LE MARAIS
Le marais de Courrières n’a guère plus de prétention au pittoresque que sa simple plaine.
La Souchez y coule paresseusement entre des bois d’aunes, de frênes, de peupliers et de blancs de Hollande, sombre rideau interrompu, de loin en loin, par des champs de blé et des prairies.
Les grands trembles, alignés sur les bords droits et gazonnés, inclinent élégamment tous ensemble, vers le midi, la haute rangée de leurs fûts et de leurs têtes étoilées de lueurs célestes, et feraient chavirer le paysage, sans le contrepoids de leur glauque reflet et la ligne rigidement perpendiculaire des mâts des bateaux.
Une fraîcheur adorable séjourne sous les rameaux où le soleil, le soir, infiltre, en longues traînées , ses rayons de pourpre , effleurant le pont des bateaux dont les petites cheminées, toutes
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blanches, fument. De légères spirales bleues s’élèvent, rôdent au souffle de l’air pour s’étendre plus loin en nappe diffuse et stagnante, comme suspendue aux rameaux sombres et soutenue par les frais effluves qui, à l’heure du couchant, s’exhalent de la terre.
Dans de chaudes échappées de jour, ainsi que des brumes d’or, tournoient des milliers de moucherons dont le bruissement ajoute encore au silence, comme aussi le doux frémissement des trembles au moindre frisson d’air.
D’épais taillis retiennent une ombre éternelle. De petits sentiers couverts y fuient dans le rêve, et des fossés dormants, de distance en distance, se perdent sous les aunes, immobiles, où d’errantes lueurs tremblent sur les fleurs d’eau, où des essaims d’insectes bleus burinent les fines arabesques de leurs jeux tourbillonnants et brouillent, par endroits, le miroir si clair qu’il laisse voir les lichens du fond.
Çà et là, entre les joncs, dans de mystérieux remous de grenouilles, s’élève un coassement isolé, prélude du concert de la nuit.
Et les bateliers s’appuyent au gouvernail, ou, doucement, poussent l’aviron, aidant le pas traînard des tireurs, au bout du câble, penchés sur le chemin de halage.
Des femmes préparent le repas du soir, d’autres donnent à leur nourrisson leur sein gonflé
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de lait, et les jeunes filles, occupées à quelque silencieux travail de ménage, se transfigurent, adorables dans le sombre embrasement de la magie crépusculaire.
Et les bateaux glissent sans bruit, dans de longues files, tantôt s’enfonçant dans l’obscure fraîcheur des futaies ou bien, par l’éveil des clairières, s’inondant des dernières flammes du couchant .
Tableaux paisibles, secrète volupté, charme exquis !
On le voit, cette plaine, ce marais n’ont rien d’extraordinaire. Leurs éléments se rencontrent un peu partout dans les grasses régions du nord de la France, mais rarement aussi heureusement associés.
D’où vient le profond attendrissement qu’ils font naître en nous, tandis que des paysages célèbres par leurs merveilles nous ont parfois laissé froid ?
Sont-ce les souvenirs, ces lambeaux de notre être attachés aux choses, qui prêtent tant de charme aux lieux qui nous ont vu naître P
Peut-être. Mais il y a une autre raison aussi ; c’est que la beauté est avant tout une harmonie et qu’aucune harmonie n’est plus délicieuse à notre âme que cette intensité de vie, de fraîcheur et de mystère, en plein calme absolu.
Et ne croyez pas que ces éléments si simples
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soient monotones. C’est justement ici que Corot me dit un jour : « Dans la nature il n’y a jamais deux choses pareilles. »
Ainsi des saisons, ainsi des journées, ainsi des heures.
J’ai habité des pays très pittoresques et je ne les ai pas trouvés plus variés.
Si nombreuses que soient leurs promenades, on les connaît bien vite.
Celui qui ne sait pas être heureux à la même place, devant le même horizon, ne le sera nulle part.
Les plus intéressantes variations sont celles que la vie amène et celles-ci s’observent d’autant mieux que leur théâtre est plus simple et plus connu.
Je viens de vous décrire notre marais un soir d’été, mystérieux, puissant, massé de grandes nappes sombres dans l’air vermeil ; mais je ne vous ai pas montré les tendresses de ses printemps clairs, constellés d’anémones, de primevères et de pissenlits, qui, sous les frêles réseaux des branches, émaillent l’herbe naissante et les fossés d’argent; je ne vous ai pas montré les rousses fourrures de ses automnes, ses trembles qui, à travers les brumes grises, laissent tomber sur la nappe d’acier de la rivière tout le trésor de leurs sequins d’or, ni la série jamais pareille des magnifiques couchants ; je ne vous ai pas
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montré la blancheur immaculée des givres d’hiver, dentelle plus fleurie qu’un printemps, où l’aurore sourit dans les buées roses, où des flocons d’opale frangés de feu, comme des anges nimbés d’or, flottent entre les arbres, mêlés aux vols noirs des merles, à l’émeraude et au feu des martins-pêcheurs.
Au temps de ma jeunesse, la Souchez n’était pas canalisée . G ’ était une petite rivière délicieuse aux bords absolument solitaires où l’on entendait frissonner les libellules, toute la variété des libellules, depuis les grandes couleurs de rubis et de topaze, jusqu’aux légères bleu turquoise ou vertes aux ailes de tulle noir.
L’homme s’y montrait rarement, sauf parfois une vieille ramasseuse de bois mort, ou un bûcheron dont les coups de hache retentissaient aux échos. En revanche les animaux y pullulaient, taupes, rats, poules d’eau, grives, canards et sarcelles, bergeronnettes, rossignols, tarins et autres petits oiseaux.
Au printemps, ce marais désert, plein de broussailles et de mousses, était un immense nid d’amour.
Les grenouilles, innombrables, y chantaient des stances plus lascives que mélodieuses et, accouplées, rêvaient au blanc soleil ou nageaient dans leur lente étreinte amoureuse.
Des tourbillons de frelons tournoyaient au-
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tour du tronc pourri des saules, leur abri et leur berceau .
Immobiles comme des pieux, les brochets dormaient dans les immobiles fossés.
Le moindre trou avait ses épinoches aux nageoires de feu et sa bande folle de têtards faisant vibrer, sans repos, les mille vrilles de leurs queues flamboyantes.
Chaque fois que l’on posait le pied dans l’herbe, c’était, alentour, un saut de petites sauterelles surgissant en gerbe vivante.
Que de nids dans le gazon et sur les branches ! Et quand quelque gamin avait maraudé dans les fourrés, c’était, pour de longues heures, des plaintes de fauvettes désolées, mêlées aux notes lointaines du coucou mélancolique, tandis qu’éclatait, au haut des cimes, la vibrante fanfare des loriots à la voix d’or.