‹ Un paysagiste franc-comtois Emile IsenbartChapitre 2 sur 9 · RAR · texte numérisé non relu

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toute trouvée, sur le Doubs et les peintres. Emile Isenbart l’a bien à lui en deux régions, celle de Morteau et celle de Besançon. Le précédant selon l’âge comme selon le cours de la rivière, il faut situer à Remonot le plus ferme peintre de grands rochers après Courbet, Nestor Bavoux, d’ailleurs natif des Villers. Puis entre les deux zones qui appartiennent à tout jamais à Isenbart se placerait le domaine, abrupt et étranglé, qu'exploitèrent les peintres neuchâtelois et bâlois, Huguenin- Lassauguette et Jeanmaire, aux débuts de la découverte du Jura par les artistes suisses, puis surtout Charles L'Eplattenier, de La Chaux-de-Fonds, qui a décrit en plus de cent vingt tableaux et pastels toutes les Côtes du Doubs, depuis les Villers et la Table de Jérusalem jusqu’au Moulin de la Mort et à la Goule. Quant à Hans Sandreuter, il a laissé, pour la région de Sainte-Ursanne, les pages définitives. D’Audincourt à Dôle tous les peintres bisontins ont travaillé à qui mieux mieux, et Fanard tout le premier, le maître d'’Isenbart; mais nul mieux ni plus que lui n’a fait de ces rives, de Baume-les-Dames à Dôle, comme un véritable petit royaume à lui. Il y a ajouté le Dessoubre de Consolation, la Reverotte de Plaimbois qui eux aussi ne sont qu'à lui; il y a même joint la Loue qui appartenait à Courbet en amont, à Français en aval; il y a même ajouté l’Oignon de Voray qui, plus tard, échut en tout droit tout honneur à l'impressionnisme irisé de M. Chudant. Tout cela se répartit dans toute la durée de la carrière

du Maître et forme le gros de son œuvre.

Le Doubs est une rivière qui ne coule pas. Il dort ou il bondit. Pas de milieu. Ou lac, ou torrent. Hans Sandreuter l’appelait une rivière mystique. Recueillie et pleine de réfléchissements et de surprises, elle est traître, disent ceux qui ont failli s'y noyer, s'embarrasser dans ses algues, disparaître dans ses vases, perdre pied dans ses trous, alors que nulle au contraire n’avertit plus sincèrement de ses dangers. On la voit telle qu’elle est. Elle a l'aspect de ses embüûches. C’est une âme noire et profonde, mais qui a la sérénité de sa noirceur et de sa nature d’exception. Alors tant pis pour l’imprudence. Le nom même de Morteau dit ce que le jeune Doubs se montre dans cette cuvette à la fois molle et sauvage, où la montagne s’alanguit et s'affaisse complaisante au fleuve, entre la frontière neuchâteloise et le haut plateau franc-comtois. Mais le sourire d’une rivière, qui n’est plus qu'une succession méandreuse de longs étangs dans les prairies, y fait déjà présager les grâces de la région de Besançon. Seulement nous sommes à l'altitude de neuf cents, huit cents mètres et tout autour des tranquilles miroirs, moirés de bleu céruléen à la moindre brise, c’est le Jura bien caractérisé. Le tranquille et crépusculaire tableau du Musée de Lyon donne le mieux l’idée de ces sites où, pour un peu, l’idylle tournerait au désespoir, conçue par une âme moins pure, moins sage, moins soumise; âme frileuse s’il en fût, qui n’aimait pas réagir contre le destin autrement que par son acceptation chrétienne et à qui tout geste violent semblait une faute de goût. Cela même sans qu’elle s’en rendit compte. C’est le moment de noter que tout autre, plus en proie à ses passions, eût autrement poussé au tragique et au noir cet âpre Jura, dont un Pointelin, un Courbet, un Bavoux, donnent des interprétations si différentes. Mesuré en tout, Isenbart est un type parfait de cette si haute moyenne sentimentale et poétique, de cette tenue excellente à laquelle atteint le niveau général de l’art français, de telle sorte qu’en aucun pays il ne soit plus difficile d’être mis hors pair. Rien ici que d’équilibré, de mesuré, un éclat sourd sur la rivière là où elle disparaît à travers la prairie, le reflet sourd également d’un grand cumulus. Le même tableau, traité par un artiste de l’école allemande ou scandinave, pourrait être aussi mystérieux et même encore plus grand ; jamais il ne connaîtrait cette intimité et cette facon de laisser parler les voix intérieures d’un tel site.

Un des panneaux du Palais de Justice de Besançon résume toutes les études de cette Combe du Jura. Allongement paresseux de la montagne, plutôt revêche pourtant, par le hérissement de ses sapins écharpés de nuages ; torpeur de la rivière

qui ne se résout pas à quitter ce site salubre et verdoyant ; rayons dans les branches

attachées aux fûts droits des avant-plans latéraux, gentianes et ombellifères dans les gazons de terre ferme, laiche aquatique aux lèvres du fleuve. Et reflets moitié lumière du ciel, moitié obscurité de grands sapins.

On ne se doutera jamais à quel point ces œuvres qui paraissent si spontanées, si directement écrites sous la dictée de la nature, sont pourtant soigneusement méditées, composées, lentement müûries et pesées jusqu’en leurs moindres détails. Du tableau fait à l'atelier, on peut diré que tout y est calculé. Pas un centimètre de la surface, ciel ou sol, qui fût livré au hasard ou aux bonheurs fortuits de l'inspiration. Il faut à chaque élément du tableau le secours de tant d’études, de dessins de plantes, et à l’ensemble la combinaison de combien d’études ! Plus personne aujourd'hui n’a cette conscience ou, si on l’a, elle est appliquée à d’autres fins. Ainsi passent les époques et, tout en admirant certaines œuvres qui ont en elles ce je ne sais quoi de divin, qui les fait éternellement jeunes, ne savons nous plus les intentions de l'artiste. Les parce que en lesquels se sont résolues ses hésitations, les réponses qu'il s’est données à ses pourquoi, nous ne nous doutons même plus qu’ils aient pu se débattre. Des états d'âme beaux et héroïques, d’abstrus problèmes, qui se sont posés et qu'ont résolus de grandesintelligences, sont là comme s’ils n'avaient jamais existé. Telle cette tourbe fleurie de bruyères en laquelle sont accumulés des siècles de sphaignes agissantes. Et cependant rien de tout cela n'est mort. L'œuvre est là. Nous n’en saisissons plus les dessous. Mais sans ces dessous, la poésie non plus ne serait plus là qui encore agit si puissante sur nous.

Décrire même à grands traits l’œuvre d'Emile Isenbart entraînerait presque à un itinéraire assez complet du département du Doubs. En tout cas une promenade à travers ses cartons d’études équivaut à un voyage à pied dans ces montagnes et ces vallées profondes où sourdent des sources vauclusiennes. Tout à coup le sol cesse d’onduler et se dérobe brusquement. De belles architectures de rochers par assises régulières, ne s’élevant pas, mais se creusant au contraire dans la masse géologique. Tels ces temples hindous non pas édifiés, mais excavés dans la montagne. Et, tout au fond de ces puits merveilleux, naissent du roc et se faufilent sous les branches des ruisseaux d’une adorable candeur. Ou, au contraire, des torrents bouillonnant à travers les blocs moussus dès leur sortie de l’antre qui, nulle part, à Consolation ou à Plaimbois, n’atteint à la majesté unique des sources de la Loue et même de celles du Lison. Consolation cependant est un site unique aussi par la soudaineté et la profondeur de son amphithéâtre de rochers ; puis, par son double

torrent et le monastère qui s’est établi à leur confluent ; enfin par ses ponts, moussus

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à souhait, car tout se couvre de mousse dans ce puits humide où le soleil arrive si parcimonieux. Le maître a toujours aimé y revenir, à tel point que l’on trouverait dans son œuvre la parure illustrative d’une complète monographie de Notre-Dame de Consolation.

[l y aimait particulièrement les effets à contre-jour du matin, quand les roches sont embuées de bleu avec des frisures lumineuses aux rebords, et des éclats argentés sur la cascatelle qui, de haut, se Joint aux sources vauclusiennes. Et, sur ces fonds simplifiés et grandis par cette simplification bleue, les arbres d’en bas, déjà inondés de soleil, se détachent, leurs frondaisons d’émeraude en transparence tandis qu’à leur ombre dort le ponchet à deux arches sous lequel, tranparent, le torrent nouveau-né fait sur son lit de gravier bruni sa première école de petite rivière prochaine, ce tranquille Dessoubre si pittoresque à descendre jusqu’à Saint- Hippolyte.

Ici, et à la Reverotte de Plaimbois, et d’ailleurs aux bords même du Doubs, les grandes colonies de tussilages, sur les sables et graviers délaissés par les eaux après leur fougue printannière, pour lesquels l'artiste éprouvait une véritable complaisance, nous ont valu ces beaux tableaux qui, tel celui du Musée de Dijon, devraient tôt ou tard être comparés à ceux où Hans Sandreuter, dans le Kaltbrunnenthal soleurois, marquait la même prédilection pour ces larges feuilles étalées dont les nervures, carmin comme celles de la rhubarbe, sont d’un si grand effet décoratif.

Dans la vallée de la Loue on pourrait croire que notre artiste prend le contrepied de Courbet, tant il semble s'attacher à tout ce qui fut indifférent au maître réaliste. Il n’en est rien. Isenbart ne songeait jamais à qui l’avait précédé ; il ne prenait partout que ce qui convenait à sa nature, infiniment délicate et réservée, et dont on n’a jamais eu d’autres confidences que ces études où il se livre tout entier et où il devient, à qui connaît un peu son œuvre, si facile à déchiffrer. De toute évidence les cerisiers en fleurs et le vieux pyramidion du clocher gothique, tout semblable à ceux valaisans, de Mouthiers-Hautepierre le ravissaient autrement que les austères profils de rochers qui, je ne sais par quel miracle, réussissent si bien à être, comme le caractère franc-comtois, comme Courbet lui-même, à la fois rudes et bon enfant. Mais c’est surtout en aval, entre le premier viaduc du chemin de fer arrivant de l'Hôpital du Gros Bois et les ruines du château de Scey, qu'il a aimé à travailler. Les traces de Français qu’il retrouvait là auraient pu le gêner plus que celles de Courbet à Ornans et à Vuillafans. On l’eût fort étonné en le lui disant. Il

était si bien accoutumé à aller tout droit son chemin et si confiant en sa vision personnelle que même s’ilse croisait avec le tiers ou le quart, il était sûr que sa récolte ne ressemblerait à aucune autre. Voyez ce pont de Brassac, ardent et flavescent, tel à peu près que Courbet avait celui de la Loue sous ses fenêtres et qu'il n’a jamais réussi à voir ni à peindre ainsi. C’est empâté et brillant comme du Gagliardini, mais si concentré, si sérieux, si grave en même temps. Et voyez si l'artiste était timide qui n’a pas hésité à poser cet indéfinissable ton pourpre-lie de vin dilué sur la petite grève à nu de l'angle droit.

Besancon et les immédiats environs en amont et en aval, en tous sens, et jusque dans la crypte de l’église de Saint-Ferjeux en construction, cette rubrique à soi seule est un monde. Chaque année de toute une vie, chaque saison, chaque heure de la journée sur ces sites ont laissé leur empreinte dans ces cartons. Crépuscule d’arrière-saison sourd et feutré sur les bastions et les tours carrées de la Madeleine et l’'amas confus des toits de Battant ; moulin Saint-Paul, éblouissant et épanoui presque en claquement d’oriflamme, rutilant avec de petits empâtements agiles et décisifs ; étirement des remparts gris de la Citadelle, sur les bancs de rochers euxmêmes solides et décisifs comme s'ils avaient été conçus par un architecte stratégique. Au Musée même de Besançon l’artiste encore jeune se trouve représenté par des vues d’anciens remparts, des aspects de certains fossés qui n’existent plus. Dans le jardin de la Préfecture, au pied de la citadelle, devant la gare de la Mouillère en construction, devant les usines fumantes des prés de Vaux, autour de la porte Rivotte, il a posé son chevalet partout ; c’est une véritable encyclopédie de Besançon: aspects bleu absinthé, aspects roses, aspects jaunes, aspects irisés. En amont les côteaux sévères dominés par Montfaucon, les retraites ombreuses d’Arcier où encore quelques pierres romaines s’entassent : en aval les falaises de Torpes, l'Ile Malpas, l'églisette de Velote et surtout les jardins et les vieux toits de Beurre et les roches d’Arguel, comme il les a aimés! Il en est l'infatigable célébrant. De l’Ile Malpas, dans son flamboi automnal, avec ses hauts peupliers müûris comme des poires sur les fonds bleuâtre tiède du coteau de Casamène, et ses herbes ployées au fil de l’eau, elle-même filée par les îlots verdoyants ; de la roche d’'Arguel, massée en château fort d’une seule venue, grisâtre à travers les branches argentées dans le matin engourdi du premier printemps ; des falaises de Torpes qui passent, halées à travers les arbres penchés, dont la recette n’a pas été prise chez Corot, pas plus qu'il n’a appris de lui la délicate sentimentalité qui cependant lui eût fait plaisir. En présence de certaines des études de Besançon, c'est l'odeur même de la «vieille ville espagnole»

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que l’on sent et les bruits, les cris si «ville de France» que l’on entend. Dans les études de la banlieue, c’est l’odeur même du Doubs, marécageuse et poissante, et tels petits bruits de la rivière, une branche qui fléchit qu'elle entraîne, qui résiste, se reprend et qu'elle reprend encore; frolis et langage, que sauront percevoir mieux que tous, ceux pour qui ces études ne sont pas seulement de sereines pages d'art, mais la sincère notation de sensations par eux-mêmes éprouvées depuis l’enfance.

Seule la neige manque un peu. Comme presque tous les paysagistes, excepté les Scandinaves, et jusqu’à l’invention des sports d'hiver, il l’aimait peu. Il était par ailleurs très sensible au froid. Et puis n’avait-il pas besoin de ses hivers pour mener à bien ses tableaux d’atelier où, seul à seul avec ses méditations, il avait le temps et le moyen de se rechercher après tant d’études arrachées à l'impression du moment ? L'hiver était l'heure de ses examens de conscience. L'œuvre d'Emile Isenbart est prisée partout; elle s’est fait estimer des juges les plus éloignés de l'aimer, mais pour l'aimer comme elle le mérite, il faut aimer au moins un peu ce vieux Besançon qu'il a tant aimé, lui, et dont la série de ses croquis lithographiés va prendre chaque jour plus de valeur.

Madame Isenbart a passé son enfance en Bretagne ; son mari a appris à aimer la Bretagne par elle et je crois qu'aucun autre pays ne venait aussi directement après sa Franche-Comté natale dans son cœur. Il en a dit les aspects noirs et sévères, les clochers et les calvaires ouvragés, les lavoirs assombris par les costumes noirs des lavandières, les rues intactes des vieilles villes avec des angles de maisons en encorbellement rompus sur des cathédrales à la découpure hardie ; il en a dit les pinèdes fauves sur les bras de mer intérieurs et les inattendues rives bleues, presque méditerranéennes ; il en a dit les grandioses roches océanes, les petits ports vierges et les grottes béantes sur le départ de la marée; il en a dit tout ce qu’une activité aussi en éveil que la sienne, ce qu’un esprit comme le sien, aussi apte à se complaire à de belles architectures qu’à la nature, ne pouvait manquer de s'assimiler en un tel pays. Et même ceux qui ne connaissent la Bretagne que par Brizeux, Loti ou Le Goffic, par Henri Rivière, Cottet et Simon, reconnaîtront sans peine que, peintre de la Bretagne, Emile Isenbart n’a pas cessé d’être comme en Franche-Comté celui qui fait des découvertes et qui n’a eu qu’à être lui-même pour trouver du nouveau, même là où des aînés ont passé avant lui.

Peintre de l'Auvergne, du Puy-de-Dôme et de l’église romane de Royat, il a eu

moins le temps d’être complet. Il n’en a pas moins dit des choses décisives. Il tra-

vaillait partout où il allait. On le verra passer trois jours à Venise, un à Innsbruck et cependant en rapporter une ou deux pages. Mais en France, hors sa province natale, ce qui vient tout de suite après la Bretagne, c’est la Côte d'Azur, les environs de Nice où il fut attiré, ses dernières années, par une amitié d'enfance.

Alors les mornes d’hyacinthe et d'améthyste, avec de petites villes que l’on espère un peu sarrasines, perchées à mi-côte, lui font éprouver cette allégresse nouvelle de juxtaposer les tonalités roses et bleues d'Algérie à ses élégiaques verdures, dont la dentelle sur le ciel était devenue une habitude de son existence. Il abordait là les oliviers pour la première fois et l’on peut penser à quel point il fut tout de suite amoureux de ces feuillages légers et de ces troncs tordus aux lignes élégantes. Facilement aussi il retrouvera les habitudes de composition de ses mers intérieures et de ses bords de l’Odet bretons, de longs promontoires touffus à travers des arbres penchés. Quant à la couleur de la mer, des roches et des toits, aucune hésitation. Les tons roses, aurore, chair, illuminent le céruléen doux des ombres des caps au profil grec dans l’azur saphir du flot méditerranéen. D'autres caps plus loin se drapent de mauve, de violet, tandis que sur l’esplanade de l’avantplan où les écorces évidées décrivent des caractères arabes, une ombre froide réussit mal à oublier les verdures amères du Jura. Faut-il avouer que cette légère dissonance n'est pas pour nous déplaire ? Oh! la page est excellemment harmonisée, rien ne détonne vraiment. Le tableau est fait. Mais on sent qu'il est d’un artiste du Nord. Et sentir cela a bien son prix ayant son charme.

De Paris, où il allait pourtant chaque année, il n’a presque rien rapporté. C’est que son travail y était autre et ceux qui l’ont accompagné une fois au Salon peuvent seuls dire à quel point il savait étudier l'œuvre de ses confrères, de ceux surtout en lesquels 1l se reconnaissait, et sinon lui-même au moins les virtualités à développer qu’il sentait en lui. |

D’Algérie et de Tunis le carton d’études rapporté constitue exactement un album de touriste où l’on sent une certaine curiosité d’exotisme; mais il faut savoir qu'il vit le pays sous la pluie et qu’il y traîna un long accès d’influenza (1803). Les verts exotiques d'El Cantara sur la prodigieuse muraille flamboyante et quelques études d’oasis n’en offrent pas inoins de véritables réussites de lumières. Et les roches et l'arche grandiose de Constantine, il les a traitées avec le même intérêt d'architecte, pour ne pas dire de géologue, que plus tard sa grotte de Morgat en Bretagne. En somme ce n'était plus de l'Algérie, c’étaient des rochers. Et

l’amant du Val Noir de Consolation s’y connaissait.

En Suisse où il fit tant de voyages, dès sa jeunesse, il connut des moments dont le bonheur égale presque celui des meilleurs en Bretagne et aux Alpes Maritimes. Le lac de Neuchâtel, aux portes de son pays natal, l’attirait beaucoup. Et Neuchâtel, où depuis un siècle fleurit une véritable et très estimable école de peinture, se doute à peine qu'un des meilleurs poètes de son lac aura été ce peintre bisontin en lequel on a trop coutume de voir avant tout un peintre du Jura. Deux sites surtout lui ont été au mieux favorables, le grand delta d’alluvions, les ombrages centenaires et les franges de roseaux de Colombier et, en face, Estayayer.

L'amour d’Estavayer, de son château aux tours rouges, de-son enceinte carrée, de ses remparts envahis de lierre et de ses portes à mâchicoulis, de son église Saint-Laurent au lourd clocher à cheval sur la nef, c’est un chapitre entier de l’histoire de l’art suisse et des voyageurs artistes en Suisse. Que l’on regarde seulement l’avant-plan, mares brillantes et roseaux froissés, du tableau d’'Estavayer ici reproduit, c’est l’un des plus parfaits, à la fois ingénieux et libre, élégant et aisé, naturel, qu'Isenbart ait composé. Dans son œuvre je ne connais d’analogue pour le charme ému, la désinvolture savante et gracieuse que l’avant-plan du Doubs à Boussières reproduit au prospectus de ce petit livre.

Et maintenant Sion, le Valais. La vallée du Rhône avant le lac de Genève, est une région tout à fait à part non seulement en Suisse, mais en Europe. Je sais d'Emile Isenbart une étude magnifique de Sion depuis le chemin de Savièze. Il est allé s'asseoir tout bonnement au point de vue classique de toutes les photographies d'ensemble du chef-lieu de la bannière aux étoiles. Cela se passe de bon matin, halé et lilas, en été bien accompli et décoloré. Les deux rocs tiarés de châteaux surgissent allégés par les fumées, les éclats argentés des toits de pierre, les brumes qui déjà sentent l’automne. Et l’on hume encore dans l'harmonie générale je ne sais quel relent de Besançon.

Mais voici autre chose. Redressement brusque de Valère au-dessus des grands noyers sur ces prés pourris, aujourd’hui assainis, qui sont d’anciens marécages du Rhône. Et au delà le surgissement des montagnes aiguës et roses — un rose de reines-marguerites — avec leurs floches de neiges accrochées. C’est un autre accent ! Le Valais a opéré. Et la qualité presque minérale de ce ciel bleu ne se retrouve nulle part ailleurs dans les tableaux d’Isenbart. C’est comme la masse plastique et dense de ces vieux arbres. Ils vont avec la montagne. Ils en ont la fermeté. Ils sont sculptés plus que peints et les pics, eux, sont ciselés comme dans du cristal de Bohême.

Et Fribourg ! Et Gruyère ! Et le lac des Quatre-Cantons ! C'est Isenbart a toujours et c’est assez dire. Et dire aussi que ce n’est pas tout à fait la Suisse primitive, ni la Gruyère, ni Fribourg. Jadis un trouvère passait. Un peintre aujour-

d’hui passe, cherche et trouve... soi-même. Donc se retrouve partout.

A Venise non plus, le passant d’un jour ne se risque pas au choix du motif rare et susceptible d'amener à un renouvellement, révélateur d’un émoi encore insoupconné. Il s’assied tout bonnement au quai des Esclavons, là où tout le monde s’est assis, où personne ne peut ne pas s'asseoir et, sans le moins du monde s'en douter, il refait par un soir jaune et menaçant un tableau d’Ettore Buzzi, le savant et multiface peintre de Lugano. Isenbart, lui, est tout d’une pièce. Mais multinuancé au possible, car il reflète tout ce qui le charme ou l’émeut avec une sensibilité exquise. Entre mer et ciel safrané, tandis qu’un rouge de mauvais augure meurt à l'horizon, la silhouette gris-verdâtre de la Salute enfle ses dômes, ajoure son campanile. La houle empâtée fait s’entrechoquer les gondoles au pied de Ia fameuse lanterne. Et cet avant-plan, en deuil et sonore comme les touches noires d’un clavier, est parcouru de reflets indigo sur les felci, tandis qu’à l'angle des quais deux bateliers, l’un debout dans l’esquif, l’autre agenouillé sur les dalles, sont parmi les meilleures figures que l'artiste ait ainsi happées au vol. D'’Innsbruck il y a de ces beaux dessins qu’il réussissait si bien en voyage et | qui deviennent une véritable œuvre, organique et complète, lorsqu'il a un peu de temps devant lui pour les pousser. Et je n'oublie pas certaine aquarelle faite de

mémoire, le lendemain à Munich, qui est une pure merveille.

L’angoisse de la guerre arrêta tout travail. Pour tout le monde ces quatre années-là comptent double. Lorsque les Salons rouvrirent, Emile Isenbart reprit peu à peu ses habitudes. C’est le moment de l’ultime œuvre. Et pour nous du dernier recueillement devant cette œuvre.

C’est la plus simple et cependant la plus complète synthèse que puisse sou-

haiter un naturaliste, doublé d’un poète, de la nature sur les hauts plateaux du

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