QUELQUES PORTRAITS RUSTIQUES
Depuis la canalisation de la Souciiez, notre marais a perdu de son intimité, mais il a gagné en grandes lignes décoratives.
La plaine, aussi, s’est un peu civilisée. Des
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ponts ont été jetés sur la rivière qu’on traversait autrefois en barque ou en bac.
Aux bords des routes pavées, des trottoirs de cailloux remplacent les plantains et les chardons que j'ai tant aimés.
La noire poussière du charbon attriste, à plus d’un endroit, le beau ton chocolat clair des chemins, le fond le plus délicat pour les verdures.
Les anciens clochers, ces représentants du vieux monde, voient avec chagrin la concurrence des pavillons de charbonnages et des cheminées de fabriques.
Quelques céréales se font rares , les plus belles , les colzas jaunes, si lumineux qu’ils font comme des carrés de soleil dans le soleil même ; les lins bleus comme des étangs, et mes chères œillettes que j’ai tant de fois chantées en prose et en vers.
Mais qu’il est changé le village !
Sauf l’église et quelques vieilles demeures, les personnages dont les lecteurs de la Vie d’an Artiste ont fait la connaissance et dont je revois la figure souriante dans un éloignement profond comme plusieurs siècles, aucun de ces personnages ne reconnaîtrait les rues aux maisons bien rangées, aux briques rouges, ornées parfois de pierres de Creil et même de céramiques.
Que sont devenus ces chaumes de velours fleuris, ces clôtures de sureaux, ces murs de paillotis; ces portes coupées en deux pièces et
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sur le bas desquelles des vieillards débonnaires en bonnet de coton, humaient le soleil, envoyant aux passants leurs compliments de bienvenue; ces brodeuses des carrefours, penchées sur leurs métiers et traînant d’une voix fraîche de vieilles complaintes et d’amoureuses chansons ; et ces glaneuses qui marchaient, droites sur leurs pieds nus, dans leurs loques superbes, et mêlant, sur l’azur, aux glanes d’or, leurs cheveux libres et mûris au soleil comme les blés. Aujourd’hui les pauvresses même portent chapeau. Si elles savaient combien leurs mères étaient plus belles dans leurs simples hardes rustiques !
Ce qui se perd aussi, c’est le respect de la famille et des choses saintes.
Il est vrai que l’instruction a fait des progrès et qu’aujourd’hui presque tout le monde sait lire. Mais que lit-on P Les petits journaux à un sou, qui pénètrent partout, avec leurs leuilletons, et trop souvent apprennent le dévergondage. Et puis pour quelques progrès, que de belles traditions s’en sont allées!
Il y a cinquante ans ! Mais il me semble que c’était le temps des patriarches et que nous avons vécu des milliers d’années !
Dans la Vie d’un Artiste j’ai donné quelques portraits de personnages connus dans ces temps anciens ; je voudrais en compléter la galerie.
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J’évoque d’abord un vieillard de haute importance, le gros fermier C***.
Je vois encore, perçant la brume du passé, sa longue et large taille, sa face rubiconde et glorieuse, le front couronné d’un éblouissantbonnet de coton blanc, sa démarche gravement balancée, le bras appuyé sur sa fourche, ce signe d’ autorité campagnarde .
Toujours en belle humeur, même lorsque sa voix retentissante grondait ses valets, il était heureux de vivre et ne parlait que de soi-même, se désignant à la troisième personne, par son sobriquet ; car tout le monde avait alors son sobriquet.
Le sien était père Nique.
Il disait : « Tin père Nique a fait cela, tin père Nique a fait ceci... » et ne parlait que du père Nique; de ses propriétés, de sa belle ferme aux deux portails, au haut toit de grange, de son verger plus fécond que les autres, de ses jolies fdles revenues de pension et qui faisaient le plus bel agrément de son hospitalité débonnaire et très large.
Plein de sa haute importance, il n’en était pas plus lier; bienveillant pour tout le monde, complaisant, il parlait avec de bons éclats de rire de la médiocrité des autres.
Ses champs, mal cultivés, pleins de chardons, de coquelicots et de bluets, faisaient la joie de mes yeux.
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IL racontait pittoresquement ses excursions à la ville, les fêtes que lui offraient les gros propriétaires, leurs magnificences et les excellents picotins de salon (c’était son mot) qu’on y mangeait.
Il appelait pompeusement son gardien de vaches, « son capitaine des longues queues ».
Il a été longtemps l’adjoint d’un maire aussi débonnaire que lui, aussi vaniteux, mais plus tendre et toujours prêt à embrasser les gens.
Un jour, au conseil de révision, on le vit embrasser le préfet, le général et le gendarme qui suivait.
Il y avait, non loin de la ferme du père Nique, un cultivateur de moindre importance mais plus habile à cultiver le beau langage. C’était plaisir de le voir, torturant ses phrases, chercher des mots extraordinaires. Précurseur de nos décadents d’aujourd’hui, dès qu’un mot lui semblait signifier quelque chose, il le trouvait suranné.
Rien de drôle comme le ton posé dont il allongeait ses périodes. Malheureusement j’en ai oublié les plus amusantes.
Pour dire qu’il ne savait comment se distraire, il disait : « Je ne sais que faire de ma coiporenee, » et pour exprimer que chaque homme a sa vocation, je lui ai entendu dire cette formule : « Chaque homme a sa finalité selon la concupiscence conformément à sa personne. »
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Je me rappelle un mot d’un autre beau parleur, très entreprenant auprès des femmes , qu’on accusait d’avoir cherché à pénétrer avec escalade chez les religieuses, fait qu’il niait énergiquement et pour lequel le maire l’avait fait appeler :
« On a été jusqu’à dire, monsieur le maire, que j’avais scandalisé la muraille! » Il voulait dire escaladé.
Et cet autre paysan qui, le jour des Rogations, disait à son épouse : a Prostitue- toi, ma femme, voici la procession qui passe ! »
Mais à côté de ces grotesques, j’ai connu des paysans d’une dignité, d’une simplicité charmantes, tel ch’tiot Bénot (le petit Benoît) qui nous tournait, à mes frères et à moi, de si belles toupies qu’il ornait de clairs clous de cuivre. Il fallait voir quels brillants soleils cela faisait lorsqu’elles tournaient! Cet homme simple, en dehors de sa petite culture, partageait son temps entre son tour et son jardinet où il soignait des fleurs rares qu’il rapportait de ses voyages au loin, de ses pédestres pèlerinages à Saint-Hubert, à plus de soixante lieues d’ici. Personne alors ne voyageait. Il nous racontait ses découvertes et nous donnait de la semence de ses belles fleurs pour nos petits jardins. C’est chez lui que j’ai vu, etavecquelravissement! lapremière pensée qui fût un peu plus grande qu’une violette.
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Que de gens alors doux et naïfs comme le petit Benoît!
Certes je suis loin d’affirmer que tout était bon à l’époque dont je parle.
Mais le vice lui-même était moins odieux que la corruption surchauffée, que la gangrène qui atteint une partie de notre civilisation malade.
Il procédait plus directement de la nature, et ses besoins étaient plus simples, parfois il restait naïf.
Il ressemblait a ces fumiers, à ces immondices jetés dans la plaine dont les émanations, au souffle de l’air, vous arrivent mitigées par les naturels arômes de la terre.
Mais la méchanceté, par le contraste de la douceur des mœurs, y semblait plus monstrueuse et y excitait plus d’horreur.
L’ivrognerie n’y était pas rare et il m’est arrivé de trouver, par les champs, le garde champêtre lui-même, cuvant son genièvre dans la fraîcheur de l’herbe, au fond d’un fossé.
Les jalousies, les rivalités haineuses n’y étaient pas inconnues, ni même la perfidie.
On y trouvait le flatteur bourru qui vous fait de vives remontrances sur votre excès de bonté, sur le peu de soin que vous prenez de vos intérêts, sur le trop de confiance que vous accordez aux flagorneurs et tout cela pour vous accaparer à son profit et éloigner de vous ceux qui pour-
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raient l'en empêcher. Il vous exploite avec de grandes protestations de dévouement, puis il vous renie sitôt que son intérêt l’exige, et vous lâche définitivement le jour où il est bien convaincu qu’il ne peut plus tirer de vous aucune utilité. Son commerce vous a parfois coûté bien cher, ce qui n’empêche pas que c’est lui qui vous traite d’ingrat.
J’ai aussi connu, en ce temps-là, le type de l’homme dévoré de luxure : maigre, le teint brûlé, les yeux caves, tête de squelette. Toujours seul, l’air fureteur et distrait, inquiet, on le voyait errer dans les endroits déserts, cherchant des pistes, car il était passionné chasseur, sortant tous les jours avec son fusil, n’entrant jamais dans un cabaret. Il battait de préférence les buissons aux lisières des bois pour poursuivre lascivement sa proie aux plus épais fourrés ; mais le gibier qu’il cherchait avec une frémissante patience, et qu’il rencontrait quelquefois, n’avait rien de commun avec les lièvres et les perdrix, quoique le hasard lui en fît, par occasion, rapporter dans sa carnassière.
J’y ai vu aussi le finaud qui joue le simple, le faux sourd qui fait l’idiot au conseil de révision et qui, défiant tous les pièges du chirurgien-major, écoute sans sourciller les pièces de cent sous et les louis d’or rouler à ses pieds et qui, lorsqu’on lui dit : a C’est bien ! vous pouvez
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vous en aller, vous êtes réformé, » répond par
des yeux atones et un bec béant de cabillaud en extase.
J’ai aussi rencontré alors un être étrangement fantastique, un horrible qoetit vieux si plié qu il ne montrait de sa tête que l’occiput et un bout de nez crochu. Et voici qu’un jour, sous 1 influence de je ne sais quelle attraction astrale, on le vit retourné, tout aussi courbé, mais en sens contraire, la lace au ciel, et c’était une face de chouette.
Comme un arc qu’on ne pourrait détendre, il se pliait en avant ou en arrière, dans l’impossibilité de rester droit. Il avait une âme diabolique et un fils pire encore. C’était hideux de les voir se disputer dans la rue : « Ah! canaille! criait le père, va! je te connais toi et ta race! » Et il ricanait, appuyant sur le mot race, ne se doutant pas qu’il s’englobait lui-même dans sa malédiction.
Un jour ce fils fut sourdement accusé, par la rumeur publique, d’avoir incendié une meule de blé et cl avoir achevé sa femme malade qui serait morte de ses mauvais traitements.
Il devint fou et se noya.
On le cherchait en vain, sans songer à fouiller l’abreuvoir, cette mare trouble près de chez lui.
Il était là.
Lorsqu il fut remonté à la surface de l’eau
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un paysan aperçut une oreille qui en émergeait et il s’écria : « Je parie que c’est mon coquin ! »
La seule oraison du père fut de s enquérir à la mairie du droit qu il pouvait avoir de s emparer du pantalon, de la blouse et des souliers neufs. On voit qu’il était soucieux de la légalité.
On porta chez lui le cadavre roide comme une planche et pour le déshabiller il 1 appuyait dans un coin, lui criant, lorsqu’il faisait mine de tomber : (( Tiens-toi tranquille, canaille: »
On le voit, Gourrières n’était pas absolument un village d’Arcadie.
Les mœurs déjà s’y relâchaient sensiblement, comme en témoignaient, les lendemains de fete, aux abords du village, les champs de blé où l’amour avait laissé des nids. Aussi la mairie inscrivait-elle plus d un enfant naturel.
Et je dois ajouter que presque toujours la faute était réparée par le mariage.
On était loin, je le répète, du dévergondage vénal que l’on trouve aujourd’hui jusque dans nos campagnes.
Et que de vertus à côté de ces vices !
Que de braves gens pleins de dévouement et de reconnaissance pour le bien qu on a pu leur faire !
J’ai vu des larmes d’attendrissement mouiller les yeux de mes parents en présence d’éclatantes preuves de gratitude.
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Q uel attachement de chien fidèle chez certains !
Le personnage que j’appelle Marthe dans mon poème n’est pas imaginaire. Marthe a existé sous le nom de Césaire Lecoq.
Cette brave femme, d’une santé fragile mais d’une indomptable énergie morale, pendant une épidémie de choléra qui dura plusieurs mois et fit beaucoup de victimes, ne quitta pas le chevet des malades et des mourants, leur prodiguant d’infatigables soins, veillant et ensevelissant les morts.
Mes frères, qui tous les jours visitaient les cholériques, l’ont suivie tout le temps, et jamais cette admirable héroïne ne s’est plainte une seule fois.
Dans les luttes électorales, j’ai vu des cabaretiers perdre leur clientèle plutôt que de trahir leurs convictions et leurs affections.
Tel ce brave homme que nous avons tant regretté, l’ excellent Léonard H***.
Jen’aijamais connu de conscienceplus droite, d’humeur plus gaie. Il était le boute-en-train de toutes les fêtes.
Le mot fraternel appliqué à ces fêtes était une vérité, et nulle part je n’ai rencontré plus de cordialité entre gens de classes et de situations différentes.
Comme on savait rire des moindres bêtises ! Quelles bonnes farces on inventait!
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0 le franc rire d’autrefois !
J’ai bien envie, lecteur, de te présenter quelques-uns de nos rustiques farceurs du bon vieux temps.