUERRE
Durant ces années d'exil et d'épreuves, la sollicitude du Pontife romain continuait d'aller aux monastères comme aux boulevards qu'il fallait armer pour la défense de l'avenir. Il garantissait les possessions temporelles des moines pour la sécurité de leur vie pure, et il faisait choisir parmi eux ses évêques. Ainsi en Allemagne, à cAté de Bernard de Constance et d'Etienne d'Halberstadt qui défendaient les fidèles contre les schismatiques par leur plume véhéiùente et fougueuse, Altmann
1. Docrclum Wiborti, Mon. Oerm. hist. Do lito, I. ]).i\t2 sqq.
de Passau, légat de Pape, faisait élire pour succéder à Gebhard de Salzbourg, l'illustre Thiémon, abbé de Saint-Pierre.
Thiémon fut ordonné le 7 avril 1090. C'était une recrue monastique d'une grande valeur. Ce saint abbé, durant les treize années qu'il fut évêque, par la captivité, les angoisses et les luttes endurées pour la foi catholique, rappelle quelque chose du grand Athanase d'Alexandrie. 11 harcelait tellement les Gésariens que ceux-ci résolurent dVn finir avec lui par le meurtre. Quand l'exécuteur entra dans le réduit où on le tonait enfermé <'t lui annonça le mobile de sa venue, le courageux pontife, se levant, récita le Symbole ; puis, prosterné à terre, il étendit sa tête sur la planche. Mais, comme s'il avait eu le cou pareil au marbre, l'épée ne réussit qu'à y tracer une ligne légère, sur la surface de la peau. Croyant avoir mal frappé, l'infernal sicaîre brandit de nouveau son glaive en l'élevant plus haut pour trancher plus sûrement ; le glaive se brisa en morceaux à la poutre du plafond. Alors le bourreau demanda pardon à sa victime. Thiémon avait la vie tenace comme l'âme. Le seul cimeterre des Turcs devait en avoir raison. Le saint abbé ira en effet plus tard en Terre Sainte y répandre son sang pour la foi par un martyre si vaillamment inauguré depuis de longs jours *. Thiémon n'était pas seulement un évêquo remarquable et un saint. Il passait pour un peintre et un sculpteur distingué, même pour uïi ouvrier habile dans l'art de façonner les métaux, un autre saint Eloi, en un mot. Tombé entre les mains des infidèles, il fut, quelques mois après, martyrisé à Ascalon, le 28 septembre 1102 2; voici dans quelles circonstances.
L'un des deux émirs sarrasins qui le tenaient #en captivité possédait des idoles, en particulier un cerf en métal qui était mutilé. Thiémon s'offrit pour réparer le bronze, à la condition que l'émir réunirait autour de cette pièce toutes les autres idoles.
1. V. Baronius, adann. lOîK), t. XVII, p. 579. L'ordination de Thiémon, par AUraann dp Passau, assisté d'AdaIhéron d<» Wurtzbour^ ot^Io Mcginward de Frisingup, rut lieu on lUîlD, Il avait étr* nioino à Ilirschau.
2. V. IVtud*^ du vrai et du légendaire sur le martyre i\o Thiémon, par le comto Km>t. {Rev, des Ç. //., t. XXXIX, janvier 1886.) Cf. Orietit Latin, t. II, p. 57-58.
Mais au lieu de restaurer ces vaines images, Févêque les brisa toutes. Pour expier son crime, Thiémon fut condamné au dernier des supplices; il eut tous les membres coupés en morceaux.
Tels étaient les hommes fortement trempés que l'arsenal des abbayes fournissait au Pape.
Les schismatiques, à la mort de plusieurs personnages en vue du parti pontifical, avaient relevé la tête, comme si le ciel leur eut donné raison — et ils le prétendaient — en ravissant à TEglise ses meilleurs soutiens politiques. Depuis le printemps, Henri, revenu en Lombardie pour tourmenter Welf et le punir de son mariage, investissait Mantoue, Tune des principales places fortes de la Comtesse. Mathilde se mit elle-même à la tête de ses armées. Mais malgré les faveurs qu'elle accorda, elle et son mari, à la ville de Mantoue, en juillet 1090, en l'exemptant de tout impôt, ingrate, Mantoue devait capituler quehjues mois plus tard. La Rome du parti impérial, enhardie par la. reddition de cette ville forte, ouvrirait de nouveau ses portes à l'antipape Guibert qu'elle avait auparavant chassé, et elle le laisserait encore une fois « infester la sainte Église de ses malédictions » ^
Durant ce temps, le seigneur pape Urbain, au rapport Je Berthold, séjournait dans les provinces de la Gampanie, révéré par les catholiques du monde entier, par l'empereur de Constantinople, par Philippe, roi de France, par l'universalité des princes ecclésiastiques et séculiers. Seul le Teuton, dit le même chroniqueur, et avec lui une poignée de catholiques transfuges, amorcés j par l'argent, faisaient opposition au parti légitime. Le château Saint- Ange qui jusque-là était au Pape, fut pris par ruse et sur le point d'êt»e mis à sac. Le seigneur Pape, ajoute Berthold, et c'est là que nous reconnaissons le vrai caractère de notre Pontife, le seigneur Pape aurait pu facilement pénétrer dans Rome avec des troupes et il eût réussi à dompter les rebelles, s'il n'avait préféré défendre sa cause par les armes de la mansuétude. G'était le Pontife d'or, comme l'appelle Domnizo, qui triomphait de ses ennemis moins par le glaive que parla charité.