SCÈNE IL LAURENCE, MERCIER
MERCIER
Tes ordres sont remplis. J'ai là tes fonds. — La chance Fut pour toi très-gaiante en cette circonstance. Un de mes vieux amis qui m'écrit de Bordeaux, Me charge d'acheter de la rente à son taux.
Je viens de lui céder, à titre de service, Tes coupons et tu fais un joli bénéfice.
Presque sans y songer. — Voici pour le moment. Mais il faut, pour tes fonds un autre placement. Dis-moi, ma chère enfant, ce qu'il faut que j'en fasse? Sur quel chemin de fer veux-tu que je les place? L'Orléans a monté, le Nord donne un beau gain. Le Grand-Central suivra.
Plac€^-les dans ma main.
MERCIER, étonné.
Si tu l'exiges, soit; mais qu'en prétends-tu faire?
LAURENCE
Une bonne action !
MERCIER
C'est une bonne afifaire Que la raison conseille en ta position.
Et non, ma chère enfant, une I)on action !
— Tu me vois désolé d'avoir à contredire
Aux nobles mouvements que ton bon cœur t'inspire ! C'est le devoir du riche, — et c'est malheur à lui. Quand ce n'est son plaisir — que d'obliger autrui : Je puis mettre et je mets ce précepte en pratique ; Pouiiant, le cas n'est point tout à fait identique.
— Ton père, pour avoir t'a laissé seulement Cinquante mille francs, lesquels, en ce moment. Ne forment qu'un total de soixante-trois mille. Car je fus très-prudent, si je ne fus habile.
LAURENCE
C'est trop, il ne m'en faut que soixante.
ACTB IV., 65
MÇRCIEB.
Combien?
lavrbuce.
Rien que soixante.
MERCIEll.
Alors^ dilapide ton bien !
Tu le peux si tu veux, car te Toilà majeure*
LAURBlfCE^
De toutes les raisons.., ce n'est pas la meilleure.
MERCIEll.
Parle I on n'accomplit pas de pareils dévouements Pour tout le monde !
LAURENCE, à paît.
Dieu! pardonnez si je mens!
MERCIER
Dis-moi donc la raison qui dicte ta conduite !
LAURENCE
Ne m'interrogez pas... tous saurez par la suite Ce qui me fait agir, c'est le secret d'autrui ! Une amie imprudente a besoin d'un appui; Quoiqu'elle soit coupable^ elle est digne d'estime. Et je veux la sauver ; faiblesse n'est pas crime ! D'ailleurs, c'est im devoir d'aider au repentir.
(a part.)
Quand je pense qu'on fedt un métier de mentir!
Ta pitié, dans ce cas, me semble exagérée.
LAURENCE
Dieu ramène au bercail la brebis égarée.
MERCIER
C'est pousser à l'extrême un sentiment si beau. Que risquer d'empester pour une le troupeau.
LAURENCE
Et vous, père, songez que pour une équipée.
Une famille entière est quelquefois frappée.
MERCIER
Quand le comte de Hom, le cousin du régent.
Se fut désbonoré par appétit d'argent.
Il ût èr son parent une demande en grâce.
Suppliant d'Orléans, pour l'honneur de sa race. De ne point exposer quelqu'un du sang des rois
A tomber en public sous }» IiaeUa des lois.
Le rAgerit, qui pourtant fut assez bénévole.
Fit répondre au voleur cette ijère p&role :
Quand j'ai du mauvais sang, je me le fais tirer!
Et moi, si notre Albert devait déshonorer
Mon nom de plébéien, sans (jue nul m'y contraigne.
Ainsi que le régeqt, je dirais : Qu'on me saigne
LAUl^BNCE, àpart.
J'ai bien fait de mentir!
VSRCIBB.
C'est rédncation.
Quand l'honneur est en jeu, qui règle Faction, lia chute d'un lourdaud est presque naturelle Où le faiix pas d'uq autre est chose criminelle ! Passons. — Pour le moment, tout ce que je comprenais, C'est que tu vas dimner soixante mille francs, Et que c'est ta fortune.
LAUflENCE.
• 11 m'en reste trois milk, Et c'est plus qu'il n'en faut pour ma vie in utiles Car si trois mille francs pour le monde sont peu. C'est la dot qui convient aux épouses de Dieu.
MERCIER
Voudras-tu m'expliquer ce que cela veut dire ?
Pourquoi, diantre! rêver les palmes du martyre?
Ton cœur a-t-il cessé d'être loyal et pur?
De quoi te repens-tu? Pourquoi le cloître obscur?
Madeleine au désert, Louise auiç Carmélites
Se comprennent, mais toi ! — Les belles cénobites
Exhalaient les soupirs de leurs âmes de feu.
L'une à son Dieu fait homme et l'autre au roi fait diei^
Mais toi, quel noir chagrin dévore ta jeunesse?
Pourquoi pencher déjà ton front lourd de tristesse,
Et .vouloir, comme font les pécheurs pénitents,
Ensevelir ton corps et ton cœur de vingt ans ?
Quel est donc ce secret qui fait pâlir ta joue?
LAVRENCE,
Vous le saurez plus tard^ mon onde,
IIEIICIER,
Je l'avoue Que je doute très-fort de ton petit roman.