‹ Un Parfait Gentilhomme et Quelques AutresChapitre 2 sur 5 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Il ne restait qu^à mettre notre espoir dans cet entêtement décrié que de faux moralistes essayèrent^ en vain, de détruire chez Venjant heureusement née sous le signe du Bélier et qui, du reste en la circonstance, Va bien peu servi. Quand on a la chance de tomber à notre époque sur une existence si exceptionnelle, la première chose à faire c^est de la raconter.

Et au lieu de cela, voici, en quelques lignes, le peu que nous avons pu en apprendre.

Seyyid Cheikk Akhmed Abdoullah Nadir Khan el-Iddrissieh el-Durani naquit à Kaboul {Afghanistan), le 12 mai 1881 du calendrier grégorien.

A moitié Mandchou d'' origine, il fut admis, étant enfant, à présenter ses devoirs à la vieille Impératrice douairière dans la Ville Interdite de Pékin.

Pendant plusieurs années, il vécut en déplacements continuels, mais surtout dans VEmpire du Milieu, et parlant le chinois vulgaire, apprit encore le chinois des Mandarins. On ne sait au juste à quel moment il trouva moyen de conquérir les diplômes de rUniversité d'Oxford et de V Université de Paris, juste avant de participer, tout jeune, avec le rang d'officier, à la révolte des Boxers.

Quand le calme se §t en Chine il partit pour les

t UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES

Indes et, toujours paradoxal, prit du service dans V armée anglaise quHl quitta avec le grade de capitaine. Il passa alors à V armée turque et fit toute la guerre des Balkans dans le corps d'armée de la cavalerie d'Anatolie, où il fut fait Major- Général breveté.

Le bébé né à Kaboul était devenu un lettré chinois, le lettré chinois, un disciple des plus célèbres Universités d'Europe et, malgré cela, un officier boxer ; le boxer s'était transformé en capitaine de Z'Indian iVrmy, et ce capitaine, d'abord en fougeux cavalier turc, puis en tacticien d' Etat-Major ! Sur quel pont Achmed Abdullah Nadir, etc.,,, traversa-t-il un beau jour la Méditerranée et l'Atlantique pour se fixer, — quand il n'est pas dans les bois, — Waverly 'Place, au cœur de la formidable cité américaine ? Quelles aventures l'ont conduit de l'Afghanistan à Fifth Avenue, nous ne le savons pas et comme il dirait, avec son sourire réticent: (i C'est une histoire qui n'a jamais été contée )>.

Nous savons seulement que, vers 1915, en Amérique où il n'y avait pas de guerre, il se mit à écrire pour changer de distraction. Il a publié depuis, une dizaine de volumes. Celui-ci, dont une traduction chinoise est sur le point de paraître^ fût écrit en 1919 et eut beaucoup de succès de l'autre côté de l'eau — surtout lorsqu'il fut transporté au cinéma.

AVANT-PROPOH

Actuellement, Captain Achmed Abdullah (il est resté capitaine et musulman) est complètement absorbé par le théâtre. Il avait déjà traduit, il y a quelque temps, et adapté pour la scène américaine ( il parle le français aussi facilement que V anglais)^ Le Grand Duc, de Sacha Guitry, Il prépare, actuellement, pour le Théâtre Belasco une pièce où la mer jouera le rôle principal, et on pense bien qu^à 42 ans, il n'a pas fini de îious étonner.

Qui sait si, dans Vavenir, un avenir lointain, lorsque V Amérique, débarrassée des vieux liens de V Angleterre, se sera constitué une langue propre, lorsque V anglais ne sera plus pour elle qu'une langue savante comme le latin Vest pour nous, qui sait si les livres de Captain Achmed Abdullah ne seront pas, parmi les vieux monuments littéraires, quelque chose comme le Traité de Verdun et la Chanson de Roland, pour les Français modernes?

Sans parler d'un renouvellement original de la phraséologie qui a servi jusqu'à présent à décrire les paysages, ce livre peut le donner à croire, — du moins aux esprits un peu chimériques — et en tout cas a semblé d'un commerce bien malaisé dans le modeste essai de déchiffrement que voici.

Bien des années après ce qui va suivre, quand Tsing Yu Ch'ing renonça à ses dignités pour s'élever sur le Dragon (selon le savoureux euphémisme dont le prêtre Yu Ch'ang enveloppait beaucoup de choses), le corps émacié fut revêtu de douze linges blancs et enfermé dans un cercueil de laque écarlate hermétiquement fermé pour éviter « les petits démons qui tourmentent les âmes ». Puis un bateau emmena le défunt de New- York à Canton, où cinquante pleureurs de louage, habillés en rouge et en vert, vinrent pompeusement le chercher pour le conduire à la demeure de ses honorables ancêtres dans la rue Loo-man- Tze. Après quoi, il fut mis en terre avec un bol de riz, des morceaux de porc séché, un rouleau de papier-monnaie et les bâtonnets ciselés et incrustés dont il se servait pour manger. Le lieu était charmant, choisi avec le plus grand soin

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et son esprit pourrait y goûter sans fin les délices esthétiques assurées par la contemplation éternelle des eaux courantes et des bocages d'arbres Yoong-lu plumeux et fleuris.

Longtemps après, les membres du clan des Tsing, lesquels prospéraient de Londres à San- Francisco, de Manille à Singapoore et de Buenos- Aires à Pékin, souscrivirent dix mille taëls d'or pour la construction d'un yailan, c'est-à-dire d'une arche honorifique, en commémoration du caractère singulièrement scrupuleux sur les choses de l'honneur dont Tsing Yu Ch'ing, le défunt éditeur du journal de Pell Street, avait fait preuve de son vivant.

Le pailan, en soi, ne fut que de simple ivoire dont la surface, mal dégrossie et sans ornement, était cha-rgée de démontrer à la postérité la modestie, la droiture et l'esprit de justice du mort. Mais si vous passiez en dessous, vous découvriez à l'Ouest, côté propice, une poutre de bois de teck sculptée, incrustée et gravée, éclairée d'en haut par trois énormes lanternes coloriées d'un violet riche, formées à la ressemblance des agréables traits de la déesse de la Miséricorde et portant chacune l'inscription d'une sentence différente imprimée en idéogrammes archaïques de Mandarin.

La première disait :

i;n paufatt gentit.hommk

— Les éléments de la foi de Tsing Yu-Ch'ing avaient leurs raeines dans réternité de la compréhension.

La seconde :

' — Tsing Yii Ch'ing avait raison en affirmant la permanence et la réalité de la bonne foi. Et enfin :

— Tsing Yu-Ch'ing était nn sage, aussi éprouva-t-il dans la mort l'éternité de l'amour.

Sur la poutre de bois de teck elle-même était gravée une citation du Livre du Philosophe Inconnu :

« L'homme qui part pour un triste voyage laisse parfois son cœur sous la porte. » Il est bon de se souvenir à ce propos que les idéogrammes chinois sin, — « cœur » et — men — t( porte », — quand ils sont placés l'un au-dessus de l'autre et lus ensemble, forment un troisième mot — (( mélancolie » — lequel, en vertu d'un certain tour mongol, est considéré comme l'équivalent (( d'amour éternel ».

Et c'était d'amour éternel, en effet, que Tsing Yu-Ch'ing avait rêvé, vingt ans plus tôt, un jour qu'il affrontait la fumée sale et visqueuse de Pell Street. Sur sa tête, l'air de l'été flamboyait

autour d'un soleil brut, nu, qui décochait d'éblouissantes flèches de lumières et revêtait les maisons branlantes et nauséabondes d'un habit de gaze d'or, balafré de pourpre et d'héliotrope. Plus loin et en arrière, les hautes silhouettes de Broadway marquaient l'horizon ; et les toits, les clochers, les tours carrées étaient ombrées d'un délicat vert jade, tandis qu'au loin, la large et écumante étendue de la rivière luisait de rose onctueux, d'argent fluide et d'émeraude léger.

D'un air dégoûté, et prenant soin de ne pas salir ses chaussettes blanches et soyçuses, ni ses pantoufles de velours noir, il marcha dans une mare d'eau boueuse, sur les débris d'un flacon de poche, tourna dans le Bowery, passa sous la toile d'araignée du chemin de fer aérien qui faisait grincer ses stridents poumons d'acier, et traversa deux rues.

Son but était la demeure d'un prêteur sur gages, serrée entre un music hall juif aux affiches immorales et une maison tuberculeuse de dix étages où des locaux d'habitation se mêlaient dans les odeurs de petits métiers exercés à domicile. La maison du prêteur était une bâtisse accroupie, moisie, sentant l'aigre, barbouillée de rouge et tapie comme ime bête de proie dans son antre. L'étalage de clinquant luisait de ce

luxe du pauvre qui déchire le cœur. Chaque objet avait son histoire fugitive et tragique. On distinguait ça et là une belle pièce d'argenterie ancienne de Sheffield, une broche de mosaïque et de filigrane, un verre céruléen de Bristol, un diamant taillé en rose dans une monture démodée d'onyx noir.

Au-dessus de la porte, les trois boules de l'enseigne semblaient jeter un coup d'œil ironique du côté du Saloon de M^^ Brian Neill comme pour en montrer le chemin.

La propriétaire, M"^^ Vve Levinsky, née O'Grady, était une belle femme de quarante ans, courte et lourde, aux épaules carrées, au nez droit, aux lèvres bien formées, aux yeux violets. Elle se tenait debout dans la porte ouverte et sourit en voyant Tsing Yu-Ch'ing.

— Je croyais que vous n'arriveriez jamais, dit-elle.

Il s'inclina courtoisement en lui serrant la main :

— Le journal chinois que je publie toutes les semaines a été mis sous presse aujourd'hui, dit -il, dans l'anglais supérieurement modulé et un peu précieux qu'il avait appris à Harvard. Peu de mes compatriotes peuvent lire les journaux américains. Il est de mon devoir...

— Votre devoir ? Bien sûr ! — et Mrs. Le-

vinsky se soumettant aux suggestions du mot, parlait avec luie aisance agile et entraînante.

— Vous et votre devoir ! C'est l'excuse habituelle de tous les hommes qui ne veillent pas faire ce qu'ils doivent, hein ? Regardez-moi un peu, Tsing, et dites-moi si vous avez jamais pensé à faire votre devoir envers ma petite Minnie, là dedans ?

Par-dessus son épaule, elle montrait avec son pouce l'intérieur de la boutique, et comme Tsing paraissait embarrassé, elle continua :

— Tous les hommes sont pareils, n'est-ce pas, qu'ils soient blancs — ou jaunes comme vous. Je suis sûre que vous ne pensez jamais à autre chose qu'à vous-même, dites la vérité, voyons ! L'égoïsme, c'est ce qu'il y a de plus naturel chez les hommes, à moins que — elle s'arrêta — ce ne soit l'insouciance, plus encore que l'égoïsme.

— Mais, ma chère Mrs. Le vinsky, je vous assure... Tsing n'avait aucune idée de ce qu'il allait assurer à la belliqueuse Irlandaise. Du reste elle ne lui laissa pas le temps de continuer.

Elle agitait sa main courte et grasse en signe de dérision.

— Voyons, voyons, s'écria-t-elle, revenez sur terre et n'allez pas essayer de vous amuser avec mon petit ange aux yeux bleus, tout enveloppé de ses ailes et de son innocence. Surtout, il ne

faudrait pas qu'il y ait une mauvaise pensée dans votre caboche. Enfin, ça va bien, vous savez ce que je veux dire...

— Non, je ne sais pas, dit Tsing qui se raidit pour calmer les alarmes de sa dignité de Chinois, effort perdu d'ailleurs pour Mrs. Levinsky.

— Ah ! Eh bien si vous ne le savez pas, il est grandement temps que vous l'appreniez, riposta-t-elle. Avez-vous jamais songé à ce qu'une fille pense quand un individu vient la voir tous les soirs, comme vous faites pour Minnie depuis plus de deux ans, et qu'il lui apporte des bonbons et des fleurs, et lui parle avec toutes sortes de simagrées... enfin oui, comme vous faites...

Une rougeur sourde commençait à couvrir le vilain visage jaune du Chinois.

Il s'exclama :

— Mrs. Levinsky, je vous donne ma parole...

— Allez ! Gardez vos serments, vous pouvez en avoir besoin un jour. A quoi ça sert de nier que vous avez parlé d'amour à Minnie, jeune homme ! Je vous ai entendu moi-même, quand vous croyiez que j'étais endormie, et plus d'une fois ! Je vous ai entendu dire à ma fille...

— Rien que vous ne puissiez entendre, Mrs. Levinsky. Je lui ai appris les charmants

petits contes de fées de mon pays, dit-il, en se défendant.

— Allons donc, ça ne prend pas avec moi. Des contes de fées ! mon Dieu ! mais Minnie n'est plus un bébé au maillot. Elle a seize ans, ainsi... Et toutes les histoires de fées qu'elle réclame, c'est un garçon qui la demande en mariage, avec un anneau d'or, les cloches de l'église et un appartement à son goût.

Tsing leva les yeux. Une lueur étrange tournoyait entre ses paupières étroites. Sa respiration était distincte, saccadée.

Il demanda : — Voulez-vous dire... qu'elle ?... Il articulait à peine et s'arrêta.

— Sûr ! Et même bien pincée, si c'est ça que vous voulez savoir. Vous êtes le seul type qui vienne la voir régulièrement, excepté de temps en temps ses cousins, qui sont des galopins et ne savent parler de rien excepté de base bail, de batailles avec leur clique et peut-être, quelquefois, d'une ou deux histoires plus ou moins salées... Sûr !... Comment le petit agneau blanc pourrait-il s'empêcher de se monter la tête pour vous ? Vous lui en contez, ah la la la la !... Et je vous ai dit qu'elle n'avait que seize ans.

— Je suis bien fâché. Certainement, vous avez raison. Je le vois maintenant. Je... ne veux pas dire... que...

— Ne soyez pas fâché, mon garçon. Entrez et — eh bien ! faites votre demande... Elle s'interrompit elle-même avec son joyeux rire irlandais. Vous savez, le pire, c'est d'être mariée avec un youpin comme je l'ai été. Et pourtant voilà que je deviens une marieuse, une vraie. Comment disait donc Levinsky ? Ah oui ! sûr, une entremetteuse, c'est ça le mot ! — Elle rit cordialement et ajouta : — Je ne peux pas dire que j'admire beaucoup le goût de Mimiie par exemple ! Vrai ! son mariage sera son propre enterrement !

— Vous dites que vraiment, vous n'avez pas d'objections à faire ?...

Tsing Yu Ching fit im geste que les yeux aigus de l'intelligente femme saisirent au vol :

— Ne faites pas attention à tout ça, Tsing, dit-elle avec quelque chose de presque affectueux dans la voix. C'est vrai que vous êtes Chinois. Vous êtes jaune et vous êtes vilain, même parmi les gens de votre pays, avec votre longue et maigre figure et vos yeux en boules de loto, vos bras et vos jambes d'araignée, et cette bouche qui ressemble plutôt à la porte d'une cave qu'à un endroit pour mettre la nourriture. Mais — et elle sourit : — Minnie est aveugle, n'est-ce pas ? Elle ne sait pas la différence qu'il y a entre les jaunes et les blancs.

— Oui ! et le Chinois respira avec soulage-

ment. Elle est aveugle. Elle ne sait pas la... oui... la différence...

— Je pensais bien que je pourrais vous faire entendre raison ! Et je suis contente de vous avoir dit ça tout net. Vous savez — et il y eut dans sa voix quelque chose de déchirant — Minnie est mon unique enfant. Je sais très bien qu'elle est folle de vous. Vous êtes Chinois, dites-vous, mais je réponds, moi, que nous vivons tous deux aux alentours de Pell Street. Il y a par ici plus d'une jeune fille qui tournera le dos à Minnie, à ce que je puis croire, quand elle sera Mrs. Tsing. Mais quand le diable y serait, rien n'empêchera ces mêmes jeunes filles d'avoir aussi une toquade pour un Chinois si personne ne le sait. C'est pour ça que je dis, arrangeons tout, et pour le mieux, et tout de suite, avec une bague et un gâteau de noces. Sûr, je sais bien ce que dira la famille de ma mère qui habite au Bronx ^ et qui est dans la haute ! Mais pourquoi me faire du souci ? Ils m'ont tous prévenu qu'ils se lavaient les mains de mes affaires quand j'ai épousé un youpin, et pourtant, mon vieux Jack ne m'a pas battue comme mon père battait ma mère, ce qui n'était pas rien, je vous prie de le croire. Je suis bien sûre qu'ils diront la même chose quand ils

1, Quartier de^New-York. n. d. t.

UN PARFAIT O^NTILIIOMME

verront que Minnie cpouse un Chinois. Eh bien ! laissons-les dire. Du reste, leurs mains ont besoin d'une bonne lessive...

Elle parlait vite et fort. Cependant, Tsing Yu Ch'ing Tentendait à peine.

Un grand émoi agitait son âme et il n'avait plus une idée très nette du sens des mots « beauté )\ (( gloire», « bonheur ». Il traversa la boutique, puis, à l'arrière, le petit jardin où quelques plantes en pots luttaient sans résultat appréciable contre la poussière et les souillures du Bowery.

Minnie Levinsky était un de ees miracles exclusivement américains, en vertu desquels sont renversées toutes les idées courantes sur les théories de respèce. Deux êtres mal nourris, mal soignés, appartenant à des races en état d'hostilité réciproque par atavisme, produisent, en mélangeant leur pitoyable graine, un corps humain orné de toutes les perfections. Minnie était grande. Sa poitrine était ronde, mais il y avait quelque chose de gracile et de garçonnier dans les hanches étroites qui s'élançaient de ses jambes fines et de ses pieds de Cendrilion. Ses cheveux étaient faits de rayons de soleil dorés et ondulés. Son. nez, petit et droit, avait des aari-

nés palpitantes et ses tragiques yeux, qui ne voyaient pas, étaient vert de mer sous le capuchon des cils noirs.

Une courbe douce ondula sur sa lèvre supérieure, dont les deux coins se soulevèrent vivement, lorsque Minnie entendit le bruit insinuant et familier des pantoufles à semelles de feutre de Tsing :

— Hello ! Tsing ! dit-elle en tendant la main.

— Hello ! Fleur de Prunier !

C'était le nom qu'il lui avait donné deux ans plus tôt, quand, à peine sorti de Harvard, il était venu partager avec ses compatriotes de Pell Street la sagesse que l'Occident lui avait enseignée. Son clan, typiquement chinois, dans l'admiration qu'il éprouvait pour le lettré, le monsieur que Tsing était devenu, l'avait appuyé en lui donnant des fonds pour le journal hebdomadaire intitulé VEminente Elévation, par une allusion ironique et démocratique (résultat du dressage américain) à l'Impératrice douairière Tzu Hi Mo qui, au milieu des fortifications crénelées de la ville tartare de Pékin, était généralement désignée sous ce titre honorifique. Mais il y avait peu d'argent au journal, de lourdes dépenses et de grands risques, de sorte qu'un jour Tsing était entré chez le prêteur sur gages du Bowery pour échanger sa montre d'or contre

UN PARFAIT GENTÎLÎÎOMME

une petite somme, laquelle, dans sa pensée, devait être suffisante pour surmonter les difficultés pendant une semaine ou deux.

Derrière le comptoir, il avait aperçu une enfant de quatorze ans à cheveux dorés, une enfant aveugle.

— Fleur de Prunier ! avait-il dit dans un subit accès de pitié tendre.

— Fleur de Prunier ! redisait-il encore, maintenant que la pitié avait fait place à l'amour.

— J'adore que vous m'appeliez Fleur de Prunier, dit-elle, dans l'anglais doux et soigné que miss Rutter, la directrice du Patronage, lui avait appris.

— Vraiment ? dit-il, et il sourit. — Et moi, j'adore vous appeler ainsi et aussi de toutes sortes d'autres petits noms.

Il s'assit à côté d'elle.

— Par exemple ? demanda-t-elle d'un air radieux et comme si elle attendait quelque chose. Mais il ne répondait pas, et elle reprit avec un soupir léger :

— Vous ne savez plus d'histoires de votre pays ?

— Si, Fleur de Prunier. Si.

Elle se souleva toute droite, pleine d'ardeur et d'intérêt. Pendant deux ans, il était venu la voir presque tous les jours et lui avait conté des

légendes chinoises, des histoires de la Chine, des histoires de l'Asie. Avec des mains adroites et brûlantes il en avait tissé la chaîne et la trame autonr d'elle, et peu à pen l'amouir de Flenr de Prunier s'était inextricablement môle chez lui à Tamour de la Chine. D'une manière subtile, ses deux amours s'étaient réciproquement influencés, et la Chine, qu'il avait peinte avec des jaunes pâles et des bleus exultants, était une terre charmante, une terre qui retentissait des clochettes argentées des pagodes, sous les brises printanières embaumées par les fleurs de lotus ; une terre d'où s'exhalait l'arôme de la sagesse ancienne, de l'ancienne culture, de l'ancienne justice — et de l'intolérance.

Il montrait la Chine à la jeune fille au travers de ses aspirations de poète, et les yeux aveugles voyaient, par la vertu de l'amour qui avait grandi régulièrement, heure par heure, en même temps qu'elle.

— Que je serais heureuse, disait-elle, si je pouvais voir la Chine, la Chine et les Chinois !

Il tressaillait un peu et couvrait de ses mains osseuses son masque de Diable Mongol.

— Oui, Fleur de Prunier ! Je voudrais que vous puissiez voir la Chine. Elle et nous !

• — Voir... ! Oh ! que ce doit être merveilleux !

— Sentir est plus merveilleux encore. Et les aveugles seuls savent véritablement ce que c'est.

Bien entendu, les cousins, les enfants du voisinage qui, à l'occasion, entraient pour un instant, faisaient dans leur jargon des remarques dénigrantes et railleuses sur « ce damné Chinois jaune qui était toujours pendu aux jupes de Minnie mais Minnie, elle, ne voyait dans leurs paroles ni affront, ni blessure.

— Damné Chinois ? Et après ?

Les aveugles n'ont pas de préjugés de race. L'idée de la couleur ne peut pas être tragique dans leur esprit. Elle est même dépourvue de sens, et si, devant Minnie, Tsing Yu Ch'ing, était souvent traité de « damné Chinois jaune >), ne disait-on pas aussi bien <f damné Irlandais » et « damné Hollandais », et « damné Juif », et « damné Italien », et damné n'im.porte quoi !

Damné ! N'était-ce pas le terme général dont Pell Street se servait pour qualifier les agréments divers dont elle jouissait en sa qualité de potpourri de peuples.

— Mais pourquoi ne continuez- vous pas votre histoire, disait la jeune fille avec pétulance.

— Parce que, répondit-il, mon cœur est trop

IG UN PARFxMT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTRES

plein. Il ne me permet pas de parler. Parce que, ô Fleur de Prunier ! je me sens à la fois fou d'orgueil et d'humilité en votre présence, parce que — il prit tout à coup une attitude raide et archaïque — oh ! parce que je goûte auprès de vous le bonheur exquis et raffiné qu'éprouvait Tseng Tsi, l'insignifiant disciple, quand, sa guitare chantant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide l'enseignement du grand Koung Tseu, Parce que...

— Tsing !

Brusquement, la jeune fille avait interrompu. Le sang belliqueux qu'elle tenait de sa mère et du pays celte bondit sous la patience échauffée de son hérédité sémite, et une nuance d'amertume légère se répandit sur ses mots :

— Tsing ! Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que vous m'aimez ? Est-ce parce que je suis aveugle ? Tsing ! Pourquoi ne me dites-vous pas que vous m'aimez ? Pourquoi ne me le ditesvous pas ?

Et il le lui dit.

Et il la prit dans ses bras.

Avec les parfaites intonations d'Harvard, mais en employant la délicieuse phraséologie chinoise, un peu boursouffîée, un peu prodigue, il lui dit :

— Fleur de Prunier, vous êtes la force de mon

UN PARFAIT GÉNTTLÎIOMME il

corps, le rêve de mon âme, l'ambition de ma pensée et la pulsation de mon cœur. Je ferai de mon amour une chaîne fleurie pour l'attacher à vos poignets ; je le changerai en une perle blanche pour votre petite oreille rose. Et, tandis qu'il parlait d'amour, les maisons pressées de tous côtés autour du petit jardin poussiéreux le regardaient de haut en bas à la façon de sardoniques sentinelles, et les toits flamboyaient, sombres et durs, sous le soleil nu du mois d'aofit.

Elle se serrait tout contre lui, et Pell Street, pendant ce temps, continuait à jouer la symphonie où se heurtaient des notes stridentes et souillées de suie noire.

— Je vous aime, cher Tsing, disait-elle, et l'amour rend mon cœur glorieux. Mais combien je voudrais vous voir, ah ! — Et sa voix se brisait. — Que je voudrais comprendre ce que c'est que de voir, ce que la vue du beau fait éprouver aux yeux ! Que je voudrais vous voir, vous, vous que je sais beau, si beau, ô Tsing, je le sais. Je le sens !

Il eut un petit tressaillement et de nouveau couvrit d'une main osseuse son masque repoussant de Diable Mongol. Il l'aimait... Il répéta que son amour était quelque chose de fort et d'éternel ; qu'il engageait aussi bien pour les jours abreuvés de soleil d'or que pour les nuits sans

étoiles résonnant du bruit des gouttes de pluie, et plus loin, et par delà.

— Tout, vous aurez tout par moi, tout, hormis de la souffrance, disait-il.

Comme il convient, le mariage eut lieu au son des cloches lancées à la volée, avec un énorme gâteau de noces glacé de rose, et un banquet gigantesque servi au restaurant que l'on appelait le Grand Palais Chop Suey de Shanghaï (1). Le festin fut fourni sans frais, en l'honneur du lettré, du gentleman qu'était le marié, par Mr. Nag Hong Fah, le gros propriétaire du restaurant, désireux de gagner ainsi de l'illustration pour lui d'abord, puis pour ses ancêtres et pour ses descendants, aux yeux de Faoh Pah, dieu de la Connaissance et Prince de la Loi. La bièrCj le whisky et les liqueurs rouges OLi vertes pour les dames, avaient été offertes par Mr. Brian Neill, le tenancier du Saloon^ pour cette raison négative qu'une semaine auparavant, il avait soutenu une bataille à coup de

(1) Le chop suey est un ragoût à base de poulet ou de porc avec des germes de shoja (sorte de haricot) et des champignons. Le nom du restaurant devient clair : le Grand Palais Chop Suey de Shanghaï, c'est le pendant du Bœuf à la mode de Paris, du Fikt de sole de Bruxelles, etc. n. d. t.

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poings contre Mr. Sarsfield O'Grady, frère de Mrs .Levinsky, lequel était venu toirb exprès de l'aristocratique quartier de Bronx pour faire connaître à sa sœur que, par Dieu, ce n'était pas lui qui aurait supporté qu'un maudit nègre jaune de Chinois vînt se marier dans leur famille et, à ces' mots, était tombé à bras raccourcis sur le propriétaire du Saloon à propos de la politique des Démocrates.

Cependant, malgré toutes les splendeurs du mariage, Pell Street et le Bowery murmuraient et ricanpJcnt. Si les bla^ncs avaient des observations à faire sur cette alliance à propos de la question ethnologique, parce que le marié et oit Chinois, les Jaunes objectaien^, en se plaçant sur le terrain physiologique, que la mariée était aveugle.

— (( / lou fou Sing. )) Que l'étoile de la Fortune vous protège ! dit avec piété Nag Hop Fat, le Devin, à Tsing Yu Ch'ing. Mais, ô sage et plus vieux frère ! pense à droite et pense à gauche, pense beaucoup. Rappelle-toi ce qui est écrit dans le Kiou-Li : « L'aveugle se lève et s'éloigne quand les torches sont apportées. ^)

— Mais l'amour ne s'en va pas, répondit Tsing Yu Ch'ing.

Ainsi les langues allaient leur train.

Tout le monde discutait l'opportunité de

cette unio]! quand miss Rutter, la directrice du Patronage, se dit que c'était à elle de prendre les choses en mains.

Mrs. Levinsky, qui l'aurait tuée sans la proximité de Mr. Bill Devoy, détective de la Deuxième Section, se contenta de donner à la vieille fille amateur de questions sociales (pleine de bonnes intentions, ô Dieu !) un échantillon de son langage.

— Allez au diable ! crla-t-elle. Qui est-ce qui vous a demandé de venir coller votre vilain nez camus sur nos marmites ? Et puis quoi ! Est-ce ma faute à moi si vous n'aimez pas l'odeur qui en sort. Tant pis pour vous et pour ceux de votre espèce.

Mais sa bonne nature surmonta sa colère dès qu'elle aperçut l'expression douloureuse du visage ingénu de miss Rutter.

— Je n'ai pas voulu vous faire de la peine, dit-elle. — Sur quoi l'autre, reprenant un nouveau courage, remonta à l'attaque.

— Ma chère Mrs. Levinsky, je sais que Tsing est un homme instruit et il est possible qu'il soit aussi un homme accompli, mais...

— C'est un Jaune ! ! Vous tombez juste. Il fallait que vous le disiez. Mais jaune, ou vert-pois, ou noir avec des points blancs, il est parfaitement comme il faut, mettez-vous ça dans la tête.

Minnie est mon seul enfant et j'ai un rhumatisme au cœur, et elle restera toute seule, et elle est aveugle, et Tsing aura soin d'elle. Quest-ce que vous voulez, j'ai confiance dans ce Chinois mal gracieux, moi, c'est comme ça ! Et vous savez, il n'y en a pas beaucoup, parmi les Blancs ou les Jaunes, en qui j'ai confiance, autour de Pell Street !

Du reste, à mesure que les jours accumulés faisaient des semaines, puis des mois, le jeune couple, installé dans un petit appartement audessus de la boutique de Yung Long, l'épicier en gros, convainquait miss Rutter, plus encore par le spectacle qu'il donnait que grâce à la tirade de Mrs. Levinsky, qu'à la fin, un mariage mixte avait apporté le bonheur et la paix aussi bien au Blanc qu'au Jaune.

Le détective Bill Devoy exprimait son opinion en peu de mots.

— Sûr, disait-il, il est Chinois, mais il tient du blanc aussi. Ça va bien, ça va bien. Et Minnie ! Hein ! Oh elle ! c'est un petit ang?, et il ajoutait avec une sentimentalité où vibrait une certaine douceur profane :

— Ah ! un petit ange damné, voilà ce qu'elle est !

Le premier jour de chaque mois, les rares membres du cla,n des Tsing en résidenee à New- York se rencontraient dans la boutique de liqueurs de Pell Street qui, appartena,nl à la Chin Sor Company, était connue sous le nom de « Lieu des Désirs Suaves et des Célestes Divertissements )\ On s'entretenait des intérêts principau-x de la Ville Chinoise avec le nombreux clan des Nag, cousins éloignés des Tsing ; mais surtout la vie conjugale de Tsing Yu Ch'ing, quoiqiî'il fût luimême habituellement présent, était pour la société l'objet d'xm intérêt assidu.

C'était, en ces circonstances, Nag Hong Fah, le propriétaire du restaurant, plutôt que Tsing Yat, le chef du clan, qui occLipait le fauteuil d'honneur. Non point à cause de sa grosse fortime bourgeoise, mais parce qu'il était considéré comme une autorité en matière d'union mixte, depuis qu'il avait lui-même épousé une femme de sang mêlé, une certaine Fanny Mei Hi, mystérieusement apparentée à Mr. Brian Neill, le tenancier du Saloon,

Nag Hong Fah se renversait en arrière sur sa chaise, fumait à loisir une pipe de li-un embaumé de l'acre douceur du pavot éearlate des champs hindous, regardait rêveusement le mur couvert, du parquet au plafond, d'un satin jaune brodé de sentences philosophiques écrites verticale-

ment en caractères cramoisis, puis livrait enfin au public le trésor dès longtemps engrangé de sa sagesse.

— Le bonheur est possible entre la race à cheveux noirs et la race à cheveux rouges, disaitil sentencieusement, si l'on a soin d'observerquelques règles très simples :

— Que la femme ouvre au mari non-seulement la porte de sa maison, mais aussi la porte de son cœur.

— Que rhomme écoute la femme sans répondre.

— Qu'il écoute ses avis et — il parlait sans sourire — qu'il fasse le contraire.

— Qu'ils s'unissent pour produire des enfants mâles, forts et bien portants. Et que la substance capricieuse de la femme blanche soit longuement pétrie dans cet enfant de notre race placide et forte.

Avec une calme désapprobation, il regardait Tsing Yu Ch'ing. Car, puisque toute chose, de la naissance aux funérailles, depuis la dent qu'il faut arracher jusqu'à la façon de se raser, représente un intérêt commun à tous les Chinois, — lesquels ignorent le sens du mot piHvé et ne font aucune objection à la publicité la plus tumultueuse, — il était en droit de juger que c'était un scandale « aux narines » des respectables ménages

de Peli Street, que Minnie Tsing, à présent mariée depuis bientôt trois ans, n'eût pas encore mis d'enfant au monde et ne parût point songer à remplir ce devoir.

— Obéissez à ces simples règles, principalement à la dernière, dit Nag Hong Fah en se résumant, et le bonheur entre la race à cheveux noirs et la race à cheveux rouges sera possible.

Ayant ainsi parlé, il se mit à siroter bruyamment le thé parfumé aux fleurs de jasmin que contenait une tasse précieuse de jade iao. Tsing Yu Ch'ing lui répondit en souriant :

— O Père serein d'enfants sains et nombreux ! le bonheur est possible ; mais la règle que je suis diffère de la vôtre. Je ne connais qu'une loi, celle de l'amour, et je pense que le bonheur ne réclame qu'une chose : l'amour.

— L'amour ? — Yu Ch'ang, le prêtre, ramassa le mot comme un gant jeté en défi et le brandit au-dessus de l'assemblée. — Votre pensée est celle d'un incrédule, dit-il. L'amour est le rebut moral du très jeune et du très vieux. L'am.our : Ju lai'che-chi'chu-har-ru'i ! Bouddha seul est l'amour et la loi. Rappelez-vous ce que le Livre dit.

— Le Livre ? — et Tsing se mit à rire. — Le Livre, ô Prêtre ! Ce qui n'est pas écrit dans le Livre, le ruisseau vous le murmurera si vous le

regardez à travers l'âme de la Bien-Ainiëe. — Et, se tournant vers la fenêtre, il montrait du doigt, de l'autre côté de la rue, son petit appartement commode et chaud, qui narguait le brouillard défaillant et mauvais de la Ville Chinoise.

— Un tel amour, — dit avec brutalité Tsing Yat, chef du clan des Yung, — est celui qui se conçoit par l'œil. Or, — ajouta-t-il en usant de la métaphore habituelle, — votre honorable épouse n,'a pas d'huile dans les yeux. Elle est aveugle.

— Assurément, approuva Tsing Yu Ch'ing, très grave. Elle est aveugle.

Et il murmura entre ses dents :

— Qu'elle en soit louée, la Déesse exorable !

— Qu'elle soit louée, la Déesse de la Miséricorde !

Cette prière était sans cesse dans son cœur, souvent même sur ses lèvres. Et comme Harvard n'avait pas plus touché aux racines de sa vie qu'à celles de sa foi, de ses traditions et des anciennes interdictions spirituelles de sa race, il la murmurait encore lorsqu'il entrait dans le Temple de Bouddha, pour brûler des bâtons d'encens de Hung Shu devant l'image à face rouge.

— Louée soit la Déesse de la Clémence ! murmurait-il, lorsque Minnie, dans une aspiration brusque et sauvage vers l'Impossible et l'Implacable, en révolte contre sa dure destinée, balbutiait des mots sans suite et levait vers le ciel des bras désespérés.

— Si je pouvais voir, ah ! seulement ime minute ! Si je pouvais voir votre visage une minute seulement. Car je sais combien vous êtes beau, mon cœur, mon mari, mon amant, beau comme votre âme elle-même.

Et elle prenait la tête de Tsing entre ses mains blanches. Elle touchait le vilain nez plat, les maigres sourcils, la large entaille de la bouche aux lèvres épaisses, les pommettes anguleuses dont la peau blême et jaune était si bien tirée en largeur qu'elle ressemblait à la porcelaine craquelée qu'on nomme coquille d'œuf ; les joues si creuses qu'elles en étaient presque risibles ; le cou décharné qui soutenait de travers le masque repoussant, comme une tige visqueuse porte sur le côté une diabolique fleur de la jungle.

— Je sais combien vous êtes beau, ô Mieux- Aimé de toute la terre, répétait-elle en baisant les grosses lèvres. J'ai soif de voir votre beau visage, oh ! une minute seulement....

Alors, la crainte, la crainte sans nom de l'inconnu et de l'inconnaissable se mettait à ram-

UN PAilFAIT GENTILHOMME

per sur des pattes immondes et silencieuses dans le cœur de Tsing Yu Ch'ing, ce cœur torture que deux personnes seulement connaissaient dans Pell Street : Tsing Yat, chef du clan des Yung, et Mrs. Lcvinsky.

Le premier écoutait poliment quand son jeune cousin évoquait, avec des mots gauches à peine balbutiés, les tourments qvd couvaient en lui.

Occupé de son attirail d'opium et de la pipe de bambou à glands, colorée d'un brun profond et chaud par mille et dix rvAUe fumées, comme il disait, le fourneau rem.pli de visqueux chandoo, yen-hok et yen-shi-gow, il répondait avec calme :

— N'attachez pas d'ailes aux tourments. Ils volent assez vite sans secours.

Mrs. Levinsky exprimait la même idée dans une phraséologie plus piqvîante :

— Ne pensez donc pas à ça, disait-elle. Bien sûr vous traverseriez ce pont s'il le fallait, mais vous n'en aurez jamais besoin. Minnie est aveugle, n'est-ce pas ? et ne verra jamais ce vilain museau qu'est le vôtre.

Un an plus tard, sur son lit de mort, Mrs. Levinsky répétait de même :

— Envoj^ez-moi promener toutes ces idées et ne faites pas l'imbécile.

Elle passa ainsi du méphitique chaos de Pell

28 UN PARFAIT GENTILHOMME ET QUELQUES AUTPxES

Street dans l'autre monde, sereine jusqu'à la fm, dans sa certitude que ce « Chinois était parfait et, que bénis soient tous les saints du Paradis ! il saurait toujours préserver de toute peine la petite aveugle ».

Ce fut environ un an plus tard que Tsing, rentrant un jour du bureau du journal, trouva Minnie en conversation animée avec un visiteur qui se leva à l'entrée du maître de la maison et lui donna cordialement une grande tape dans le dos en le saluant de son ancien surnom de Harvard :

— Eh bien ! vieux Tsingaloo ! Il y en a un temps que je ne vous ai vu ! Au moins cinq ans, je parie.

— Presque six, dit Tsing, souriant et serrant les mains d'un homme grand et brun, dont le visage maigre finissait par un menton en galoche après avoir commencé par un front en dôme creusé de l'abîme de deux yeux étincelants d'intelligence et profondément enfoncés. Je suis enchanté que vous m'ayiez cherché, Hardwick, mais comment m'avez- vous trouvé ?

— Oh ! quel est le nom de ce type ? Un compatriote à vous qui est allé à Chicago et y est devenu consul ?

rN PARFAIT GENTILHOMME

— Vous voulez parler de Ma-Lû-k'un ?

— Lui-même ! J'ai couru après lui l'autre jour à Wind}^ City (1) où j'étais allé voir un malade. Nous avons parlé du vieux temps, de nos camarades et de votre noble personne. Il m'a donne votre adresse. Et me voici. Et vous voilà. Vous êtes un véritable homm.e d'affaires, à ce que je vois, marié et fatigué, hein, n'est-ce pas ? Complètem-cnt américanisé, avec un mobilier st)de Mission, un phonographe, des couvertures d'Axminster (2), du thé dans la glacière et — il se mit à rire — vous savez que j'ai toujours été une brute sans aucune espèce de tact, — une jolie petite femme à cheveux d'or.

Minnie sourit et Tsing inclina la tête.

— Je suis tout ce que vous dites, mon vieux, répondit-il. Et qu'est ce que vous avez fait depuis que je vous ai vu, Hardwiek ?

— Moi ? et Hardwiek, poussant un soupir faussement désolé, s'écria avec un à-propos plus ou moins justifié :

— Sic transit... Voulez- vous dire que Pell Street n'a pas entendu parler de moi, l'enfant prodige de sa profession, et que vous n'avez jamais entendu prononcer le nom de Travers Hardwiek, le...

(1) Ville du Vent, surnom de Chigago. n. d. t.

(2) Ville d'Angleterre connue pour sa fabrique de tapis. N.d.T,

liO UN PAilFAlT GENtILlIOÀiNtE ET QUELQUES AUTRES

Brusquement il s'arrêta. Il aurait juré qu'en même temps que le cri de Mimiie : a — Vous êtes le spécialiste des yeux, le fa.meux spécialiste des yeux, » uii cri profond et sinistre, <( Dieu! )> avait passé entre les lèvres comprimées de Tsing. Mais il ne regardait pas du côté de ce dernier, ne pouvant imaginer la sombre tragédie qui couvait dans ce cœur. Il ne supposait de tragédie que du côté de Minnie, dans les yeux vert de mer qui ne voyaient pas.

Avec un mélange de respect, de terreur et d'espoir, la jeune femme dit, dans un grand effort, quelques mots tout unis, mais à peine articulés :

— Docteur ?... Docteur Hardwick, je vous en prie.,.. Moins d'une seconde plus tard, la voix de Tsing interrompit, égale, claire, mais avec quelque chose de dévasté et de meurtri, quelque chose d'inconnu aussi et qui participait du caractère originel de sa race.

— Docteur. Voudriez- vous... Oh... ?

— Mais naturellement ! Attendez, — et il se mit à consulter son agenda de poche. — Oui, venez à mon cabinet demain, à deux heures et demie. Voici ma carte, je ferai un examen complet.... et il continua sur le ton d'une froide conversation, impassible et professionnelle, tandis que, de ses yeux aveugles, Minnie le regardait

liiN- PARFAîT GENTILHOMME

comme si elle avait vu apparaître le Sauveur.

— Peut-être, oh ! mon chéri... Peut-être que je vous verrai. Vous ! vous si fort, si élégant, si beau !... Le docteur était parti et elle sanglotait maintenant dans les bras de Tsing, dont elle caressait la face repoussante de ses mains étroites.

— Oui.

La voix de Tsing paraissait engourdie comme le morne son du glas des trépassés, et, sans rapport apparent, sembla-t-il, il rappela les paroles qu'il avait prononcées cinq ans plus tôt au moment de leurs fiançailles :

— Tout, je vous donnerai tout. Vous aurez tout par moi. Tout, hormis la souffrance.

Vingt-quatre heures avaient passé. Tsing Yat, chef du clan des Tsing, son corps amorphe enveloppé de satin bleu-bébé, — silencieusement et paisiblement, — mit de côté sa pipe de bambou toute chaude pour y substituer une pipe d'ivoire dont le bout était de jade poli. Il posa sa joue gauche contre le coussin de cuir, puis, âprement, regarda son visiteur, Tsing Yu Ch'ing.

— Il est stipulé dans le Livre de Meng Tzeu, dit-il, en traînant rêveusement la voix, que celui

r>2 UN PARFAIT GENTILHOMME ËT QUELQUES AUTRES

qui ne peut remplir sa charge doit la résigner.

Ayant prononcé ce jngemen,t, il fnma deux pipes coup sur coup, et, la drogue bienveillante lui ayant versé dans l'âme un esprit de tolérance, il sourit :

— La question n'est pas de savoir si l'amour est ou n'est pas dans son droit, continua-t-il en pétrissant le cube d'opium ambré sur la flamme. Moi personnellement, étant sage, et vieux, et gras, je pense que l'amour est quelque chose comme des cornes sur la tête d'un lapin, comme des ailes au dos d'un chat, comme des cordes tressées avec des cheveux de tortue. Vous, étant jeune, vous aspirez à l'impossible et vous cherchez l'absolu. Il vous faut des fleurs dans l'azur des cieux et vous faites prévaloir l'effort individuel sur l'ordre de la Fatalité.

— On ne peut pas discuter sur l'amour, concéda le jeune homme. Il est ou il n'est pas, mais en dehors de l'amour, je suis un lettré, un gentilhomme. Je ne peux pas trahir la foi que j'ai jurée, ni manquer à la confiance que j'ai sollicitée. J'ai promis qu'elle aurait tout par moi, tout excepté de la souffrance. Je ne peux pas me démentir, ô sage et plus vieux frère !

— Certes ! et Tsing Yat prépara une nouvelle pipe. L'opium bouillait sur la lampe et les fumées opalines flottaient en nuages lourds

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